
Blesea. Quand le graff s'invite en terre historique
Le 5 mars 2016, quatre street artistes de Cherbourg, Blesea, Rak2, Akor et Baby K, sont les sujets d’une annonce publiée dans Ouest France qui porte sur la tenue d’une exposition au Café du Théâtre à laquelle ils participent. À cette occasion, Baby K raconte : « On se connaît depuis longtemps : on a tous commencé en 1999, notamment lors de stages à la MJC. Mais c’est notre première expo commune ». Quelques mois plus tôt, Baby K avait fait parler de lui en transformant un blockhaus de la plage d’Urville-Nacqueville en vaisseau Star Wars. Quelques mois plus tard, le 25 décembre 2016, Baby K et Blesea réalisent une création sur cette même plage. Cette fois-ci, il s’agit de la représentation du masque de Dark Vador. La presse régionale relaie l’information. Elle valorise les créations et donne la parole aux deux trentenaires, originaires de la région. Ces derniers sont lancés. Le manga, la science-fiction et la culture populaire sont leur marque de fabrique ; les personnages de Star Wars, Goldorak, Dragon Ball, Harry Potter sont quelques-unes de leurs créations. Régulièrement, celles-ci font l’objet d’articles dans la presse régionale et au-delà… Dans un podcast Street art et territoire : le Cotentin vu par Blesea mis en ligne en décembre 2024, l’artiste raconte son parcours et son univers. Ce qui permet de saisir les modalités d’émergence d’un artiste dans un territoire…
Prendre un bunker pour support n’est pas nouveau en soi. Dans les années 1990, des tags sont tracés sur le béton, en Normandie comme ailleurs… Mais progressivement, ce sont des créations plus élaborées qui font une percée sur ces constructions, tel le Blockhaus-miroir d’Anonyme à Leffrinckoucke, dans le Nord. Rapidement, elles sont un sujet d’intérêt pour la presse et les visiteurs sont au rendez-vous. Par exemple, en Normandie, les superbes créations sur blockhaus de l’artiste Näutil associent pour certaines une esthétique poétique et un engagement pour le vivant. Ainsi, en 2014, sur un bunker de la plage de Siouville-Hague, peint-il un œil ouvert qui se referme au fil du temps, alertant de la sorte sur les dangers du nucléaire. Pendant des mois, orientée vers la centrale de Flamanville, la pupille de cet immense œil a reflété cette dernière, avant de se refermer et de disparaître. Le 11 octobre 2016, dans un message publié sur Facebook et sur son site « The eye : on feerme ! », Näutil explique les raisons pour lesquelles il a refermé cet œil, choisissant par ce geste de céder la place au mouvement et au changement. Un mois plus tard, sur la plage de Biville, il peint un éléphant dont le regard triste et le corps blessé, parce qu’amputé de ses défenses, dénoncent le rapport malsain que les humains entretiennent avec les animaux… Une phrase est ajoutée à la fresque : “C’est l’histoire d’un blockhaus, un blockhaus sans défense”…
Dans le courant des années 2000, le bunker est donc un support qui se prête à des expériences artistiques et à des engagements variés, comme le sont des espaces et surfaces de nombreux autres lieux, urbains ou non. Mais la singularité des créations peintes sur des constructions de la Seconde Guerre mondiale tranche évidemment en tout point avec leur fonction d’origine. Pour analyser les relations – ou l’absence de relations – que ces créations entretiennent avec l’histoire, nous nous appuierons sur le travail de Blesea – réalisé en plusieurs occasions avec l’artiste Baby K – dont la notoriété bénéficie d’une présence concomitante dans les médias traditionnels et les réseaux sociaux. Plusieurs de ses créations mettent au jour le rôle que joue cet artiste – évidemment similaire à celui d’autres – dans la mise en visibilité de constructions du passé, avec par un effet boomerang, l’émergence de critiques évoquant un détournement de sens qui se serait ainsi opéré.
