
AtlantikWall Explorers : explorer l’Histoire autrement
AtlantikWall Explorers (AWE) a été créé en 2020 et fait se rejoindre activités sportives et intérêt historique pour les constructions du Mur de l’Atlantique. Le projet propose des visites guidées à des passionnés qui, en retour, offrent en partage la visite d’autres lieux. AtlantikWall Explorers a également conçu des installations qui présentent l’histoire du Mur de l’Atlantique sur trois portions du littoral landais (Tarnos, Labenne, Seignosse). Enfin, il ambitionne l’exploration des sites qui ont été construits pendant l’occupation allemande entre Tarnos et la Norvège. À la tête du projet, Alphonse Belaubre, un trentenaire qui vit à Biarritz et dont les activités professionnelles sont en lien avec le marketing international. Son approche, son style, la place qu’il donne à la communication tranchent avec d’autres initiatives du domaine. En effet, tout en axant sa démarche sur la connaissance du passé, il colore l’exploration du Mur de l’Atlantique d’une singularité, fondée pour partie sur sa maîtrise des codes en usage dans le monde de la communication, dont digitale. C’est notamment cette particularité mais, surtout, la place centrale donnée à l’exploration – que son créateur qualifie d’immersive – qui nous ont conduit à nous intéresser au projet AWE qui parle du passé en sollicitant des codes inhabituels pour le faire. Ainsi interrogeons-nous les ressorts et visées de cette démarche qui est à mi-chemin entre une originalité formelle et une conformité thématique.
Explorer le Mur de l’Atlantique
L’exploration filmée des fortifications de la Seconde Guerre mondiale attire des vidéastes aux identités et projets divers. Leurs motivations peuvent être patrimoniales, pédagogiques, touristiques, ludiques, esthétiques ; elles peuvent satisfaire une curiosité pour les édifices eux-mêmes, les armes, l’histoire locale et/ou celle du Mur de l’Atlantique, les personnages historiques ou tous ces aspects à la fois… Les acteurs de cet univers évoluent dans des milieux différents qui vont du militaria à l’aventure en passant par l’histoire. Mais si ces environnements sont relativement cloisonnés, ils proposent néanmoins une narration relativement proche de l’exploration. Ce qui est logique au regard des lieux visités. Ceux-ci étant généralement étroits et sombres, ils nécessitent un équipement adapté qui auréole l’expédition de mystère, un peu à la manière des récits produits par les urbexeurs qui dramatisent leur déambulation dans des lieux abandonnés.

Par exemple, à partir d’une requête « Atlantik Wall » ou « Mur de l’Atlantique » sur YouTube, on découvre des vidéos aux profils similaires, quels que soient leur nationalité et les objectifs visés. Les vidéastes scénarisent la marche qu’ils doivent effectuer pour se rendre jusqu’au lieu choisi et s’extasient devant les découvertes. Ils pointent un aspect du site dans un souci pédagogique : une ouverture, des rails sur le sol, une inscription… Dans WW2HytoryHunter (394 K abonnés), pour l’épisode « Bunkers et emplacements d’armes à feu du Mur de l’Atlantique de la Seconde Guerre mondiale. INCROYABLE ! » (16/08/2020), le vidéaste ne cesse de s’étonner de ce qu’il voit. Dans un autre, le qualificatif « Amazing » – stupéfiant – est ajouté au titre de l’épisode pour amplifier l’étonnement face à un lieu qui serait ouvert pour la première fois depuis cinquante ans : « German WW2 gun bunker is opened for the first time in 50 years ! » (2021). Dans « Atlantikwall in Dänemark – eine Bunker-Tour zu den Relikten des Atlantikwalls », sur le site Ralf’s History Tours (1,76 K), c’est à une déambulation sans paroles que se livre l’auteur qui montre des couloirs, des échelles étroites, des objets, des gravats… Tout est prétexte à exprimer sa surprise, et par là-même, à dire son plaisir d’être là et de le partager.
