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Rampe de lancement au Parc d'Histoire d'Eperlecques

Dans les entrailles du blockhaus d'Eperlecques

Le Blockhaus d’Éperlecques1 est présenté dans les pages du site « Chemin de mémoire » du ministère des Armées, comme étant le plus grand blockhaus d’Europe. Pour le site internet du parc, il n’est que « le plus gros blockhaus du nord de la France ». Au-delà d’un étalon de mesure différent, l’un comme l’autre s’accordent à mettre en avant la dimension impressionnante de la construction. C’est d’ailleurs elle que valorisent les sites touristiques qui promettent de la sorte une visite hors norme. Celle-ci est condensée sur la page d’accès du site internet du blockhaus dont la photographie réunit un bloc de béton immense, un missile V1 et une fusée V22, une rampe de lancement… Face à ces objets de guerre, des hommes – exclusivement – photographiés de dos, jambes écartées, paraissent attendre la mise à feu de la fusée V2. Recouverte d’un damier noir et jaune, sa base est auréolée d’une dense fumée. On est ici dans un univers de sensations, comme le suggère l’invitation figurant sur cette même page :  

« Le plus gros blockhaus du nord de la France, témoin de cette sombre période que fut 1939-1945. Ouvert au public depuis 1973, il est classé Monument Historique en 1985. 1h30 de visite, pour découvrir, connaître l’histoire du Blockhaus d’Eperlecques, la technologie des armes secrètes V2 & V1, dans un parc boisé. Vous serez impressionné, intéressé et garderez un souvenir inoubliable ! »

Même constat sur place. C’est après avoir traversé des villages et des départementales peu fréquentés que l’on se gare devant une entrée à la droite de laquelle flottent les drapeaux français, allemand et européen. Et c’est passée cette entrée que l’étonnement surgit. Aux panneaux explicatifs qui racontent l’histoire du site, s’ajoute l’exposition d’un nombre important et de volume variable d’objets et de traces de la guerre : wagons de train, véhicules, obus, guérite, voies ferrées, rampes de lancement… Une voix diffusée depuis des hauts parleurs raconte – en différentes langues3 – l’histoire du blockhaus pendant la guerre et celle des V1 et des V2.

Les Allemands ont commencé la construction du blockhaus en mars 1943 en enrôlant des personnes vivant aux alentours et en acheminant des requis du service du travail obligatoire (STO) ainsi que des prisonniers de différents pays4. Dès l’entrée, un hommage est rendu à ces 35 000 ouvriers qui ont subi des conditions de travail éprouvantes5.

Expliquer la construction du blockhaus d'Eperlecques
Panneaux explicatifs à l'entrée du Parc de l'Histoire

Du côté des Alliés, le chantier n’est pas passé inaperçu. Intrigués par son ampleur, ces derniers ont procédé à des relevés photographiques qui les ont convaincus qu’il fallait en empêcher la construction. Ainsi, le 27 août 1943, 185 forteresses volantes de la 8e USAAF (United States Army Air Forces) ont-elles été lancées sur le site, faisant de nombreuses victimes, dont évidemment des travailleurs. Et ce jour-là aussi, le commandant Mouchotte (1914-1943), un aviateur de l’armée française, a perdu la vie. Un hommage lui est d’ailleurs rendu à Éperlecques, de même qu’à tous ceux qui ont perdu la vie ce 27 août et après. Car, entre cette date et le mois d’août 1944, le blockhaus est visé par 25 bombardements qui mettent un terme au projet des Allemands de faire d’Éperlecques un des sites exemplaires du combat contre l’Angleterre. Les V2 n’y seront donc pas assemblées ou stockées, encore moins lancées depuis le site6.

Un temps, il est prévu d’y produire de l’oxygène liquide. Le débarquement du ­ 6 juin 1944 en Normandie en décide autrement, et le 19 juin 1944, 17 bombes Tallboy7 sont larguées. L’explosion provoque un choc comparable à un tremblement de terre, ressenti des kilomètres à la ronde. Et le 25 juillet 1944, le toit est touché par d’autres largages.