Du tag au graff
Dans un entretien pour Ouest France (31/03/2024), Blesea explique : « Je ne me considère plus comme un artiste de rue, mais je suis bien issu de la culture graffiti. La bombe est mon outil. » Un peu plus loin, il ajoute : « Le tag est une signature, le graff est la mise en volume de cette signature. J’ai toujours eu le graffiti en passion, et mon grand frère était déjà dedans ». Effectivement, chacune des créations de cet artiste compose avec le support qui l’accueille, les courbes et matières de ce dernier étant prises en compte, déjà au moment de choisir le sujet. Sur Facebook, l’artiste joue parfois avec les internautes qu’il interroge sur ce que, à leur avis, il pourrait peindre sur la surface dont il publie la photographie. En juin 2024, il poste le cliché d’un bloc de béton que l’on peut voir sur la plage de Biville et demande à ceux et celles qui le suivent ce qu’il pourrait en faire. Un post plus tard, c’est une colombe commémorant le Débarquement du 6 juin qui est représentée en 3D. Entre temps, 173 personnes ont suggéré qui « un Rubik’s Cube », qui « un char », « un soldat américain », « un coffre-fort »… tandis que plusieurs se sont rapprochés du projet en imaginant une création en lien avec le débarquement. Cette énigme participe d’une complicité entre l’artiste et ses « fans » que Blesea remercie d’ailleurs en écrivant que c’est grâce à leurs chaleureux messages qu’il progresse et reste motivé.



Quant à la création elle-même, elle paraît s’imposer sur la surface qu’elle occupe, comme si elle seule pouvait être là. Or, un blockhaus – ou toute autre surface non dédiée – n’acquiert évidemment un sens artistique qu’une fois l’œuvre réalisée. Or, la surprise se répète pour chacune des créations, quel que soit le lieu choisi pour l’accueillir. Lorsqu’au cours de l’été 2024, j’ai parcouru plusieurs sites du Cotentin, à la recherche des créations de Blesea, j’ai retrouvé les blocs de béton et murs qui les avaient accueillies, mais pas toujours ces dernières dont certaines étaient effacées, telle la Batmobile sur la plage de Néville-sur-Mer. La plupart du temps, je n’ai eu aucune difficulté à recomposer mentalement la création tant le support semblait porter en lui le sujet que l’artiste avait choisi d’y peindre. On retrouve cette caractéristique dans des créations du Land Art par exemple, où la création se mêle si bien à l’environnement dans lequel elle prend place qu’on ne l’imaginerait nulle part ailleurs. Elle est au bon endroit. Et c’est la compétence de l’artiste que de l’avoir remarqué.
La Batmobile sur la plage de Néville-sur-Mer


Comme évoqué précédemment, c’est plus particulièrement dans la culture populaire que Blesea – et Baby K quand les créations sont communes – puise son inspiration, celle qui s’est notamment forgée dans la fréquentation télévisuelle du Club Dorothée (une émission pour la jeunesse diffusée sur TF1 entre 1987 et 1997 et produite par AB Productions), des mangas ou des sagas mâtinées de science-fiction ou d’aventure. Elle met en scène des animaux (un gorille, un renard, un tigre, un lion, un lionceau, un requin, un martin-pêcheur, un goëland…) et des personnages ou objets de la culture cinématographique et télévisuelle : les Simpson, E. T., Indiana Jones, le camping-car de la série Breaking Bad (Vince Gilligan, 62 épisodes), la voiture DeLorean du film Retour vers le futur (Robert Zemeckis, 1985)…




Outre les créations libres qu’il appose en différents endroits, Blesea est régulièrement sollicité pour réaliser des projets dans un cadre institutionnel ou commercial dont, en 2018, celui qu’il conduit avec d’autres artistes et qui est installé dans la résidence universitaire Flora-Tristan à Hérouville dans le Calvados ; celui mis en place dans le cinéma CGR à Cherbourg en 2022 avant la sortie sur les écrans d’Avatar 2. La voie de l’eau (James Cameron) ; ou ceux créés pour le compte de l’association le Mur Cherbourg en 2018 et 2022, de La Cité de la Mer (pour les 20 ans en 2022), de la caserne des pompiers à Tourlaville en 2024 et de bien d’autres encore. D’une certaine façon, l’artiste fait partie du paysage normand et s’est imposé comme une figure artistique de celui-ci. D’ailleurs, il arrive que ses créations soient valorisées comme faisant partie d’un circuit touristique. Tel est le cas d’un article de Ouest France (« En vacances dans la Manche, rien de tel qu’une goulée d’art », 05/08/2020) dans lequel la journaliste Gaëlle Le Roux suggère plusieurs circuits dont un dans le Cotentin pour suivre les traces de Baby K et Blesea. L’article est dithyrambique :