Pourtant, d’une vidéo à une autre, d’un lieu à un autre, les différences ne sont pas spectaculaires. Les bunkers et autres constructions se ressemblent, leurs fonctions et usages – en lien avec un catalogue de modèles répondant à des besoins – étant évidemment identiques d’un territoire à un autre. Mais dans les exclamations et cris de surprise des créateurs de contenu, on retrouve probablement un peu de l’enfant jouant aux petits soldats qui sommeille en eux. Quoi qu’il en soit, les fidèles spectateurs – déjà pleinement acquis à la cause – sont satisfaits de ces découvertes et en redemandent. Deux réactions – parmi de nombreuses autres – reflètent la tonalité générale des commentaires. Elles ont été publiées en 2023 sur le site WW2HistoryHunter, après l’épisode : « Deadliest WW2 bunker we ever entered. I could have died ! » [Le bunker le plus meurtrier de la Seconde Guerre mondiale dans lequel nous ayons jamais pénétré. J’aurais pu mourir !] :
« C’était une telle exploration épique. Même si je comprends les raisons, il est toujours triste que ces sites n’aient pas été laissés ouverts et entretenus à des fins historiques. La Seconde Guerre mondiale est une partie très importante de l’histoire et ces sites appartiennent au monde. Je suis tellement contente que vous vous rétablissiez bien et que vous soyez en sécurité. Vous et votre fils êtes formidables et votre travail acharné est très apprécié. Merci de nous emmener dans ces voyages très intéressants. »1
« Quel voyage passionnant à bien des égards. J’ai emmené mon père qui était vétéran dans un bunker près d’Ambleteuse en France il y a quelques années. Il ne voulait pas entrer et je comprends maintenant pourquoi. Il avait survécu au Blitz et à Tobrouk. Faites attention, je n’entrerai pas seul dans un bunker. Vos voyages sont merveilleux, éducatifs et fascinants et votre enthousiasme transparaît tout le temps. Merci beaucoup »2

Quand bien même le premier commentaire est-il celui d’une femme, ce sont plus spécialement des hommes qui réagissent aux vidéos présentées qui, d’ailleurs, sont elles aussi réalisées par des hommes. Indéniablement, l’exploration des constructions du Mur de l’Atlantique est genrée, de même que le sont les contenus présentés qui se concentrent sur les armes et les dispositifs stratégiques.
Sur un plan technique, depuis les années 2010, le drone s’est invité dans les dispositifs visuels et audiovisuels du domaine. Des vidéos de survol des sites sont publiées sur les réseaux sociaux. Les drones sont utilisés par des créateurs qui complètent ainsi la palette de points de vue pouvant matérialiser leurs descriptions orales. Mais ils peuvent également être mis à contribution pour la mise en œuvre de projets dans lesquels l’image est un outil au service de la connaissance. Pour la région Nouvelle Aquitaine, voire au-delà, Bemalpa (Bureau d’Études Mur de l’Atlantique. Landes/Pyrénées-Atlantiques) et Atlantikwall Explorers (AWE) sont deux exemples de ce type de création. L’utilisation du drone y est un outil au service du repérage et de l’identification des constructions du Mur de l’Atlantique. L’un comme l’autre, mais dans un style différent, font interagir la marche d’une personne – que l’on devine pour le premier et que l’on voit pour le second – et la vidéo filmée par le drone. Music rythmée et images soignées sont la signature de ces productions qui sont publiées sur Instagram ou TikTok pour inviter à se rendre sur le site internet ou les pages Facebook où le projet est plus largement développé.