Un mois après le débarquement, le site est donc abandonné par les Allemands. Et le 4 septembre, les Canadiens libèrent la zone. Finalement, l’utilisation des V2 en tant qu’arme de guerre fut un échec à Éperlecques – et ailleurs8 – quand bien même 3 000 environ de ces armes furent-elles lancées en provoquant de nombreuses victimes.

« Malgré les dégâts infligés aux infrastructures de fabrication et de lancement, 1 560 V2 furent lancés entre le 8 septembre et la fin de 1944, principalement vers Londres (450) et Anvers (920), mais aussi vers Norwich (40), Liège (25), Paris (20) ainsi que vers Lille, Tourcoing, Maastricht, Hasselt, etc. Les tirs de 1 500 autres V2 se poursuivirent jusqu’au 27 mars 1945 principalement depuis La Haye, toujours vers Londres – cible civile principale des Allemands – et Anvers ainsi que vers quelques cibles militaires. Les dernières fusées furent tirées vers le Kent. Au total la région de Londres reçut 1 350 V2 et celle d’Anvers plus de 1 600, faisant principalement des victimes civiles »

Les explications historiques fournies sur le site du Blockhaus d’Éperlecques racontent donc autant la construction que les attaques visant à empêcher qu’il ne soit opérationnel. Elles émaillent un parcours de visite installé en pleine forêt, là où plusieurs zones accidentées témoignent de la violence et de la densité des bombardements. Armes et traces de guerre se fondent dans un décor sylvestre qui participe de la surprise que l’on ressent quand on découvre le blockhaus lui-même.

C’est au détour d’un chemin forestier que s’impose en effet la silhouette de ce monumental bloc en béton qui fait 33 mètres de hauteur, 35 mètres de large et 75 mètres de long. Éventré en différents endroits, il laisse apparaître les couches dont son épaisse carcasse est constituée. En effet, après les premiers bombardements de 1943, les Allemands avaient imaginé une construction dite de la tortue qui consiste à construire une carapace de 5 mètres d’épaisseur au-dessous de laquelle les travaux continuaient.

Depuis son ouverture au public, en 1973, le site a connu plusieurs aménagements qui témoignent d’une évolution des publics. Ils attestent aussi du rôle joué par Hubert de Mégille qui a œuvré à enrichir le parc et à le faire savoir. L’expérience de ce dernier ainsi que l’intérêt et la curiosité que ce site suscite sont au centre de cette contribution. 

Une guérite dans le Parc de l'Histoire
Un parc à visée pédagogiques
Des tétraèdres à Eperlecques

Aux origines

Le 10 septembre 1944, quelques jours après que les alliés soient arrivés sur le site, celui-ci est inspecté par un comité chargé d’évaluer l’armement allemand. Le physicien français, Frédéric Joliot-Curie (1900-1958), et Duncan Sandys (1908-1987), « qui présidait un comité spécial pour coordonner la défense britannique contre les armes balistiques allemandes », sont sur les lieux. Une enquête sur plusieurs autres sites fait suite à cette visite et un rapport est présenté au cabinet de guerre britannique en mars 1945. À ce stade, les alliés considèrent que le Blockhaus d’Éperlecques n’est pas une menace et décident de ne pas le détruire. Toutefois, en février 1945, 6 bombes à charge pénétrante Disney sont testées sur le Blockhaus d’Éperlecques (aucune n’arrive à traverser le toit de 5 m d’épaisseur), notamment parce que celui-ci est situé à distance des habitations et que son épaisse carapace se prête bien à l’expérience envisagée. L’histoire de cette invention est présentée sur un panneau installé à l’intérieur du blockhaus. Développée par le capitaine Edward Terrell (1902-1979) de la Royal Navy, la bombe doit pénétrer d’épaisses surfaces de béton. Mais l’expérimentation montre les limites de cette arme qui a pénétré le béton sans pour autant parvenir à le détruire. Et c’est bien plus tard, en janvier 2009, que la dernière bombe Disney – pesant 1 tonne ½ – fut retirée du toit sur lequel elle avait été larguée, bloquée dans une poutrelle en acier et abandonnée sur le site.

