Indéniablement, on ne peut que constater l’intérêt grandissant pour les sites défensifs, et plus largement, pour les conflits mondiaux. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à consulter la presse écrite et audiovisuelle qui, à l’occasion de la commémoration des 80 ans du débarquement (juin 2024), s’est notamment engagée sur les traces des fortifications du Mur de l’Atlantique. En plus des reportages traitant spécifiquement du débarquement, des journalistes ont présenté les visites de bunkers organisées en différents lieux : la Normandie, la Bretagne, la Charente-Maritime, les Landes et le Pays basque, mais aussi pour une expérience méconnue, les sous-sols parisiens. D’autres encore se sont intéressés à des personnalités qui ont joué un rôle moteur dans la valorisation des traces du passé, tels « Sylvain Mathieu, le président de Bunker archéo Dieppe et Hervé Thily, le secrétaire ». Dans Actu.fr (04/05/2024), les deux hommes sont photographiés devant le blockhaus qui, à Dieppe, est désormais ouvert au public. L’article raconte que cet événement est l’aboutissement de dix années de travail réunissant un collectif de 18 personnes. Le lieu fut ouvert lors « des commémorations du D-Day et de la libération de Dieppe en juin 2024 et en septembre ».
Dans d’autres articles, sont présentées les menaces qui pèsent sur des sites confrontés à l’érosion, et ceci sans distinction dans toutes les régions du littoral. Si le phénomène n’est pas nouveau, il pose en revanche la question de savoir si l’on doit ou non préserver ces lieux, avec en arrière fond ce doute : le combat ne serait-il pas perdu d‘avance ? Tel est le cas de La Pointe du Hoc qui fait l’objet d’une couverture presse nationale autant que régionale, le site étant un haut lieu du tourisme mémoriel. Pour faire face à l’érosion, le lieu a vu le chemin de visite s’éloigner du bord des falaises et éviter des zones auparavant laissées ouvertes à la déambulation. Lors de ma visite du site de la Pointe du Hoc, à la fin du mois d’août 2024, j’ai pu entendre un père expliquer à son fils – d’une dizaine d’années environ – que lorsqu’il était enfant, il venait jouer à la Pointe du Hoc et pouvait aller là où bon lui semblait. Il était attristé de voir un chemin balisé par des protections qu’il est désormais interdit de franchir. Il faut savoir qu’en plus de l’érosion continue dont souffre ce lieu, le vendredi 7 mai 2022, sous les yeux des visiteurs, un pan de la falaise s’est effondré. Importante sur les plans historique et symbolique, une partie de la falaise a justement été prise d’assaut le 6 juin 1944 par 225 rangers qui ont entrepris son ascension.
Deux ans après l’accident, à l’occasion des journées commémoratives, Le Nouvel Obs (site web) (06/05/2024) titre : « “Condamnés à tomber de la falaise” : en Normandie, les vestiges du Débarquement perdent la bataille de l’érosion ». Et d’expliquer :
« Dès 2010, l’ABMC avait installé – pour près de six millions de dollars – des micropieux métalliques dans le sol et encastré d’énormes blocs de béton armé au pied de l’à-pic de la pointe du Hoc. Le but : renforcer la falaise soutenant le bunker d’observation. Sauf que ces aménagements n’ont pas suffi. De nouveaux travaux doivent être lancés en 2025 pour éloigner le parcours touristique des flancs du promontoire et déménager la stèle de granit dédiée aux 225 rangers décédés. L’intervention devrait coûter plus de seize millions de dollars ».
Poser la question de la pérennité matérielle des lieux du souvenir conduit à interroger l’opportunité de mettre en place des solutions alternatives. Sans aucun doute, des sites mémoriels disparaîtront et ce fait oblige à repenser les termes et moyens de la transmission.