Justement, sur leurs sites, les deux projets traitent de leurs axes de travail et d’engagement ; chacun se positionne dans un domaine spécifique du rapport au passé. Si Bemalpa vise une forme de connaissance collaborative des constructions de la Seconde Guerre mondiale, qui serait fondée sur un apport de compétences diversifiées (architecture, histoire militaire, cartographie…) – dont on ne connaît pas les contributeurs -, AWE promeut un projet pluriel où cohabitent organisation de visites, repérage de constructions, aménagement de territoires à des fins historiques. À la sobriété du site du premier, répond le foisonnement du second dont l’esthétique aux couleurs orangées tranche avec les présentations habituelles des sujets portant sur la Seconde Guerre mondiale. À l’instar de la présentation de soi dans les réseaux sociaux, la personnalisation des acteurs y occupe une place centrale. Une partie du projet consistant à faire se rencontrer visites sportive et historique, les corps en partie dévêtus sont mis en scène sur la plage, dans l’eau ou dans les bunkers. Aucune gravité dans cette présentation qui insiste sur le plaisir et l’esthétique, deux registres narratifs en décalage par rapport à d’autres explorations du Mur de l’Atlantique. Et si l’on regarde du côté du genre, de nombreux visuels d’AWE présentent le créateur et sa compagne, voire la compagne seule (voir infra), modifiant de la sorte la rhétorique masculine du rapport à cette histoire.
De l’usage de la communication dans le champ de la mémoire
Le 29 octobre 2022, Sud Ouest consacre un article au projet Atlantikwall Explorers – AWE. Il est signé Arnauld Bernard – chef d’agence pour le quotidien régional à Dax – et s’intitule « Ils explorent les entrailles des blockhaus de la côte ». Les créateurs d’alors, Alphonse Belaubre et Mélissa Caillet, sont photographiés sur la plage de Labenne, à proximité du belvédère qui surmonte un gigantesque bunker, un ancien radar de 30m sur 10m. Ils décrivent leur projet dont une installation pédagogique (voir infra) qui est inaugurée le jour même et qui relate les caractéristiques historiques du lieu. Tous deux sont vêtus de tenues ciglées aux couleurs du logo d’AWE (noir et orange). C’est d’ailleurs ce que souligne le journaliste qui en fait le motif introductif de sa contribution :
« Avec leur tenue, ils ne passent pas vraiment inaperçus sur la plage de Labenne, plutôt fréquentée à cette saison par les surfeurs. Un promeneur dacquois les reconnaît même au passage : “Super, votre site Internet, je vous suis sur les réseaux sociaux !” ».

Lors de son entretien (avec l’auteure le 12 octobre 2024), Alphonse Belaubre a d’ailleurs expliqué les raisons pour lesquelles il porte des vêtements et accessoires ainsi identifiés. Évoluant dans le milieu de la communication, cette idée a surgi lors d’échanges avec un proche. Elle s’est finalement imposée. Et ce que le journaliste ne dit pas, c’est que le couple se déplace dans un véhicule lui aussi ciglé aux couleurs d’AWE et dont les portières portent la mention « Recherches archéologiques 1939-1945 »3 Ce véhicule ne passe pas lui non plus inaperçu. D’autant que son toit est doté d’une plateforme sur laquelle vient se poser le drone YKAR dont le site internet précise qu’il a pour mission de réaliser une cartographie aérienne et de permettre une visualisation en 3D des constructions.
Dans ce même article, le journaliste met en exergue l’intrication entre spéléologie et urbex dont le projet hériterait. Cette caractéristique est présente chez les vidéastes du militaria qui partent en quête de lieux excentrés et qui se filment dans les espaces clos et sombres des bunkers et autres constructions du domaine. Pour les créateurs d’AWE, elle est un motif aussi de leur identité visuelle, ces derniers se photographiant ou se filmant devant une porte, dans une cavité, sur une paroi de bunker, telle la Tour Barbara à Tarnos, un édifice d’une hauteur de 20 mètres structurée autour de 6 étages. Sur son site, AWE classe cet édifice dans l’onglet « spéléologie » avec cet argument : « L’exploration et l’étude de ce Bunker majeur du mur de l’Atlantique (La tour Leistand S 487 Barbara) nécessite la maitrise de la technique de spéléologie et d’accès sur corde ».