À la fin de la guerre, l’État devient propriétaire de toutes les constructions militaires laissées par les Allemands. En cas de non-utilisation de celles-ci à des fins militaires, il se tourne vers les communes pour leur demander si elles souhaitent les récupérer. En 1951, le Blockhaus d’Éperlecques est donc examiné par une commission anglo-française, chargée d’évaluer la possibilité d’affecter le lieu à une mission militaire. La réponse étant négative, « les terrains l’entourant furent rendus à un usage privé. La zone resta à l’abandon pendant de nombreuses années avant que ses propriétaires ne développent de nouveau le site ». Le maire fut donc contacté mais il déclina la proposition. Dans un article de la Voix du Nord (18/06/2024), Laurent Denis, maire d’Éperlecques en 2024, commente ce refus : « On peut le comprendre. La ville avait été énormément bombardée et ce blockhaus rappelait trop de mauvais souvenirs ». Avant de faire l’objet d’une valorisation, le Blockhaus d’Éperlecques a donc été laissé à l’abandon et il a traversé une période de dégradations.

Dans son entretien9, Hubert de Mégille explique qu’en 1973, l’idée de réhabiliter ce blockhaus se concrétise. Le père de ce dernier et des proches se sont dit que cela faisait plusieurs décennies que l’on vivait sans guerre ; « ce qui était du jamais vu dans l’histoire ». Conscients d’une évolution des pratiques et mentalités, ils ont imaginé qu’avec les « congés payés » et le développement de différentes formes touristiques, on pouvait proposer un projet articulant tourisme et devoir de mémoire. Des contacts sont alors pris avec la région et le projet prend forme. Au cours de cette période, le père d’Hubert de Mégille rencontre un entrepreneur qui démolissait des blockhaus sur le littoral et qui propose de réaliser des travaux de terrassements sur le site. Ainsi a commencé l’aventure de ce site dont Hubert de Mégille explique qu’il est situé sur des terres appartenant à sa famille et qui avaient été occupées par les Allemands.

Dans ce récit des origines, Hubert de Mégille cite deux références intellectuelles et politiques qui apportent une forme de caution au blockhaus. Par exemple, il évoque Maurice Schumann (1911-1998) qui est venu à Éperlecques pour inaugurer une plaque rendant hommage aux prisonniers et déportés passés par ce lieu. Un geste qu’Hubert de Mégille qualifie comme étant un message adressé aux contemporains pour qu’ils ouvrent les yeux sur les erreurs du passé afin d’empêcher qu’elles ne se reproduisent. Élu à l’Académie française en 1974, l’homme politique a rejoint les Forces françaises libres en juin 1940 et il est intervenu pendant plusieurs années sur les ondes de la BBC. À partir de juin 1944, il a retrouvé les forces combattantes. Outre les nombreuses fonctions qu’il a occupées, Maurice Schumann a entretenu un lien fort avec le Nord dont il a été député entre 1945 et 1967 et sénateur entre 1974 et 1995. Sa présence est un symbole de l’engagement autour des idées de résistance et de paix qui sont présentes aussi chez Gaston Bouthoul, spécialiste en polémologie. Lors de ses entretiens, dont celui du 22 septembre 2024, Hubert de Mégille aime citer une maxime de ce dernier : « Si tu veux la paix, connais la guerre »10.

Elle fonctionne comme une signature, à l’instar du devoir de mémoire, lui aussi régulièrement rappelé. D’une certaine façon, en s’attachant aux victimes et aux causes défendues, le Blockhaus d’Éperlecques peut se présenter comme ayant une mission pacificatrice à défendre quand bien même donne-t-il la part belle à des armes et dispositifs de guerre.

Vers un parc de l’histoire

Le site ouvre ses portes au public en 1973 et c’est en 1979 qu’Hubert de Mégille en prend la charge. Il imagine alors un parc de l’histoire autour du blockhaus qu’il parvient à faire classer au titre des monuments historiques en 1985. L’idée lui est venue de l’environnement boisé du blockhaus qui ne correspond pas à ce qu’il était pendant la guerre, les Allemands ayant alors rasé la forêt. L’idée s’avère pertinente car le parc attire, les meilleures années, 50 000 à 55 000 visiteurs ; un chiffre qu’il convient toutefois de mettre en perspective. En effet, si le site d’Éperlecques a ouvert ses portes dans une période où l’offre historique était réduite, la situation a progressivement changé. Le samedi 10 mai 1997, un nouveau venu sur ce marché a ouvert à Helfaut, à 19 kilomètres d’Éperlecques :  la Coupole, un musée public qui deviendra le Centre d’histoire de la guerre et des fusées. L’historien Yves le Maner – qui a contribué à la concrétisation de ce projet – explique vouloir combler un manque et s’attacher à la vie des populations du nord de la France sous l’Occupation et à l’histoire de la conquête de l’espace (Libération, « Un musée des fusées se pose près de Calais. Implanté dans un bunker-usine allemand, le centre ouvre ce samedi », 10/05/1997). L’histoire des V1 et des V2 étant aussi au cœur de ce projet et La Coupole se caractérisant par un monumental dôme arrondi, il est forcément un concurrent direct du Blockhaus d’Éperlecques. Dans un article de la Voix du Nord (19/07/2010), Hubert de Mégille confie à propos des recettes du parc qu’elles ne représentent pas une source d’enrichissement personnel :

« “C’est même plutôt du mécénat !”, confirme-t-il. L’ouverture de la Coupole a concurrencé le blockhaus. “Avant, nous étions à 55 000 visiteurs par an. Puis nous sommes descendus à 25 000. L’année dernière, ils furent 45 000 à découvrir le site”. Longtemps ce furent à 80 % des étrangers. Mais Hubert de Mégille “remercie Martine Aubry et les 35 heures” qui ont permis l’augmentation du nombre des Français, désormais à près d’un tiers du total. »

Si l’ouverture de la Coupole a eu un effet sur les recettes d’Éperlecques, elle en a eu aussi sur l’indivision qui en était propriétaire. En 1998, la concurrence a effrayé les membres de celle-ci qui se sont opposés à des dépenses envisagées par Hubert de Mégille.  Ce dernier a donc racheté les parts des indivisaires, devenant de la sorte le seul propriétaire. Outre les salariés, il travaille au sein d’une équipe d’une dizaine de personnes – plus en période estivale – dont beaucoup sont retraitées et qui occupent des fonctions en lien avec leurs compétences et disponibilités. Hubert de Mégille dit de lui-même qu’il est le couteau suisse du parc. Son apport est en effet technique autant que créatif, ce dernier devant résoudre des problématiques de nature différente qui touchent autant à la logistique qu’à la conception.

Très régulièrement, le Blockhaus d’Éperlecques annonce une nouvelle installation. La presse régionale s’en fait l’écho et des personnalités politiques sont invitées à son inauguration. Elles le sont aussi pour les cérémonies commémoratives. D’une année à l’autre, le Blockhaus reste donc visible dans l’espace public, les nouveautés favorisant une régulière couverture presse. Quelques exemples : en 1995, le musée mémoire du parc Saint-Pierre, le musée d’Ambleteuse, le Blockhaus d’Eperlecques et le musée du mur de l’Atlantique à Audinghen élaborent un circuit sur la guerre 39/45 intitulé : « Mémoire de la guerre à travers la route 39/45 ». Le 17 mai 1996, une rampe de lancement de V1 est inaugurée ainsi qu’un V1, acheté à un collectionneur en Angleterre. En 2019, c’est un V2 qui complète la collection. Il s’agit d’une copie dont le parcours prend sens dans le contexte concurrentiel du territoire. Le quotidien régional Nord Littoral (« Un V-2 revient à l’Envoyeur », 31/06/2019) donne la parole à Hubert de Mégille qui raconte l’histoire de l’acquisition :

« “À une époque, on était en négociation avec des Américains pour leur acheter un V-2. Mais on se heurtait à la question du transport, et pendant ce temps-là c’est la Région qui a fini par l’acheter aux Américains… Pour l’installer à la coupole d’Helfaut. Alors je me suis dit Tant pis, j’en ferai construire un ! C’était il y a 25 ans…” Le projet rebondit en 2017, quand nous retournons la rampe de lancement et son V1 dans l’orientation identique de la base de V1 “le Copernol” se trouvant au nord du même massif forestier sur le site le petit frère du V-2, le V-1, avec sa rampe de lancement. “Quand on a inauguré la rampe du V-1, j’ai annoncé l’arrivée du V-2. Mais il fallait une entreprise capable de le réaliser. J’ai fini par trouver celle de Régis Lebriez, mais il est décédé prématurément avant d’avoir pu le faire. Ses enfants Aline et Sylvain Lebriez de la société LCMC ont repris le projet mais il fallait aussi libérer de l’espace pour installer le V-2…” Et avant même de commencer à forger la fusée, il fallait se documenter. Les plans du V-2, naguère top-secrets, sont aujourd’hui consultables sur internet. “Le damier jaune et noir, c’est la couleur des V-2 après-guerre, “avril 1946″ lors des tirs d’essai scientifiques pour la conquête de l’espace. On a préféré mettre en avant cet aspect, le blockhaus d’Éperlecques est un site œuvrant pour la paix, d’ailleurs on n’a pas d’uniformes exposés au public…” ».

La fusée V2, star du site

En 2020 et 2021, les confinements ont été mis à profit pour peaufiner les aménagements et Hubert de Mégille les décrit dans la presse locale. Le 6 juin 2023, une restauration totale d’un pont Bailey11, un tunnel métro et une table de tir du V2 sont inaugurés, là encore en présence d’un certain nombre de personnalités. La date a été choisie pour rendre hommage aux hommes qui ont débarqué sur les plages normandes. Et par la même occasion, le parc a fêté ses cinquante ans d’ouverture au public. À cette occasion, est à nouveau rappelé le message de paix que souhaite promouvoir le parc.

L’événementiel joue donc un rôle important dans les actions conduites et la communication vise un large public tout en ciblant, selon les périodes, certaines catégories de personnes (les retraités, les étudiants, les scolaires, les familles, mais aussi… les motards ou les voyageurs en camping-car). Des avantages sont offerts aux uns ou aux autres : support pédagogique téléchargeable, casiers protégés, parking gratuit, billets d’entrée. Quant au récit historique, il est simplifié et centré sur le bâti, les armes, les travailleurs aux profils et nationalités divers, des victimes. Ainsi est-il susceptible d’être largement compris et de toucher des personnes de générations et de nationalités différentes.

 

Dans l’œil des vidéastes

La consultation de vidéos postées par des visiteurs – vidéastes amateurs ou non, avec une importante communauté ou non – sur YouTube montre une restitution de la visite qui est conforme à l’organisation du lieu et au contenu historique qui y est présenté. Une narration similaire court d’une production à une autre, en dépit des différences de style et en dépit aussi de l’année où elles ont été tournées. Car si, dans son entretien, Hubert de Mégille explique demander aux personnes qui mettent en ligne un contenu vidéo de les retirer au bout de quelques années pour éviter qu’elles présentent un contenu obsolète, on peut toujours consulter des vidéos de la fin des années 2000 ou du début des années 2010. Elles constituent d’ailleurs une ressource pour observer l’évolution du parc. Elles ont été réalisées par des visiteurs en majorité français, mais aussi allemands, anglais, espagnols… Beaucoup sont sans parole, l’image étant appuyée par une bande son aux tonalités diverses. Leurs auteurs peuvent être des militaires – un vidéaste écossais se filme en uniforme – ou bien des passionnés des sujets qui touchent au militaria. Leur nombre de vues va d’une centaine à 117 K. La vidéo la plus regardée est une composition associant des images d’archives et des images contemporaines. Aucune parole n’est prononcée. Seuls quelques commentaires écrits précisent la nature des archives.