« Cotentin. Là, il n’est plus question de chlorophylle, c’est l’iode qui nous entoure. Sur les bords de mer, deux graffeurs cherbourgeois, Blesea et Baby-K, ont fait des blockhaus des œuvres d’art. Le pari était audacieux, il se révèle triomphal. Les deux artistes ont une âme d’ado, une imagination délurée et la bombe (de peinture) habile. À Urville, sous leurs assauts, le bloc de béton témoin de la Seconde Guerre mondiale s’est mué en un vaisseau spatial échoué. À Flamanville, le béton de la batterie du Brulay a disparu sous 25 kg de peinture pour donner naissance en un robot que George Lucas aurait pu dessiner. C’est gigantesque, c’est grandiose, c’est à voir. »
En février 2021, c’est M6 qui lui consacre un sujet dans le 19 45 qui se termine par une conclusion en forme d’invitation : « Les œuvres de Blesea pourraient bien donner une nouvelle vision des plages de Normandie ». Et en mars 2023, c’est BFMTV.COM qui diffuse un reportage proposant de se déplacer d’un lieu à un autre dans lequel on peut voir des créations de Blesea (Balades normandes). L’artiste y est filmé masqué pour – dit-il – encourager les visiteurs ou, ici, les téléspectateurs ou les internautes, à rester concentrés sur sa création. Dans ce reportage, il décrit les créations sélectionnées en même temps que la journaliste précise les lieux où l’on peut les retrouver.
Au niveau formel, Blesea utilise le trompe-l’œil, un effet visuel permettant en plus de la performance artistique d’interagir avec les internautes en apportant une touche d’humour à la diffusion de sa création. Dans ce registre, pour une création de 2024 (Cherbourg), il est aux prises avec un requin qui lui dévore la main ; en 2020, il l’est avec une plante carnivore ; en 2020 à nouveau, c’est dans la paume de King Kong qu’il semble être posé ; ou pour une autre création (2020) dans une chaussure, l’artiste incarnant un personnage qui aurait rétréci comme dans le film, Chérie, j’ai rétréci les gosses (Joe Johnston, 1989). D’ailleurs, en novembre 2024, il reprend cette thématique avec « Chérie, j’ai rétréci Blesea », une œuvre dans laquelle il se met en scène, lui minuscule, tandis que des adultes immenses le regardent à travers une loupe. Dans chaque création, le sourire est au rendez-vous, le spectacle aussi. Et ce d’autant plus que les sujets abordés sont suffisamment consensuels pour toucher un large public.
Mobilisation des réseaux sociaux
Blesea semble s’être progressivement familiarisé avec l’utilisation des réseaux sociaux, avec un réel succès quand on considère l’évolution de sa pratique depuis le 6 novembre 2016. C’est en effet à cette date que l’artiste commence à publier le résultat de ses créations sur Facebook. Celles-ci sont diverses et attestent d’un attrait pour les formes pleines et les couleurs tranchées. Et le 25 décembre 2016, l’artiste poste la création réalisée sur le blockhaus de la plage d’Urville-Nacqueville avec Baby K. Le post est accompagné des vœux adressés aux internautes pour l’année à venir. Le commentaire confié aux quotidiens régionaux qui s’emparent du sujet (dont La Manche Libre repris dans Télégramme, 26/12/2016) explique la démarche : « On voulait faire quelque chose à l’occasion des fêtes de Noël et pour célébrer la fin de l’année. Comme le dernier film de Star Wars, Rogue One, principalement centré sur Dark Vador, venait de sortir, nous avons sauté sur l’occasion ». Les deux artistes sont filmés par Olivier Le Saux pour Mogab Production1, dans le cadre d’une série de vidéos intitulée Cherbourg fait le mur. Leur création achevée, ils posent en costume de Stormtrooper, les soldats impériaux de Dark Vador. La vidéo est elle aussi publiée sur les réseaux sociaux et mentionnée dans les médias qui la rendent également accessible. Si bien que, même si la carrière de Blesea et de Baby K a commencé avant, c’est en cette occasion qu’elle s’est installée par l’intermédiaire d’un geste esthétique transformé en un événement artistique, promu par les médias traditionnels, les réseaux sociaux et une boite de production.
La saga Star Wars et ses produits dérivés faisant partie de l’environnement familier de plusieurs générations de parents et d’enfants, il n’est pas étonnant qu’ils inspirent des artistes qui ont baigné dans cette culture. D’ailleurs, en 2015, la sortie sur les écrans du 7e film de la saga Star Wars, Le Réveil de la Force (réalisé par J. J. Abrams) renforce l’intérêt pour la thématique, d’ailleurs conforté par la diffusion du premier film d’une série dérivée de la saga : Rogue One: a Star Wars Story (Gareth Edwards). Comme on l’a vu, cet élan inspire Baby K ; il inspire aussi Näutil qui peint un droïde R2D2 sur une borne de la ville de Cherbourg.
Toujours est-il que, quelques mois plus tard, le 28 mars 2017, Blesea poste sur Instagram un autre aspect de son travail. Il est alors liké par 549 personnes. « La Chose » habille le bunker d’une plage du Calvados. Blesea y est photographié assis sur le haut de la construction, confirmant une mise en scène également présente dans des créations en binôme avec Baby L. On la retrouve dans les nombreux posts qui suivent et dans lesquels Blesea – ou bien Blesea et Baby K – contemple la mer ou bien interagit de façon humoristique avec sa création. Quant à sa présence sur Tik Tok, elle date du mois d’août 2022 avec des vidéos dont le rythme vif et enlevé suscite quelques commentaires positifs mais avec un succès relatif toutefois.
Au fil des années, les réseaux sociaux sont donc devenus le terrain de jeu de Blesea, à l’instar des lieux dans lesquels il invente des créations qui offrent un spectacle dont il partage largement le contenu. D’ailleurs, les réseaux sont au cœur d’une sorte de chasse au trésor dans laquelle la création est parfois signalée par des indications GPS données par l’artiste ou précisées par l’un ou l’autre des internautes. Lors de ma propre recherche, j’ai parfois peiné à trouver les créations mais je me suis rarement retrouvée seule à le faire, d’autres personnes – de générations différentes, avec ou sans enfants – étant dans la même situation que celle que je rencontrais. Toujours est-il que Blesea conseille les « visiteurs », leur demandant, par exemple, d’être vigilants quand le site n’est pas sécurisé. C’est le cas, en 2024, pour le Goldorak haut en couleurs qui siège en hauteur de l’Anse du Brick et au sujet duquel l’artiste précise :
« Merci à tous pour vos messages ! Comme d’habitude c’est génial ! C’est grâce à vous que mon travail obtient de la visibilité ! Alors pour la localisation, il se situe en contrebas juste avant lanse du brick… par ailleurs je vous remercie d’être vigilant, surtout avec des enfants car le terrain est escarpé et est un peu dangereux. Soyez prudents !!!! Belle soirée » (Facebook, juillet 2024).

Fin 2024, Blesea est suivi par 39 K followers sur Instagram et 31 K sur Facebook. En 7 ans, un artiste, un style et une démarche se sont imposés, faisant des réseaux sociaux un moyen au service d’un jeu de piste dont il est acteur et qu’il alimente à raison de trois ou quatre posts par mois. Dans Ouest France (« Blesea se met en scène dans Dragon Ball », 16/09/2019), il raconte d’ailleurs son implication dans une série de 19 peintures qu’il a réalisées autour du manga Dragon Ball et qui nourrissent les contenus ses réseaux sociaux :
« “J’ai l’habitude de travailler avec le volume. Cette fois, j’ai voulu m’intégrer dans ces peintures pour leur apporter une dimension supplémentaire”. Dès le premier épisode, le succès est au rendez-vous sur les réseaux sociaux et sur sa page Facebook, sur laquelle il partage les photos de ses œuvres. “Je me suis laissé prendre au jeu” ».
Mais à côté de ce consensus centré sur des sujets légers, quelques voix se font néanmoins entendre pour contester le détournement à des fins artistiques de bunkers que d’aucuns considèrent comme étant un patrimoine à sauvegarder.
Et l’Histoire dans tout ça !

C’est à deux niveaux que l’histoire est présente dans les créations de l’artiste. Elle l’est déjà à travers le prisme du support, précisément quand celui-ci est un élément du Mur de l’Atlantique ; elle l’est également pour les quelques créations qui rendent hommage au débarquement. Dans les deux cas, l’histoire influe sur la démarche artistique, ou bien en guidant le choix du sujet représenté et en intervenant sur le support pour que, visuellement, il réponde au mieux au projet, ou bien en s’immisçant dans la réflexion qui a trait à la scénarisation de l’histoire.
Concernant le support, Blesea explique que ses créations n’ont pas pour visée de « réhabiliter un monument historique », expliquant que sa démarche est « purement artistique » (1er février 2019, M6, 19 45). Pour autant, un an plus tard, et cette fois-ci lors d’une entretien de Blesea et Baby K (« Les blockhaus sous les bombes pacifiques », Ouest France, 09/06/2020), le journaliste – Olivier Clerc – explique la démarche des deux personnalités qui consiste à visualiser « ces constructions de manière différente, dans leur volume, dans la forme qu’elles présentent », et la forme en 3D qui en résulte. Mais Olivier Clerc rattache toutefois cette singularité à une problématique historique : « Avec aussi, dans un coin de la tête, cette envie de “revisiter ce qui représente plutôt des verrues sur le littoral » (Ouest France, 09/06/2020). Et Blesea d’ajouter : « Leur redonner vie [aux blockhaus] nous a permis de faire parler de notre région en revisitant l’Histoire ». Cette remarque est ainsi commentée par le journaliste :
« Reconnaissance suprême, des enseignants utilisent leurs œuvres comme points d’appui à leurs cours. Pas mal pour un art qui, il n’y a encore pas si longtemps, était considéré comme mineur et pratiqué par des gens peu fréquentables… » (ibid.).
Si la valorisation de l’histoire n’est pas la première motivation du travail artistique de Blesea et de Baby K, les deux artistes retrouvent néanmoins cette dimension par le biais de la réception qui est faite de leur travail. Des internautes saluent une démarche qui embellit des traces de la guerre, tandis que d’autres – tout en reconnaissant la qualité du travail artistique – regrettent que des « monuments historiques » aient été choisis. Au-delà des avis, il est indéniable qu’en peignant sur des blockhaus, les deux artistes, ensemble ou chacun, ont contribué à les visibiliser. En effet, en Normandie comme ailleurs, les constructions du Mur de l’Atlantique qui ne sont pas intégrées à un site commémoré peuvent être oubliées ou négligées. Dans un entretien pour La Manche Libre (« Baby K fête ses 20 ans de graffeur en 2019 », 12/01/2019), Baby K aborde cette question :
« Pour répondre au reproche qui leur a été fait sur le non-respect de vestiges historiques, il rétorque : “On ne peint que sur des blockhaus à l’abandon. Et, du coup, on est contents que les enfants s’y intéressent et découvrent leur rôle historique grâce à nos graffs.” ».
Pour autant et de façon quelque peu paradoxale, c’est parce que ces constructions acquièrent de la visibilité qu’elles sont défendues comme faisant partie d’un patrimoine à préserver. En 2017, par exemple, une défense de la peinture sur blockhaus s’engage sur Facebook après que Blesea ait posté un dessin sur lequel Bart Simpson tient une craie dans une main et la Presse de la Manche dans l’autre. Bart est en train d’écrire sur un tableau noir la phrase « Je ne peindrai plus les monuments historiques » qui est répétée plusieurs fois. Les 5 premiers commentaires – d’une série de 33 – prennent la défense des artistes.
« Peu importe si un journal bien franchouillard et axé vieille France a la Jean pierre Pernaud, vous en veux d’avoir rendu beau un truc moche (je n’ai pas lu l’article mais on dirait qu’il etait plutôt negatif, vu la punition de Bart ). Moi j’adore votre travail, continuez a nous faire rever avec votre grande imagination »
« fallait s’y attendre! Je suis sure que vous vous y attendiez… il y a toujours des gens pour faire de la polémique. Vous rendez beau et attractif pour les jeunes des ruines auxquelles ils ne s’intéressent pas forcément. Ca a un impact éducatif en plus de l’impact artistique. Alors no stress ».