Alphonse Belaubre explique au journaliste que le projet d’exploration d’AWE est personnel : « Ma famille a participé au débarquement, c’est un projet personnel qui me tient à cœur et qui va nous emmener de Tarnos jusqu’en Norvège ». On en sait plus à la lecture du site internet : « Ce projet résultant d’une initiative personnelle (Nous ne sommes pas une association) vise à rendre hommage à mon grand-oncle le général Paul Thompson4ayant débarqué sur Omaha Beach le 6 Juin 1944 ainsi qu’à mon arrière-grand-père tué lors du bombardement de Biarritz du 27 Mars 19445. « Comme c’est le cas de beaucoup d’autres acteurs du champ de la mémoire, Alphonse Belaubre légitime ici le projet dont il est à l’initiative par une histoire familiale, intéressante de surcroît, car elle se place à la fois du côté de la victime et de celui du héros. On peut imaginer que cette référence fonctionne comme une garantie, d’ailleurs répétée lors des différents entretiens avec les journalistes, et faisant de la sorte contre-poids à la récente entrée dans le champ du passé. Pour l’anecdote, deux ans plus tard, dans un article de Ouest France (« Ils ont exploré l’écluse fortifiée de Saint-Nazaire », 24/01/2024), le journaliste entrelace les histoires du grand-oncle et de l’arrière-grand-père, en écrivant au sujet d’Alphonse Belaubre qu’il est : « Arrière-petit-fils d’un soldat américain décédé lors d’un bombardement en 1944 ».
Le 5 novembre 2024, à nouveau dans Ouest France, on en sait un peu plus encore : « Le projet AWE n’est qu’un prolongement de leur [d’Alphonse Belaubre et de Chloé Prédot (avec qui le premier partage désormais l’aventure)] grande passion pour les treks, l’escalade et le surf ». Une information qui figure aussi sur le site internet mais qui, publiée dans la presse, permet de voir où le journaliste place son curseur. En mettant en avant cette identité sportive du couple, il le différencie de celle d’autres passionnés de la thématique. Quant au site d’AWE et aux réseaux sociaux, l’importance de la dimension sportive dans l’offre historique se traduit par la présence de photographies ou de vidéos portant sur des explorations en paddle, ou avec un tuba et des palmes, ou seulement retenu par une corde lors d’une escalade sur la paroi d’un bunker. Et les créateurs d’AWE d’expliquer :
« Notre objectif est de promouvoir une approche équilibrée entre le passé et le présent, offrant ainsi une expérience éducative et divertissante pour tous les passionnés d’histoire et d’activités outdoor. Nous sommes impatients de partager cette expérience unique avec nos visiteurs, en mettant l’accent sur la découverte, le respect et l’émerveillement ».
AWE se présente donc comme un projet portant sur la connaissance et la transmission du passé mais en convoquant pour cela des moyens et dispositions qui sont ceux de la modernité technologique. Assumer un tel mélange de genres n’est pas chose aisée. En outre, transmettre et divertir tout à la fois ne relève pas de l’évidence.
Trois installations dans les Landes, là où le surf est roi
Les activités d’AWE ont commencé à se structurer en 2020 autour de différents axes d’intervention qui vont de l’organisation de visites de lieux à la captation et à l’archivage de données cartographiques et visuelles. Le site internet du projet valorise ces actions en même temps qu’il présente plus en détail trois circuits historiques installés sur des plages landaises, connues pour être des spots de surf très fréquentés : Labenne, Seignosse et Tarnos. Quand la houle le permet, les surfeurs s’y rendent par dizaines, quelle que soit la saison. Les constructions de la Seconde Guerre mondiale qui siègent en ces lieux font partie de leur environnement ordinaire ; elles peuvent même remplir une fonction très pratique comme protéger du vent, servir de support pour les planches, les vêtements, les chaussures….


Les activités d’AWE ont commencé à se structurer en 2020 autour de différents axes d’intervention qui vont de l’organisation de visites de lieux à la captation et à l’archivage de données cartographiques et visuelles. Le site internet du projet valorise ces actions en même temps qu’il présente plus en détail trois circuits historiques installés sur des plages landaises, connues pour être des spots de surf très fréquentés : Labenne, Seignosse et Tarnos. Quand la houle le permet, les surfeurs s’y rendent par dizaines, quelle que soit la saison. Les constructions de la Seconde Guerre mondiale qui siègent en ces lieux font partie de leur environnement ordinaire ; elles peuvent même remplir une fonction très pratique comme protéger du vent, servir de support pour les planches, les vêtements, les chaussures….