Les 37 vidéos encore en ligne en octobre 2024 sont le plus souvent un épisode d’une série consacrée à l’histoire militaire mais elles peuvent aussi faire partie d’un ensemble de vidéos à contenu touristique. Quoi qu’il en soit, aucune n’a été tournée par une femme… Lors de l’entretien, Hubert de Mégille a raconté cette anecdote : un homme est venu visiter le parc tandis que sa femme prévoyait de rester dans la voiture. Hubert de Mégille est allé la voir pour la convaincre de faire la visite en lui proposant de lui rembourser le billet si elle n’en est pas satisfaite12.

J’ai donc posé la question de savoir si, à d’autres moments, il avait été témoin de faits similaires. Il a répondu par l’affirmative. Si le parc intéresse un public diversifié, il est indéniable qu’il touche de façon particulière des personnes attirées par les armes et l’histoire militaire. Et ce public est principalement composé d’hommes.

Mais le propriétaire du lieu explique que de nombreux visiteurs en couple, avec enfants ou pas, retraités avec leurs petits-enfants, aiment visiter ce site ludique pédagogique atypique exceptionnel afin de comprendre le passé et regarder vers l’avenir. Selon lui, le devoir de mémoire est ouvert à toutes les générations.

Dans ses pages « Médias », le site internet du Blockhaus d’Éperlecques a mis 4 vidéos en ligne : un reportage de France 2, diffusé dans « Chemin de traverse » (13h week-end, le 24 septembre 2023) ; un reportage de France 3 Région, diffusé dans « Patrimoine », le 22 juillet 2023 ; une vidéo promotionnelle réalisée par l’agence Coteo Calais et mis en ligne le 26 octobre 2023 ; la vidéo d’un célèbre influenceur, Tibo InShape (28 septembre 2021). Cette vidéo tranche avec les précédentes, non pas tant par le contenu que par son auteur, une vedette dans le monde des influenceurs, régulièrement mise en cause. Dans « J’explore un bunker nazi de la Seconde Guerre mondiale », Tibo InShape13 propose en 7 minutes et sur un ton rapide un résumé de l’histoire du site et des pièces caractéristiques qui y sont exposées. Contrairement aux autres vidéos de YouTube qui sont centrées sur les armes, celle-ci traite de la construction du blockhaus et des bombes mais aussi des travailleurs et de leurs difficiles conditions de vie. Le tout est illustré par quelques images d’archives. À la fin de la vidéo, Tibo InShape dédie le contenu à ceux qui ont perdu la vie en ce lieu en ajoutant « Nous ne vous oublierons jamais ». Depuis sa mise en ligne, la vidéo a fait 2,6 M vues et suscité 3482 commentaires14.

Les premières vidéos de Tibo InShape sont très éloignées de cette thématique. Elles portaient sur la musculation, le sport et la performance. Et c’est en 2017 que les thèmes se sont diversifiés en ajoutant des sujets de société… Entretiens, immersions, buzz restent néanmoins la clé du succès de ce Youtubeur que renforce une stratégie marketing offensive, fondée sur la vente de produits dérivés, principalement dans le secteur de la musculation.

Depuis le mois de juin 2024, cette personnalité compte 20 millions d’abonnés, devenant ainsi le premier Youtubeur français, devant Squeezie qui occupait précédemment cette place. Les sujets historiques sont marginaux dans sa production et deux des trois identifiés ont d’ailleurs été tournés après celui d’Éperlecques (« Je fais la Première Guerre mondiale 14-18 », 2021 ; « Le pire camp de la mort de France !! Natzweiler-Struthof », 2022 ; « Massacré par les Nazis : le village d’Oradour-sur-Glane », 2022). Sans surprise, le vocabulaire de ces vidéos d’histoire joue sur le sensationnel, forçant le trait de la dramatisation tout en s’autorisant quelques pointes d’humour. Pour le Blockhaus d’Éperlecques, Tibo InShape est vêtu d’un bermuda et d’un tee-shirt moulant qui souligne sa plastique. Arborant un sac à dos, il construit son sujet comme s’il s’aventurait dans un lieu abandonné, un peu à la manière des Urbexeurs. Et pour noircir plus encore le trait, un drapeau nazi a été tendu sur une façade du blockhaus devant laquelle l’influenceur est photographié.