« Pour moi, c’est l’une des meilleures façons de rendre quelque chose de “beau” qui en plus fait parti de notre patrimoine. On a tellement d’autres bâtiments qui retranscrivent l’histoire de la France … Alors franchement qu’ils arrêtent.. puis quand tu vois ce qu’il y avait dessus avant.. »
« On fait une classe découverte “Histoire” sur les plages du Débarquement avec mes élèves en mars, j’espère qu’on croisera une de vos oeuvres, comme ça on pourra faire un combo Classe Street-Art! Ce n’est pas incompatible… »
« On fait une classe découverte “Histoire” sur les plages du Débarquement avec mes élèves en mars, j’espère qu’on croisera une de vos oeuvres, comme ça on pourra faire un combo Classe Street-Art! Ce n’est pas incompatible… ».
Au fur et à mesure des créations postées sur les réseaux sociaux, quelques voix discordantes continuent de s’exprimer : « Super beau mais sa me fait chier que sa soi sur un blockhaus » (Tortue de sable, 2018) ; « Tellement triste de s’attaquer à des sites historiques bientôt se sera au tour des remparts de châteaux forts… » (Cyclope, 2021) ; « Impressionné par la qualité de votre travail sur du mobilier urbain, cuve métallique et autre…néanmoins je trouve ça absurde sur des sites historiques » (Cyclope, 2021) ; « Mais de quel droit il s’approprie des sites historiques ?!!! » « Il faut avouer qu’il a du talent, mais cela ne justifie pas une appropriation de l’espace publique. » (Cyclope, 2021) ; « je trouve ca bien mais il faut en garder des naturels » (Dark Vador, 2021) ; « Désolée ça détruit le patrimoine de ceux qui sont faits notre liberté même si vous avez du talent » (Goldorak, 2024).
Batterie du Brulay : quelques traces de la fresque commmémorative de 2017


Présente dès les premières créations, cette critique a encouragé les artistes à s’engager dans un travail mettant l’histoire au centre de leur réflexion. Là est le deuxième volet du rapport entretenu avec le passé. En juin 2017, sur le site de la batterie du Brulay, ils rendent hommage aux Alliés, particulièrement à John Steele qui, à Sainte-Mère-Église, a été parachuté accidentellement sur le clocher de l’Église et a dû attendre la fin des combats se déroulant dans le village avant de pouvoir être libéré de son harnais. Malheureusement, il le sera par des soldats allemands, sera blessé lors de la descente du clocher et fait prisonnier. Il parviendra toutefois à s’échapper pour rejoindre ses camarades2. Dans Ouest France (Sarah Caillaud, « Un graff géant pour commémorer le Jour J », 06/06/2017), Blesea et Baby K commentent :
« “Jusqu’ici, on a réalisé des œuvres décalées et contemporaines. Ça a plu mais nous a parfois valu quelques critiques. On s’est dit qu’on allait, cette fois, imaginer un projet en lien avec l’histoire des blockhaus et rendre hommage aux hommes du Débarquement. Olivier Le Saux avait aussi envie de faire une vidéo sur le 6-Juin”, relate le duo de graffeurs trentenaires qui se connaît depuis une vingtaine d’années ».
La vidéo est vue plusieurs milliers de fois. De toute évidence, la démarche historienne engagée par les deux artistes s’est révélée payante. 7 ans plus tard, au cours de la même période de l’année, Blesea réalise la fresque – déjà mentionnée – d’une colombe sur un blockhaus de la plage de Biville qui fait écho à celle qu’il a peinte au cours de la même période sur la façade de l’école de musique de la Ville de Saint Lô et qui représente un enfant regardant le ciel où des parachutistes ont été largués tandis que des colombes volent dans les nuages. Les internautes sont admiratifs, reconnaissant tant le talent que la pertinence du sujet.