Qu’AWE ait choisi ces plages pour y installer un parcours d’information n’est pas le fruit du hasard. Par leur histoire, les sites se prêtent à cette narration mais ce n’est pas la seule raison. Alphonse Belaubre est lui-même surfeur ; il connaît ces lieux et les fréquente. En concevant sur chaque plage un parcours qui décrit les constructions de la Seconde Guerre mondiale sur des panneaux aux couleurs d’AWE, il fait se rejoindre deux domaines dont il est familier – le surf et l’histoire – et dont le dénominateur commun est ce littoral qu’il arpente et qui fait partie de son identité.
Sur ces mêmes plages ou celles à proximité, les traits culturels qui entourent la pratique du surf ont durablement marqué le littoral en habillant par exemple les blockhaus des couleurs du street art. En 2015, Rémi Bertoche, un artiste installé à Seignosse, d’ailleurs ancien champion de surf, signe une immense fresque murale sur le blockhaus de la plage centrale de Vieux Boucau. L’œuvre représente l’océan où s’ébattent des dauphins et autres animaux marins. Il semblerait que la mairie de Vieux Boucau n’ait eu aucune difficulté à accepter le projet de cet artiste reconnu qui s’est présenté aux édiles avec un idée bien précise de ce qu’il souhaitait faire. Dans un article de Sud Ouest du 23 juillet 2015, l’artiste raconte cette anecdote :
« C’est dingue ce que cela a suscité comme retours, commente l’artiste. L’un de ceux qui m’a le plus touché est celui de ce monsieur qui m’a dit que grâce à la fresque, son petit-fils lui a demandé ce qu’était ce blockhaus, alors qu’ils passaient régulièrement devant depuis des années. Et du coup cela lui avait permis de lui raconter une page d’Histoire ».
Cette intrication entre pratique du surf, culture et histoire se retrouve également en 2017, à l’occasion de la création de Little festival qui, de Capbreton à Seignosse, propose au début du mois d’août de chaque année une programmation alliant concerts de musique électro, peinture en direct sur les blockhaus et surf. Chaque été, de nouvelles œuvres – à Hossegor et à Seignosse – s’ajoutent aux précédentes. Elles enrichissent le Street art tour by Little Festival qu’il est possible de voir tout au long de l’année, en circulant d’un lieu à un autre à pied ou à vélo.
Mises en place à partir de l’année 2022, les installations historiques de Tarnos, de Labenne et de Seignosse prennent donc sens et forme dans un environnement culturel et sportif déjà bien identifié. Dès lors, comment communiquer sur le bien-fondé de la démarche d’AWE qui, pour sa part, relève de la médiation ? Certes, en annonçant dans les réseaux sociaux le projet et les motivations qui sont au fondement de celui-ci, mais en jouant aussi la carte de la proximité avec les médias régionaux. Hormis l’article du quotidien régional Sud Ouest du 29 octobre 2022 – ainsi qu’un reportage sur SudOuest.fr Landes le même jour –, radios et télévisions régionales ont donc donné la parole à Alphonse Belaubre et Mélissa Caillet qui y ont défendu la dimension pédagogique des installations, en même temps qu’ils en ont décrit plusieurs contenus.
En même temps que des panneaux explicatifs étaient installés sur la dune, des constructions ont été ou bien exhumées de la gangue de sable dont elles étaient recouvertes, ou bien mises en valeur. Mais, pour Labenne par exemple, à distance de l’inauguration de 2022, on ne peut que constater l’impossibilité de pérenniser une telle action, tant le sable est rebelle. En quelques endroits, ce sont donc les panneaux qui ont désormais pour fonction de montrer, à travers la photographie, à quoi ressemble la construction à nouveau partiellement enfouie dans le sable…


Mais les constructions de la Seconde Guerre mondiale et les dispositifs de médiation conçus pour les faire connaître sont logés à la même enseigne. En butte aux assauts du vent, du sable, du sel marin, leur durée de vie est tributaire de l’engagement des parties prenantes à les faire exister et perdurer.
Des fresques dans une construction ensablée
Si le sable s’invite sur les circuits historiques d’AWE, il peut aussi être utilisé pour protéger des bunkers. Tel est le cas d’une construction installée sur une partie privée de la plage de Labenne. Alphonse Belaubre connaît bien ce site dont les entrées ont été obstruées avec du sable pour éviter qu’il ne soit endommagé par des visiteurs indélicats. Lors de son entretien, Alphonse Belaubre a montré des fresques pouvant dater de l’occupation. Quelle que soit la date de leur création, leur présence en ce lieu est tout à fait intéressante.
Plusieurs pièces du bunker sont peintes d’une couleur ocre, surmontée d’une frise composée d’un damier noir. Certaines des fresques du bunker sont bien conservées tandis que d’autres s’écaillent en plusieurs endroits car elles sont malmenées par le sel, le sable et l’humidité. Pour deux d’entre elles, les motifs sont des paysages montagnards, l’un en été, l’autre en hiver ; sur une autre, on découvre un chasseur couvert d’un vêtement de fourrure et qui, armé d’un fusil, regarde un ours polaire à quelques mètres de lui mais qu’il ne met pas en joue. D’autres fresque montrent des floraisons et des végétaux dans un ensemble coloré qui, évidemment, tranche avec le lieu.




Si on fait l’hypothèse que ces fresques datent effectivement de la Seconde Guerre mondiale, elles peuvent avoir été tracées par des soldats allemands qui auraient pu tromper leur ennui en transformant les murs d’un habitat morose. Mais elles peuvent aussi être le fruit d’une commande de l’Organisation Todt. Tel est le cas du Bunker de La Rochelle dont les murs recouverts de poissons, d’algues et de crustacés ont été créés par deux femmes salariées par cette organisation.
Dans La Mémoire des bunkers, Alain Durrieu (2011) détaille les raisons pour lesquelles ces types de travaux ont été encouragés. Faisant référence à un article paru en 1942 dans la revue de l’Organisation Todt – Frontarbeiter OT – et portant sur les missions d’embellissement financées par l’organisation, il raconte :
« [L’Organisation Todt] fut chargée des grands travaux du régime nazi, tels le réseau autoroutier intérieur et les fortifications aux frontières. La guerre venue, l’OT et son armée d’ingénieurs, de techniciens et de travailleurs devient le maître d’œuvre de toutes les constructions commandées par l’armée : routes, ponts aérodromes, bases sous-marines, et bien entendu fortifications du Mur de l’Atlantique. Que nous apprend cet article ? Intitulé “Un morceau de pays natal sur la ligne de front“, on découvre que sur ordre direct du Dr Todt, est créée en mai 1941 une unité spéciale dépendant directement de l’état-major OT-Ouest, dont la singulière mission est de décorer les baraquements des camps de travailleurs qui se multiplient au gré des innombrables chantiers entrepris ça et là en Europe. On apprend que cette “Lagerausbau und Lagergestaltung Abteilung der OT im Westten” regroupe une quarantaine de menuisiers, de peintres, de décorateurs et d’artistes, hommes et femmes confondus, chargés de l’aménagement et surtout de la décoration des chambrées et des salles communes, dans le but avoué que les travailleurs, une fois logés dans un cadre agréable se sentent moins dépaysés et affrontent ainsi les affres de la séparation avec sérénité. On ne peut être plus clair. Ainsi, cette stupéfiante unité conçoit et fabrique du mobilier confortable – chaises, tables, lit, et des luminaires décorés “comme dans les maisons des paysans allemands“, peint portes et murs de manière attrayante, et surtout réalise des peintures murales décoratives, aux thèmes les plus variés : des blasons des villes allemandes, des scènes de fêtes populaires ou humoristiques mais aussi des fresques plus guerrières inspirées de faits d’armes ou encore de slogans patriotiques. On apprend enfin et surtout que les réalisations de cette unité d’artistes – créée à usage interne pour l’OT – eut un tel retentissement que bientôt l’armée de terre, la Luftwaffe et la Kriegsmarine – et en particulier l’arme sous-marine firent appel à ses services pour décorer leurs propres casernements et autres bunkers pour leurs soldats ! » (Durrieu, 2011 : 14-17).