La présence de Tibo InShape à Éperlecques n’est pas aussi insolite qu’il y paraît. Son intérêt pour les armes et les sujets militaires est souvent présente dans les sujets traités. Il a tourné des vidéos sur l’armée de terre, l’école militaire, la légion étrangère… Il a fait un stage commando à la marine nationale, un dans les forces spéciales. Il a passé 24 h sur le Charles-de-Gaulle, a volé dans un avion de chasse, conduit un tank… On le voit souvent manier des armes. En 2019, il a participé à la communication du Service national universel (SNU) pour le compte du gouvernement. Sa vidéo – « Je fais le nouveau service militaire » – a été tournée en Guyane, le vidéaste y a participé aux activités, a chanté la Marseillaise avec les jeunes présents à la formation, a rencontré Gabriel Attal15 Éperlecques est donc un sujet qui s’inscrit dans cette filiation tout en optant pour une diversification des thématiques, en lien avec l’élargissement de la communauté. Son image controversée s’en trouve-t-elle modifiée16 ? Probablement ne l’est-elle pas. Mais il ne semble pas que ce soit le problème de l’influenceur qui a souvent rappelé qu’il lui importait peu d’être critiqué ; ce qui compte, c’est qu’on parle de lui…

Et pour le Blockhaus d’Éperlecques ? Quelles ont pu être les retombées de la vidéo de Tibo InShape ? Difficile à dire… Tout au plus peut-on observer que beaucoup des internautes qui commentent la vidéo filmée dans ce site disent être allés dans ce parc et en avoir apprécié la visite, tandis que d’autres formulent le vœu de s’y rendre à nouveau ou pour la première fois.

Un blockhaus aux volumes impressionnants
Intérieur ou extérieur, tout étonne lors de la visite
L'eau s'infiltre sur le site

Le 15 juin 2024, est publiée dans les presses nationale et régionale l’annonce de la mise en vente du Blockhaus d’Éperlecques. Hubert de Mégille a 69 ans, il explique avoir à son actif 46 ans de gestion du site et il souhaite tourner cette page. Dans son entretien, il précise qu’il restera mobilisé mais selon d’autres modalités. Cette annonce changera-t-elle le profil du parc ? Rendez-vous dans quelques années pour en mesurer les effets…

Vidéo

Podcast

  1. Située dans le département du Pas-de-Calais, entre l’Audomarois et le Calaisis, la commune d’Éperlecques est limitrophe du département du Nord. Saint-Omer est à 13 kilomètres, Calais à une trentaine, Dunkerque à 35 environ.
  2. Les V1 sont des bombes volantes utilisées pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils sont également les premiers missiles de croisière. Comme pour les V2, l’initiale, V, signifie Vergeltungswaffe, à savoir une arme de représailles. On doit les V2 à un ingénieur allemand du nom de Wernher von Braun (1912-1977) qui a mené ses travaux depuis le village de Peenemünde, une petite ville au bord de la mer Baltique. Transféré aux États-Unis après la guerre, il poursuivra sa carrière de chercheur dans le domaine de la conquête spatiale. Les V2 ont été construites en série à Dora, dans une usine souterraine intitulée Mittelwerk ou usine du centre. Un dixième des prisonniers du camp de concentration de Mittelbau-Dora y ont travaillé dans des conditions épouvantables.
  3. Lors de son entretien (avec l’auteure la 21/09/2024), Hubert de Mégille, propriétaire du Blockhaus d’Éperlecques, a expliqué l’importance qu’il accorde à l’accessibilité du lieu à des personnes de nationalités différentes. Sur le site, il est précisé que les bornes sonores peuvent être écoutées en français, anglais, allemand, néerlandais et que les audio-guides le sont en espagnol, italien, polonais, portugais. Le site est également accessible aux personnes malentendantes, un guide en langage des signes pour visiteurs français étant mis à disposition. Une possibilité confirmée lors de ma visite au cours de laquelle un couple de personnes utilisait ce dispositif. À noter également que le site peut être visité par les personnes à mobilité réduite.
  4. Dans son entretien, le propriétaire du site, Hubert de Mégille, explique de façon détaillée les raisons qui ont conduit les Allemands à choisir la forêt d’Éperlecques pour construire le blockhaus.
  5. Sur un des panneaux à l’entrée du camp, un ancien déporté raconte sa journée qui commençait par un départ à 6 h du camp de Mayercade - à proximité du Blockhaus d’Eperlecques - avec un retour à 18 h. Le repas n’était composé que d’une soupe très claire et de quelques légumes. Rarement, il était amélioré d’un bout de saucisson.