Même si le travail de Blesea – et de Baby L pour les créations communes – ne peut aucunement être défini par le seul domaine historique, celui-ci est un facteur parmi d’autres de la notoriété de l’artiste. L’effet de surprise qu’ont suscité les premières œuvres a été tel qu’il a installé cette démarche dans la sphère publique, en en faisant un incontournable des circuits touristiques ou des sujets à traiter dans les médias. En produisant en 2017 une œuvre au potentiel commémoratif, le graff s’est invité dans l’histoire en acquérant une légitimité qui ne s’est pas démentie par la suite, en dépit des réserves formulées par rapport à la question patrimoniale. Mais le fait que, dans La Presse de la Manche (12/01/2021), un historien soit invité à s’exprimer sur la pertinence qu’il y aurait à peindre des blockhaus est significatif de l’importance accordée à ce questionnement. Si le quotidien a été égratigné par Blesea dans Facebook en 2017, quatre ans plus tard, il défend toutefois le bien-fondé d’une démarche artistique à travers la parole d’autorité d’un historien. C’est en effet Stéphane Lamache qui est interviewé à cette occasion. Chargé de mission à la Drac (Direction régionale des affaires culturelles), il prend la défense des artistes pouvant être incriminés en contextualisant les usages divers qui ont été faits de ces constructions :
« Il faut savoir qu’auparavant, les blockhaus avaient une mauvaise réputation car ils reflétaient une période très sombre, avec beaucoup de souffrances derrière leurs constructions. Maintenant, ils font partie du paysage. J’estime que certains blockhaus doivent conserver leur intégrité, comme la batterie de Longues-sur-Mer, ou à la Pointe du Hoc : ce sont des lieux mémoriels, où il y a eu des combats et où de nombreux touristes se rendent. Mais que quelques blockhaus fassent l’objet de fresques et qu’ils aient une dimension hors du temps, hors de leur destination originelle qui était tragique, ce n’est pas gênant. L’immense majorité des blockhaus n’ont pas connu les combats. Une fois que les alliés ont percé le Mur de l’Atlantique, ils ont été abandonnés. Ce n’est pas nouveau que des bunkers aient une seconde vie. C’est très courant que des agriculteurs les utilisent comme des étables, et personne ne vient crier au scandale ! ».
C’est au temps long que l’historien en réfère, celui-là seul qui peut aider à relativiser ce que l’on entendrait par patrimoine. D’une certaine façon, abandonnés sur les littoraux et livrés aux assauts du temps, les blockhaus ne faisant pas l’objet de campagnes de sauvetage sont disponibles pour se prêter par exemple à des projets créatifs. Une remarque de Näutil à ce sujet, et reprise dans Ouest France (« Graff : une scène dynamique dans le Cotentin », 15/08/2017), est symptomatique de la forte présence des artistes :
« Je ne pensais pas qu’avec une ligne de côte ayant 12 000 blockhaus, on se marcherait dessus, écrit-il. On retrouve bien là cette dynamique actuelle de surenchère ou tout va très vite, et où tout se consomme et se périme sur fond de buzz ».
Loin d’une version pessimiste de cette présence, la promeneuse que je suis apprécie l’effet de surprise que les créations confèrent aux paysages. Une surprise d’ailleurs renouvelée au gré des projets des graffeurs et qui participe de ma motivation à arpenter les littoraux pour en découvrir les traces du passé autant que les productions artistiques.
- Mogab Production tournera d'autres vidéos du travail des artistes - ensemble ou non - dont Dragon Ball Z (décembre 2017), Fool Moon Blesea (janvier 2021) ; Cyclope Blesea (janvier 2021 ; Davy Jones, Blesea et Baby K (avril 2021).
- Le film Le Jour le plus long (Ken Annakin, Andrew Marton, Bernhard Wicki, Gerd Oswald, Darryl F. Zanuk) a mythifié l’histoire de John Steele (1912-1969) en déformant la réalité. Montrant un soldat parachuté sur une partie du clocher faisant face à la place du village où ses compagnons mourraient les uns après les autres, il suggère aussi que ce dernier aurait perdu l’ouï car accroché tout près des cloches qui ne cessaient de carillonner. Inexacte, cette légende est restée attachée à John Steele, en même temps qu’elle a servi des intérêts touristiques, la commune de Sainte-Mère-Église en faisant un élément du récit de sa Libération. D’ailleurs, un mannequin reste toujours pendu au clocher et connaît une grande notoriété.