Les questions portant sur l’identité des auteurs et sur la temporalité des fresques restent évidemment ouvertes. Mais cette incertitude n’enlève rien au fait que les fresques racontent un monde imaginé – proche ou non du réel – qui, en se superposant à celui côtoyé au moment de leur création, aide à le supporter, voire à le dépasser.
Sur un autre plan, ces fresques interrogent la thématique de leur préservation. Dans une des salles du bunker, des tags ont été apposés sur les murs, masquant la peinture d’origine. Ailleurs, un sexe masculin a été tracé sur une fresque. La visite de ce lieu, quand bien même est-elle empêchée par le sable qui obstrue les entrées – largement mais pas totalement – est donc le fait de personnes aux intentions diverses. Celles-ci vont de l’intérêt pour les traces du passé au frisson de l’exploration, en passant par la curiosité… Espérons que ces intentions, quelles qu’elles soient, sauront respecter ce lieu et son contenu qui sont un morceau de l’histoire de Labenne. Dans La Mémoire des bunkers, Alain Durrieu (2011 : 7) écrit :
« De fait, la spécificité de notre art des bunkers est qu’il n’a pas été conçu pour durer. Art de circonstance, né avec la guerre, il disparaît inéluctablement le temps de la paix venu, à l’image de du Mur de l’Atlantique lui-même. Après plus de soixante-cinq ans dans les bunkers abandonnés à leur sort, les peintures résistent mal aux assauts du temps, à l’humidité, et s’effacent peu à peu ».
Écrites en 2011, ces lignes sont toujours d’actualité, même plus de 10 ans après leur publication. Les conditions de conservation des constructions du Mur de l’Atlantique se sont détériorées, les effets de l’évolution du trait de côte étant massifs. Sans vouloir être alarmiste, il y a urgence à préserver ce site rare et les autres évidemment, et à trouver les moyens les plus efficaces pour cela. Pour l’heure, collecter, enregistrer, partager des données est un pas vers la sensibilisation.
Vidéo
Podcast
- Texte original : "Such an epic explore this was. While I understand the reasons, it's still sad these sites were weren't left open and maintained for historical purposes. WW2 is such an important piece of history, and these sites belong to the world. So glad you're recovering well, and are safe. You and your son are amazing, and your hard work is very much appreciated. Thanks for taking us along on these very interesting journeys".
- Texte original : "What an exciting trip in so many ways. I took my father who was a veteran to a bunker near Ambleteuse in France some years ago. He would not enter and I now understand why. He had survived the Blitz and Tobruk. Please take care, I will not enter a bunker on my own. Your trips are wonderful, educational and fascinating and your enthusiasm comes through all the time. Many thanks".
- Il est forcément attendu de la désignation « Recherches archéologiques » qu’elle fonctionne comme un sésame pour atteindre la reconnaissance d’AWE par les acteurs du domaine ainsi que par le public susceptible d’être intéressé. C’est également le cas des désignations bunker-archéo ou bunker-archéologue.
- Une page Wikipédia, rédigée en anglais, est consacrée à Paul Williams « Tommy » Thompson (1906-1996). Colonel au sein de l’Armée américaine, il a participé au Débarquement où il a fait preuve d’héroïsme. Ainsi a-t-il été notamment distingué de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur.
Le 27 mars 1944, les bombardements de Biarritz mais aussi d’Anglet et de Bayonne ont fait un nombre important de victimes civiles. Menés par l’US Air Force, ils avaient pour cibles les lieux occupés par les troupes allemandes. Mais beaucoup d’immeubles d’habitation ont été touchés faisant plus de victimes civiles que militaires. On estime que 117 et 145 civils ont perdu la vie dont quatre enfants et que 250 à 257 personnes ont été blessées. Côté allemand, une centaine de soldats auraient perdu la vie.