  6. Sur le site du Musée, on peut lire : « Les V2 en direction de Londres et Anvers partiront des Pays-Bas (3 170 V2 sèment la mort entre septembre 1944 et mars 1945) ».
  7. D’une longueur de 6 mètres, cette bombe pèse 6 tonnes et elle est larguée depuis une hauteur de 5 200 mètres. Elle a notamment pour particularité de s’enfoncer dans le sol avant d’exploser et de toucher les fondations des structures visées. Elle a été inventée par l’ingénieur britannique Barnes Wallis (1887-1979).
  8. À quelques kilomètres d’Eperlecques, les Allemands ont construit un silo de stockage de V2, creusé dans une carrière de gypse sur la commune d’Helfaut, afin de réalimenter le Blockhaus d’Éperlecques en V2. Le bombardement de 1943 oblige à abandonner la base de lancement de V2 d’Éperlecques et terminer l’usine de production d’oxygène liquide afin de le transporter par voie ferrée vers les petites gares de campagne rejoignant les sites mobiles. 47 pas de tir mobiles sont déployés dans la région (les ingénieurs allemands ont trouvé une technologie de lancement plus rapide et efficace sur des plate-forme de béton dissimulées dans les bois ou les parcs de châteaux). À Helfaut, après août 1943, il est décidé de construire un grand dôme au-dessus et en avant des silos de stockage des V2, afin de pouvoir les contrôler verticalement et les sortir à l’extérieur, soit sur d’éventuels pas de tir, soit pour les transporter sur des remorques mayerwagen vers les 47 pas de tir décrits ci-dessus.

  9. L’auteure tient à remercier chaleureusement H. de Mégille pour le temps qu’il lui a accordé quand bien même ses activités sont-elles très prenantes.
  10. La phrase « Si tu veux la paix, connais la guerre » fait écho à la célèbre locution latine « Si tu veux la paix, prépare la guerre ». Elle est mise en avant par G. Bouthoul, auteur de Traité de polémologie. Sociologie des guerres, Paris, Payot, 1970. En 1945, l’auteur a fondé la polémologie qui vise l’analyse scientifique des guerres dans un souci de prévention. Lors d’autres entretiens ou dans sa réponse à un visiteur mécontent qui a posté un message sur Facebook, Hubert de Mégille cite cette phrase.
  11. Un pont Bailey est un pont provisoire et portatif (installé sans matériel lourd) qui a été conçu par l’architecte qui lui a donné son nom, Donald Bailey. Il permet de pallier la destruction de ponts.

  12. La personne à qui Hubert de Mégille a proposé de rembourser le billet d’entrée n’a fait aucune requête après la visite.
  13. Tibo InShape – Thibaut Delapart de son vrai nom – est né en 1992 à Toulouse. Il a commencé à publier des vidéos sur la musculation et la nutrition en 2013.

  14. Les chiffres correspondent à la date du 22 octobre 2024.
  15. Lors de la publication de cette vidéo, une polémique a enflé sur le salaire qu’il aurait perçu (20 000 euros). À cette occasion, des propos homophobes et racistes tenus sur Facebook en 2013 ont refait surface…

  16. Tibo InShape ne fait pas l’unanimité. On lui reproche des propos blessants (sur la dépression par exemple) ou décalés sur les relations hommes-femmes. On remet aussi en cause ses relations avec le monde politique, notamment par rapport à la valorisation de métiers. En 2018, par exemple, il filme une vidéo à l’ENAP (École nationale d’administration pénitentiaire) dans laquelle Nicole Belloubet, alors garde des sceaux, ministre de la Justice, fait une apparition.

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1 réflexion sur “Dans les entrailles du blockhaus d’Eperlecques”

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