Si l’on quitte le contexte commémoratif, l’intérêt actuel pour les sites défensifs se concrétise par une couverture presse importante, régionale surtout. Depuis les années 2010, la préoccupation environnementale est d’ailleurs au cœur de beaucoup d’articles. Ceux-ci rendent compte des rapports d’experts qui peuvent par exemple établir la responsabilité des blockhaus dans les phénomènes d’érosion. En effet, en se décrochant des dunes ou falaises, ces derniers emportent dans leur chute du sable et des roches. Sur plusieurs sites, on décide donc de détruire les édifices avant que leur chute ne fragilise plus encore le cordon dunaire. Parmi de nombreux autres exemples, ce fut le cas de quatre blockhaus construits à Saint-Clément des Baleines, sur l’Île de Ré. Leur destruction en 2016 fit l’objet de discussions pour savoir comment concilier dimensions patrimoniale et environnementale. Pour que soit conservée la mémoire de ces constructions qui avaient connu l’occupation allemande et, dans un tout autre registre, le tournage de scènes du film américain Le Jour le plus long (1962), un relevé précis des constructions et une captation d’images 3D furent réalisés. Ceci afin de rassurer ceux et celles qui s’inquiétaient de voir un patrimoine disparaître.
Enfin, pour traiter de l’intérêt grandissant des bunkers, blockhaus ou casemates, un détour par les réseaux sociaux (Facebook, Instagram, YouTube) montre l’imaginaire dont ils peuvent être parés. L’approche choisie par les auteurs – dont quelques-uns sont suivis par un grand nombre de followers (par exemple Bunker Memory est suivi par 22,5 k abonnés sur YouTube, 167 k sur Facebook, 4 533 sur Instagram) – peut être esthétique, mémorielle, historique ou tous ces caractères à la fois. Le béton se prêtant parfaitement bien aux compositions, les photographes s’essaient au sépia ou au noir et blanc et photographient les blockhaus à différents moments de la journée, coucher de soleil évidemment compris. Un exemple, sur Instagram, à la page bunker_explo, le photographe documentariste Timon Moreau joue avec les formes, couleurs et contrastes pour photographier des lieux abandonnés faisant corps avec leur environnement. D’autres peuvent se concentrer sur une région, une personnalité (quand il s’agit d’un artiste qui publie ses créations tel Blesea), un type de construction… D’autres encore mettent en scène le frisson et l’aventure via l’exploration de lieux moins accessibles, la démarche relevant alors à l’Urbex. Des Youtubeurs bénéficiant d’une forte audience se prêtent ainsi au jeu de la visite aventureuse. Une vidéo portant sur le Blockhaus d’Éperlecques (2022) et présentée par Tibo InShape – qui est suivi par 23,8 M de followers -, a été regardée par 2,5 M de personnes et fait l’objet de 3 484 commentaires ; une autre réalisée par ClémentEXPLORATION et intitulée « Danger de mort dans de bunker fermé depuis 90 ans… ». Diffusée à partir du 12 septembre 2024, elle fait 29 k de vues (le 21 septembre 2024) et raconte une nuit passée dans ce lieu.
Ces quelques exemples montrent qu’on est loin de l’hostilité dont parle Paul Virilio dans Bunker Archéologie. Désormais, les éléments défensifs de la Seconde Guerre mondiale sont non seulement acceptés comme faisant partie du patrimoine mais, pour certains d’entre eux, ils sont devenus des produits commerciaux, rentables de surcroît, qui touchent un large éventail générationnel. Pour visiter en bateau la base sous-marine de La Rochelle-La Palice, ouverte aux réservations pendant la période estivale, il faut s’y prendre environ 6 semaines à l’avance. Les places sont prises d’assaut et attirent un public diversifié. Chacune des visites réalisées dans le cadre de cette recherche confirme d’ailleurs cet aspect : âges et nationalités se mêlent en ces lieux dont certains sont des incontournables au sein d’un circuit et d’une offre touristiques. En Normandie, les visites de la Pointe du Hoc ou de Longues-sur-Mer en sont un exemple, tandis que pour Le Nord et Pas-de-Calais, la Batterie Todt (Audinghen), le Blockhaus d’Éperlecques ou La Coupole (Wizernes) sont des passages obligés. Tout en s’adressant à un large public, chacun de ces lieux se concentre sur un projet de visite qui lui est propre et qui le positionne dans un cadre touristique concurrentiel, celui de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale.