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Vue sur la mer depuis la Batterie des Arros

Jean-Paul Lescorce et la Batterie côtière des Arros

Jean-Paul Lescorce à la Batterie des Arros, octobre 2024
Jean-Paul Lescorce au-dessus d'un bunker de la Batterie des Arros

Faire connaître et savoir pour réparer et se réparer

La batterie côtière des Arros est située en Gironde, dans le Nord-Médoc, une zone qui forme un triangle coiffé par la Pointe de Grave. Cette pointe fait face à Royan, sur la côte charentaise, et voit d’un côté l’Océan, de l’autre, l’estuaire de la Gironde. Construite par l’Armée française en 1938 et 1939, la batterie des Arros est en relation avec la batterie du Requin, située pour sa part dans la forêt de la Coubre, à proximité de Royan. Toutes deux avaient pour mission de sécuriser l’entrée de l’estuaire et d’en contrôler la navigation jusqu’au port de Bordeaux.

Abandonnée par l’armée française lors de la capitulation, la batterie des Arros est occupée par l’Armée allemande qui, arrivée en Charente-Maritime, le 25 juin, traverse l’estuaire le lendemain. À noter que la batterie est positionnée à la sortie de Soulac-sur-Mer et qu’elle fait partie de la commune du Verdon. Les Allemands s’y installent et s’emploient à consolider la capacité défensive de ce site stratégique qui constitue un « important point d’appui de la Kriegsmarine (marine de guerre allemande) »1La Forteresse du Nord-Médoc compte alors 38 positions, réparties entre Soulac-sur-Mer, le Verdon et l’estuaire. Après le débarquement du 8 mai 1944, les Allemands s’y enferment sur ordre d’Hitler et ne rendent les armes que le 19 avril 19452c’est-à-dire plusieurs mois après la libération de la Ville de Bordeaux (août 1944) et trois semaines avant la capitulation.

Si comme tant d’autres, ce site a été négligé pendant plusieurs décennies, des visites y sont assurées. Leur mise en place s’inscrit dans une histoire qui s’étire sur deux décennies (depuis l’année 2000 et la création de l’Association du Mémorial de la forteresse du Nord-Médoc par Jean-Claude Souan) et au cœur de laquelle un homme se détache, Jean-Paul Lescorce. C’est en recherchant des informations sur la batterie des Arros qu’il m’a paru évident qu’on ne pouvait aborder l’un sans l’autre, tant le nom de cette personnalité est associé à ce lieu. D’ailleurs, un premier balayage de la presse – nationale et locale – depuis l’année 2000 montre la présence régulière de ce prénom et de ce patronyme dans des brèves et articles touchant à diverses questions en lien avec l’histoire et le patrimoine de Soulac-sur-Mer. Pendant deux décennies, il n’est pas une année sans que Jean-Paul Lescorce ne fasse l’objet d’un article, la plupart du temps dans le quotidien régional Sud Ouest, mais aussi dans des titres de la presse nationale ou dans des reportages. Certaines années, il peut d’ailleurs faire l’objet de 15 papiers ; ce qui, en tant que tel, ne peut qu’intriguer. J’ai donc souhaité en savoir plus en rencontrant Jean-Paul Lescorce, en lisant les ouvrages qu’il a publiés et en m’attachant à ce que les journalistes ont écrit à son sujet.

Jean-Paul Lescorce faisant visiter un bunker de la Batterie des Arros
Jean-Paul Lescorce faisant visiter un bunker de la Batterie des Arros

Je propose ici de mettre en évidence la façon dont cette personnalité a acquis une indéniable légitimité publique, sachant que résonnent en elle les propriétés d’un site historique qu’elle contribue par ailleurs à sortir de l’oubli.  Apparaissent de la sorte des jeux d’interaction entre des engagements, des prises de position et des activités diverses dans le champ de la mémoire. Figurent aussi les affres de la guerre qui ont frappé l’enfant qu’il était à différents âges et dont il raconte lui-même certains moments dramatiques. Dans le parcours de Jean-Paul Lescorce, affleure probablement l’attente d’une réparation par rapport au passé de son père – dont il parle de façon systématique (lors des visites, dans ses ouvrages, dans la presse, dans son entretien avec l’auteure3, mais aussi à celui de sa mère et de sa sœur dont les histoires ont été racontées, mais qui ne sont pas aussi frontalement présentes dans ses interventions publiques.

Au fil du temps, ce sont donc plusieurs facettes de cette personnalité qui sont valorisées dans l’espace soulacais et au-delà. Jean-Paul Lescorce s’impose d’abord comme un collectionneur de cartes postales. Progressivement, au fil des publications, il est présenté comme un expert, tour à tour qualifié d’historien ou de bunker-archéologue.

Sur les voies de la légitimité publique

C’est le 21 août 1947 que, pour la première fois, le nom de Jean-Paul Lescorce est cité dans le quotidien régional Sud Ouest. L’article est titré « Violente explosion dans une villa. Une fillette tuée et son frère blessée ». Il raconte comment deux enfants, Louisette et Jean-Paul Lescorce, ont été violemment touchés par un engin explosif qui a aussi endommagé une partie de la villa Pirin dans laquelle ils jouaient. Plus tard, Jean-Paul Lescorce dit avoir détruit l’article racontant ce drame. Dans un portrait de Sud Ouest (Christian Seguin, « Il creusait à la pelle tous ses blockhaus », 11 janvier 2014), les faits sont ainsi rapportés :

« La guerre a figé son enfance. Il avait 9 ans, le 20 août 1946. Il jouait avec sa sœur Claudine dans la villa “Pirin”, rue Laens, la maison de la grand-mère qui tenait l’hôtel Lescorce. Une grenade antichar avait été posée sur la cheminée. Claudine a été déchiquetée devant lui. Son corps l’a protégé. Personne n’a emmené l’enfant à l’hôpital. Vivant mais emmuré, Jean-Paul Lescorce a perdu pied à l’école. Aucun psy n’est venu à son secours ».

Dans Le Roman de Soulac. Selon Jean-Paul Lescorce4Patrice Mauget explique que l’enquête conduite après les faits a conclu que la grenade antichar était américaine. D’une certaine façon, cette conclusion est un terrible condensé des années qui ont précédé. En explosant, la grenade a rappelé combien la guerre frappe sans distinction, même après le départ des troupes allemandes, même après la paix retrouvée.

Nombre d'articles parus dans la presse et portant sur les activités de Jean-Paul Lescorce
Nombre d'articles parus dans la presse et portant sur les activités de Jean-Paul Lescorce

C’est le 14 septembre 1999 que le nom de Jean-Paul Lescorce est à nouveau mentionné. Il l’est à l’occasion d’une exposition de cartes postales qui se tient à l’office du tourisme de Soulac-sur-Mer, lors des Journées du Patrimoine. Il est le premier d’une longue série qui ne connaît pas de pause jusqu’en 2024. Jusqu’en 2009, ce sont en effet entre 1 à 3 articles par an qui sont publiés, le chiffre passant à 14 en 2010 et 2014, 13 en 2011 et 2015. Et si cette abondance n’est pas systématique (par exemple, seul 1 article est publié en 2020, 2 en 2023), elle revient à la faveur des événements commémoratifs de l’année 2024 au cours de laquelle 13 articles paraissent à nouveau dans les journaux.

Pendant 25 ans, les qualités de collectionneur de Jean-Paul Lescorce ne sont jamais démenties. Elles sont valorisées à l’occasion de la tenue d’expositions ou de la parution d’ouvrages dont il est ou non l’auteur. Les sujets qu’elles illustrent sont divers. Ils vont de l’architecture locale à la guerre. Ils peuvent aussi être en lien avec les activités de bord de mer ou les chemins de fer. Et si Jean-Paul Lescorce s’affirme très vite comme étant incontournable dans ce domaine, il le devient aussi sur des sujets qui sont traversés par des questions historiques. On le découvre membre de l’association philatélique, du club de généalogie, de l’association du Mémorial de la forteresse du Nord-Médoc, de l’office de tourisme. Il est impliqué dans l’organisation de manifestations locales telle « Soulac 1900. Le Train du plaisir » qui propose depuis 2004, le premier week-end du mois de juin, un voyage en train à vapeur, entre Bordeaux et Soulac-sur-Mer, avec déguisements d’époque.

En 2001, un tournant s’opère. Le nom de Jean-Paul Lescorce apparaît au sujet des visites de la batterie que le Mémorial organise. Pour la première fois, il est question de désensabler le toit d’un bunker situé à proximité de la piscine et de recourir pour cela aux bonnes volontés. L’année suivante, on peut lire : « L’aide de Jean-Paul Lescorce tant pour les visites guidées que pour le nettoyage des sites, est insuffisante. Les bras manquent, les guides aussi » (Sud Ouest, Maguy Caporal, « Mise en valeur du Mémorial », 29/01/2002). Une figure est née, celle du désensableur qui, armé de sa pelle et de son seau, a libéré du sable des bunkers oubliés.

Un intérêt marqué pour la collection de cartes postales et un goût prononcé pour le passé se matérialisent avec la publication d’un ouvrage dont Olivier Lescorce, historien et fils de Jean-Paul, est l’auteur des textes et dont le père est pour sa part responsable des illustrations. Soulac, il y a un siècle paraît en 2003 et sera suivi d’autres éditions dont Jean-Paul Lescorce est le seul auteur : Il y a 100 ans… Soulac-sur-Mer, la rue de la plage à travers la carte postale (vol. 1) (2013), Il y a 100 ans… Soulac-sur-Mer, la rue de la plage à travers la carte postale (vol. 2) (2018), Il y a 100 ans… Soulac-sur-Mer, la plage et les Pontons à travers la carte postale (2010 puis 2021). Chaque parution est accompagnée de conférences et de séances de signatures dans des salons du livres, à l’office de tourisme, à la bibliothèque, à Soulac-sur-Mer ou ailleurs, et qui sont autant de moments que relaie la presse régionale. 

En quelques années, la visibilité de cette personnalité se traduit par sa présence non seulement lors des événements dont elle est à l’initiative, mais aussi dans le cadre de situations problématiques où il lui est demandé de donner son avis. De collectionneur incontournable, il devient un expert sollicité pour commenter l’évolution du trait de côte5la découverte de munitions sur les plages, le Mur de l’Atlantique, les marées…

En 2010, sa démission de l’association Mémorial de la forteresse du Nord Médoc de Soulac et la création de l’Association historique de la poche du Nord-Médoc 1940-1945 (AHPNM) – dont il est le président -, officialisée par le Journal officiel du 8 mai 2010, amplifient la dynamique de reconnaissance dans laquelle il est engagé. Si des désaccords entre Jean-Paul Lescorce et Jean-Claude Souan, président de l’association Mémorial de la forteresse du Nord Médoc, ont pu intervenir, les deux hommes expliquent toutefois que la cohabitation est possible. Chacune organise des visites de sites, Jean-Paul Lescorce se concentrant sur la batterie des Arros.

Toujours est-il qu’après cette démission, la présence dans la presse du président de l’AHPNM augmente considérablement. Dorénavant, ce dernier intervient sur de nombreux sujets et il multiplie les annonces de visites – dont de nuit – organisées par son association, en direction notamment du public scolaire. Il occupe de façon continue l’espace éditorial à la faveur de la signature d’un livre, d’une conférence, d’un conseil d’administration (en 2014 dans une nouvelle intitulée Association Soulac Loisirs), d’expositions… En 2011, il publicise même une découverte : « Hervé Dejoux6 et moi-même venons de mettre à jour l’un des quatre encuvements du fort des Arros occupés par la Marine française de 1938 à 1940, avant l’arrivée des troupes allemandes » (Sud Ouest, Maguy Caporal, « Découverte historique au Fort des Arros », 14/10/2011).

« “D’après nos connaissances et les documents en notre possession, nous avions à peu près cerné l’endroit, sans le situer précisément. À l’aide d’une tige métallique, nous avons sondé le sol et nous avons eu la chance de tomber sur cet encuvement en béton d’environ 8 mètres de diamètre pour canon de 164,7 mm, d’une portée de 19 mètres, construit face à la casemate M270 M30 pour effectuer des tirs terrestres.” En spécialiste de la question, Jean-Paul Lescorce pourrait multiplier les détails. Il ne s’en privera pas lors des visites de découvertes gratuites de la forteresse du Médoc des 25 et 28 octobre ».

On constate ici l’importance de la presse locale. La journaliste qui signe la plupart des articles est Maguy Caporal. Elle accompagne chaque intervention de Jean-Paul Lescorce d’articles positifs sur la démarche entreprise ou l’action engagée… Cet aspect est manifeste dans le cas de cette « découverte » ; il l’est aussi pour les autres sujets. Un constat qui, de fait, suppose une relation de confiance entre Jean-Paul Lescorce et la professionnelle. Au fur et à mesure des années, en lien avec une activité éditoriale continue et une présence régulière dans les médias, Jean-Paul Lescorce s’est imposé comme un spécialiste de la batterie des Arros, régulièrement qualifié d’historien et/ou de bunkerologue et/ou de bunkerarchéo7.

Le 24 mai 2010, dans une brève de Sud Ouest annonçant sa conférence sur les « Bunkers du Nord Médoc », il est qualifié de bunkerologue, le journaliste précisant que Jean-Paul Lescorce se désigne comme tel. C’est la première fois que ce vocable apparaît. Dans un article du 3 juin 2010, toujours dans Sud Ouest, il est à nouveau désigné ainsi. Mais en 2013, l’appellation de bunker archéo apparaît dans un article du 24 août 2013. Le journaliste – Mathieu Lehot – écrit : « Autoproclamé ” bunker-archéo “, Jean- Paul Lescorce redonne une seconde vie à la batterie des Arros ». Même s’il peut arriver que le vocable de bunkerologue soit utilisé, Jean-Paul Lescorce est devenu Bunker-archéo ou bunkerarchéo. Après un certain flottement, lui-même paraît avoir opté pour cette désignation. Et en 2015, c’est celle-ci ou celle d’historien qui sont utilisées. Deux événements viennent conforter cette légitimité : la présence de l’AHPNM, en 2011, à une manifestation se déroulant devant le mémorial de Soulac, à l’occasion des commémorations de la Libération de la ville8 ; la médaille allemande de l’ordre du mérite dont il est gratifié en juin 2021 et qui rend hommage à son travail de désensablement des bunkers. Le compte-rendu que livre la presse de ces événements déroule une trame narrative que l’on retrouve désormais d’un support à un autre (livres, articles) et que Jean-Paul Lescorce présente lors de ses visites ou confie aux journalistes ou aux auteurs qui publient son portrait.

La Batterie des Arros, octobre 2024
La Batterie des Arros, octobre 2024
La Batterie des Arros, octobre 2024

Aux origines était le père

Dans l’histoire de la batterie des Arros que raconte Jean-Paul Lescorce (dans la presse, dans des ouvrages, lors des visites), son père – Louis Paul Alexis Lescorce – occupe une place centrale. D’une certaine façon, il est le héros du récit que son fils donne à entendre et à lire. Lors de la visite de la batterie des Arros le 11 octobre 2024, Jean-Paul Lescorce me conduit vers un bunker situé sur la dune en expliquant : « Ce sera mon père qui parlera parce qu’avant de partir, mon père m’a fait un devoir de mémoire ». Il explique que ce bunker est pour lui « le bunker mythique » car il est le premier sur lequel son père a travaillé en tant que travailleur STO (service du travail obligatoire) ; il est aussi celui qui a subi la première attaque du 14 avril 1945 avant un combat d’une semaine qui conduira à la reddition des troupes allemandes le 20 avril 1945 ; il est en outre le premier d’une série de 26 qu’il a désensablée ; et il est celui devant lequel, le 4 juin 2021, il a reçu la médaille du mérite allemand, des mains de la Consule générale d’Allemagne, Verena Gräfin von Roedern, venue de Bordeaux pour cela. Sur place, Jean-Paul Lescorce enchaîne :

« C’est mon père qui parle à ma place. “Nous étions jour et nuit avec équipes de 3/8. Moi, j’étais dans l’équipe de jour pour construire. J’étais affecté au béton ; ça me change un peu parce que je suis cuisinier de métier et du jour au lendemain, je me retrouve à construire des bunkers, à manipuler des bétonnières de capacité énorme qui peuvent circuler sur rails. Il y en avait cinq. On peut les mettre en ligne. On appelle ça en batterie ou on en met une sur chaque façade de l’ouvrage et au commandement le béton se déverse dans les coffrages qui sont numérotés car s’il y a un autre bunker du même type à reproduire, il faut numéroter tous les coffrages. Nous avons une mitrailleuse braquée sur nous. Elle était là sur la petite butte et, de ce côté, il y avait cinq soldats qui étaient armés et qui surveillaient qui fait quoi qui fait comment pour éviter le sabotage. Nous avons une ½ heure pour casser la croute avec la gamelle et on fait 8 heures par jour et le soir, je suis libéré, avec mon épouse au Grand Café Riche et il faut servir à boire. Je servais à boire aux officiers qui me commandaient la journée” ».

Jean-Paul Lescorce devant le bunker dans lequel son père a travaillé en tant que STO
Jean-Paul Lescorce devant le bunker dans lequel son père a travaillé en tant que STO

Dans ce récit qui est celui que le guide présente aux visiteurs, sont entrelacées des évocations personnelles à d’autres plus techniques. Elles sont présentes tout au long de la visite pour commenter les faits qui se sont déroulés sur le site mais aussi pour détailler le type de construction, les ouvertures, les portes, les dispositifs extérieurs et intérieurs des différents édifices. Le guide est intarissable, passionné par le lieu et désireux de le faire connaître.

De ce père, on en sait un peu plus dans l’ouvrage de Patrice Mauget, paru en 2024. Et ce que l’on y lit comporte des aspérités que l’on n’imagine pas lors de la visite. La vie de Louis Lescorce est évidemment bouleversée par la guerre mais elle aussi malmenée par un penchant pour l’alcool qui génère des accès de violence dont sa femme a plusieurs fois été victime. Ces faits ont obligé la mère de famille à porter plainte et à éloigner temporairement sa fille puis son fils. Patrice Mauget (2024 : 146) l’évoque dans son ouvrage, d’ailleurs nourri des souvenirs de Jean-Paul : « La répétition successive des scènes familiales la conduisit dans un premier temps à éloigner de la maison le petit Jean-Paul. L’enfant prit ainsi la direction de Saint-Vivien9comme l’avait fait avant lui sa sœur Claudine, pour trouver une vie plus sereine chez ses grands-parents Gautier. Les crises de Louis étant de plus en plus fréquentes, Andrée, femme battue, prit une décision courageuse. Elle fit constater son état de santé par le docteur Mourlan avant d’aller déposer plainte au commissariat de police ». Dès le mois d’avril 1942, le mari violent est donc prié de s’éloigner et part vivre chez sa mère, propriétaire de l’hôtel Lescorce à Soulac. Le récit que Jean-Paul Lescorce présente lors des visites est évidemment plus lisse que celui ici évoqué. Mais il a pour vertu d’incarner une histoire susceptible de convenir à des visiteurs aux itinéraires divers, voire à des nationalités différentes10. Il en est de même de l’arrivée des Allemands dans Soulac et de leur installation. Jean-Paul est né le 16 novembre 1937. Il avait donc 2 ans et ½ quand les Allemands sont entrés dans la ville en 1940 et qu’ils ont immédiatement réquisitionné les maisons, entreprises, hôtels, telle l’entreprise familiale : le Grand Café Riche. Les souvenirs qu’il garde de cette journée et des suivantes sont très certainement un mélange entre la réminiscence d’images imprimées en lui à cette époque et celle des évocations familiales au fur et à mesure des années. Toujours est-il que ce souvenir est un pilier du passé qu’il raconte. Il le décrit notamment dans un document en ligne sur le site medoc-actif.eu et que cite Bernard Borrelly dans Le Désensableur. Une volonté, un but11 :

« J’ai trois ans, mon père me promène dans la rue piétonne qui arrive à la plage. Tout d’un coup on voit arriver des motos avec des soldats casqués, fusil en bandoulière. Ils sont plusieurs, motos avec un side-car et ils demandent de la gazoline à mon père. Mon père avec sa main il leur montre l’endroit où ils pouvaient se ravitailler avec de l’essence avec leurs motos. Et ils s’installent confortablement dans toutes les maisons de Soulac et ils vont y loger les STO (service de travail obligatoire) donc faisait parti mon père, mon père était réquisitionné. Mon père tenait avec ma mère le Grand Café et tous les officiers de la Kriegsmarine sont arrivés dans ce café et ils ont réquisitionné – entre guillemets – comme un endroit convivial pour distraire ces officiers de la Kriegsmarine. Il y avait des Soulacais qui consommaient avec les Allemands. C’était une espèce de collaboration malsaine mais une collaboration qui… Mes parents comme tous les Français du Nord-Médoc, ils n’avaient pas le choix. Ils étaient envahis, donc ils étaient obligés de capituler face à l’ennemi, c’était l’ennemi qui commandait tout. Ils ont réquisitionné la mairie, la gare, même la poste puisque ils en ont fait des endroits privés, ils ont tout cadenassé. C’étaient eux les patrons. Donc nous, il fallait subir. On mangeait avec des tickets, on était rationné. A 21h le soir : couvre feu … pas d’électricité, de lumière à voir à cause des alliés qui pouvaient bombarder éventuellement s’il y avait de la lumière. Ça a duré pendant 4 ½ ans, l’occupation »12.

Il est intéressant de constater combien Jean-Paul, pourtant enfant à l’époque de la guerre et de la collaboration, ne peut s’empêcher de s’identifier aux choix de la génération précédente, comme s’il portait un poids dont il ne parvient pas à se libérer. Ainsi développe-t-il une forme de justification par rapport aux relations que des Soulacais entretenaient avec l’ennemi – dont ses parents –, expliquant toujours, lors des visites ou dans les articles de presse, que lui-même avait des relations cordiales avec les soldats allemands qui acceptaient dans leur cercle la présence de cet enfant.

D’une certaine façon, cette ambivalence imprègne ses descriptions du matériel de guerre, des éléments de construction ou des faits historique. Ainsi son regard est-il à distance de tout jugement critique. Et quand Jean-Paul Lescorce évoque la venue du maréchal Rommel le 10 février 1944 à Soulac – à laquelle il aurait assisté depuis le balcon du Grand café Riche -, il paraît toujours aussi étonné d’avoir assisté à ce défilé et d’avoir vu ce militaire arborant un bâton de maréchal qu’enfant, il prenait pour un banal bout de bois. Comme pour excuser la fascination de l’enfant qu’il était, il parle du suicide de Rommel en octobre de la même année, un acte qu’il explique comme étant commandité « par plus nazi que lui » (Mauget, 2024 : 152).

Dans l’ouvrage de Bernard Borrelly comme dans celui de Patrice Mauget, ou encore dans les articles des presses régionale et nationale, le portrait de cette personnalité est fondé sur une mise en avant de sa singularité, tant dans les textes que dans les photographies d’illustration. Jean-Paul Lescorce est un désensableur opiniâtre qui, seul et sans relâche, exhume du sable les traces d’un passé qu’il entend défendre en même temps. Il est photographié à proximité d’un bunker, prêt à l’entretenir, coiffé d’un bonnet rouge, en hiver, tête nue en été, en bermuda ou en pantalon selon les saisons, mais dont le corps paraît toujours en mouvement. Dans Sud Ouest (« Il creuse à la pelle tous ses blockhaus », 11/01/2014), le journaliste Christian Seguin (voir supra) dresse de lui le portrait d’un homme que la vie n’a pas épargné. L’article est illustré d’une photographie le montrant pelle à la main et souriant :

« Quand il a entrepris de creuser en décembre 2000, probablement l’a-t-on cru dérangé, à un endroit où le paysage suggère un cimetière de 1 200 corps. “pour les générations futures. J’ai ce besoin, ça me libère. On n’a pas compris, dit-il, que je creuse.” Le solitaire brasse le même sable qui a enseveli au XIXe siècle la basilique Notre-Dame-de-la- Fin-des-Terres toute proche qu’il a fallu extraire de la dune en 1859. Dès qu’il pleut en abondance, il écope. Un bunker peut avoir 4 mètres de profondeur. Une fois par semaine, il nettoie ce que déposent les noctambules et les amoureux. Selon ses calculs, il a enlevé jusqu’ici 650 mètres cubes13 de gravats et de sable. Tout ce qu’il trouve, boutons d’uniforme, porcelaine, balles, est donné au Musée mémorial de la forteresse ouvert au public en juillet-août. Tous les ans, une vingtaine de copains viennent pique-niquer avec lui. Puis il repart, seul, la pelle sur l’épaule. Il parle d’un sentiment étrange qui l’envahit parfois en arrivant, “l’impression d’être propriétaire ” ».

Jean-Paul Lescorce devant l'un des bunkers qu'il a désensablés

Dans La Voix du NordLe Moniteur, Le Populaire du centre, Nord Éclair (20/08/2015) et à partir d’une dépêche de l’AFP, Jean-Paul Lescorce explique avec constance une mission qui ne varie pas : « “Envers mon père, réquisitionné comme 2 à 3 000 Médocains pour construire ces bunkers, et envers les hommes tombés pour les libérer” en avril 1945, une des dernières – et meurtrière – poches de résistance nazie ». Dans un article de Sud Ouest datant de l’été 2024 (Gaëlle Richard, « Il se bat pour la triste mémoire du Mur de l’Atlantique », 11/08/2024), le même récit est publié : « Son père, travailleur du STO, a dû participer à la construction du Mur médocain. Le fils, dès la retraite venue, a décidé de consacrer son temps à “lui rendre hommage, à lui, à tous les travailleurs et à tous ceux qui sont tombés” ». Ce père décédé en 1946, quand Jean-Paul avait 9 ans, dont par ailleurs il avait été un temps séparé pendant la guerre et qui ne vivait plus avec sa mère, est devenu l’emblème d’un site auquel l’enfant devenu adulte s’est totalement identifié.

Comment ne pas voir dans la mission que Jean-Paul Lescorce s’est donnée, la volonté de voir réparée sa propre histoire et celle de ses proches, tous malmenés par les années de guerre et d’après-guerre. Andrée Lescorce dont Jean-Paul parle mais de façon plus allusive aurait succombé aux charmes du commandant Schillinger de la batterie des Arros, « le plus francophile des officiers allemands de la garnison » (Mauget, 2024 : 182). Dénoncée, « elle fut interrogée par la police française et enfermée quelques mois à Eysines, au camp d’internement administratif des femmes accusées de collaboration » (ibid.). On image que ces mots de l’auteur sont ceux que Jean-Paul Lescorce pourrait prononcer : « Andrée comme tous avait subi l’occupation. Et si le motif de son internement était une relation amoureuse avec le commandant Schillinger, en quoi celle-ci était-elle plus antinationale et plus condamnable que les signatures de milliers de contrats commerciaux et de contrats d’affaire juteux signés avec l’occupant par un grand nombre d’entreprises entre 1940 et 1945. La réponse allait de soi : il était plus facile, aux résistants de la dernière heure, d’humilier quelques femmes de milieu modeste que de toucher aux puissants du système. » (ibid.). Là encore, la justification est présente. Elle est une donnée significative du récit de Jean-Paul sur un passé qui passe mal14.

 

Un bunker de la Batterie des Arros en octobre 2024
Un bunker de la Batterie des Arros en octobre 2024

De cette intrication entre l’histoire de la ville de Soulac-sur-Mer et celle des drames familiaux – dont le récit qu’en diffuse Jean-Paul Lescorce est à la fois façonné et relayé par les multiples visites qu’il a organisées et les sollicitations dont il fait l’objet -, Jean-Paul Lescorce a imaginé un projet patrimonial pour la batterie des Arros. Dans l’ouvrage que son ami Bernard Borrelly consacre à sa cause,  les arguments en faveur d’un site dédié à l’histoire de la présence allemande dans ce tronçon du Mur de l’Atlantique sont précisés : ils sont historiques, économiques, culturels. Car les deux hommes en sont convaincus : à l’instar des offres touristiques mises en place dans d’autres régions – dont la Normandie – il est urgent de patrimonialiser cet héritage pour le préserver et en assurer la transmission. Dans la préface de l’ouvrage, Jean-Paul Lescorce (2017 : 5) écrit :

« Cet ouvrage, Le Désensableur, est destiné à tous les élus du Nord-Médoc, aux passionnés de Soulac-sur-Mer et de son patrimoine extraordinaire : sa basilique Notre Dame de la Fin des Terres, monument historique inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO ; […] et, bien sûr, ses longues plages de sable fin à perte de vue, qui attirent des nombreux touristes et vacanciers à la belle saison. Ce patrimoine n’est pas complet. On pourrait y ajouter deux cents bunkers intacts, vestiges du Mur de l’Atlantique de la Seconde Guerre mondiale construits par les Soulacais et les Nord-Médocains. Deux à trois mille y ont souffert pour les construire pendant deux ans. C’est le patrimoine des Soulacais et des Verdonais ».

La préface est signée “le Désensableur”, un nom forgé par la presse mais qui sert la cause défendue par l’auteur,  faisant de lui un combattant de l’extrême qui doit toujours remettre sa tâche sur le métier, tant l’ensablement fait partie de l’histoire de la ville et de ses constructions. En 2024, le combat continue… En plus de cet objectif toujours à venir, un autre paraît en filigranes des hommages reçus. Lorsque Jean-Paul Lescorce est honoré par la Consule d’Allemagne, le récipiendaire exprime évidemment sa gratitude mais il ajoute l’immense plaisir qui serait le sien s’il était aussi distingué par la France : « Je suis évidemment très honoré […]. J’irai à Bordeaux dès que possible. J’ai avisé les maires de Soulac et du Verdon qui se partagent cette partie de la forteresse de l’Atlantique. Une reconnaissance française me comblerait. » (Sud Ouest, 13/02/2021). Ainsi explique-t-il, lors de son entretien, qu’il est plus reconnu en Allemagne qu’il ne l’est en France. Dans ce besoin de reconnaissance, on peut lire le destin d’une famille qui a traversé et qui a été traversée par la guerre, mais sans être passée par la grande porte de l’héroïsme. Qu’il s’agisse de la mort d’un père abimé, de l’arrestation d’une mère amoureuse, de la mort d’une sœur innocente, chaque drame montre l’intrication inéluctable des petites histoires et de la grande Histoire, et des effets de celles-ci sur les sujets. Le combat de Jean-Paul Lescorce témoigne de difficile gestion de ce passé et de la façon dont il s’est mobilisé pour avancer. En faisant connaître la batterie des Arros mais bien d’autres histoires encore qui concernent Soulac-sur-Mer, ce témoin répare l’histoire de ses proches et se répare lui-même.

Vidéo

Podcast

  1. Lescorce, Jean-Paul, 2024. Guide de la Forteresse des Arros, Lanmeur, EDR/Éd. des Régionalismes.
  2. La reddition de la station radar ne se fera que le 20 avril 1945.
  3. J’ai rencontré Jean-Paul Lescorce sur le site de la batterie des Arros le 11 octobre 2024. Il m’a fait visiter une partie du lieu. Son entretien a été filmé et fait l’objet d’un podcast de la série BlockMémo.

  4. Mauget, Patrice, 2024. Le Roman de Soulac. Selon Jean-Paul Lescorce. Orthez, Éd. de l’Estuaire.
  5. Par exemple, Jean-Paul Lescorce est l’auteur d’un ouvrage de 68 pages sur l’immeuble le Signal (Le Signal 1965-2023, Orthez, Éd. de l’Estuaire, 2024) qui a été démantelé en 2023 parce que dangereux pour ses habitants du fait de l’érosion. Construit en 1967, l’immeuble fut au centre d’un bras de fer entre ses résidents et la Mairie.
  6. Dans un article de Sud Ouest (25/11/2022) au titre évocateur, « La Guerre des bunkers fait rage sur la pointe du Médoc », Maguy Caporal revient sur un conflit qui oppose Jean-Paul Lescorce et Hervé Dejoux, trésorier de l’association AHPNM et président de l’association Forteresse Gironde Sud, au Verdon. Le premier accuse le second « de détournements de fonds, usage de faux et faux en écriture ». Ce que ce dernier récuse arguant du fait que Jean-Paul Lescorce ne serait plus président de l’AHPNM. Sans entrer dans le détail de cette affaire, notons que les visites des sites par les deux associations sont au cœur de ce conflit.

  7.  En vignette, en dernière page de ses ouvrages dont ceux parus dans sa propre maison d’édition, créée en 2019, Les Éditions d’Aliénor, Jean-Paul Lescorce est ainsi présenté : « Jean-Paul Lescorce est le descendant d’une vieille famille soulacaise, collectionneur de tous les thèmes sur la Pointe du Médoc, guide touristique, bunkerarchéo, membre du comité de direction de l’office du tourisme de Soulac et grand connaisseur du passé de Soulac ».
  8. À cette occasion, Jean-Paul Lescorce déclare au journaliste de Sud Ouest (21/04/2011) son émotion d’avoir « déposé notre première gerbe [celle de l’association qu’il préside] au Mémorial ».

  9. Saint-Vivien est situé à 14 Kilomètres de Soulac-sur-Mer. C’est dans ce village que vivent les grands-parents maternels.
  10. Jean-Paul Lescorce a plusieurs fois raconté – par exemple lors de son entretien – que les visiteurs allemands étaient intéressés par sa présentation et constituaient une part substantielle des visiteurs.
  11. Borrelly Bernard et Lescorce Jean-Paul, 2017. Le Désensableur. Une volonté, un but, Saint-André-de-Cubzac, Aliénor Éd.
  12. Lescorce, Jean-Paul. « Quelques souvenirs de l’occupation 1940-1945 ». Lien : https://www.medoc-actif.eu/ pdf/souvenirs-lescorce.pdf. Lors d’un échange téléphonique avec J.-P. Lescorce (18/11/2024), ce dernier ajoute que son père lui a dit plus tard qu’il avaient eu à ce moment-là la peur de sa vie. Jamais il n’aurait imaginé qu’un jour, les Allemands entreraient dans Soulac…
  13. Le 16 juin 2021, dans un article de 20 minutes qui traite de la décoration obtenue par Jean-Paul Lescorce, ce dernier parle des 1 600 m3 de gravats déblayés dans les bunkers : « Vingt ans et 24 bunkers plus tard, il a calculé avoir retiré "1.600 m3 de gravats" au total. Car il n'a pas fallu enlever que du sable pour redonner vie aux monuments de béton. "Il y avait du verre cassé, du bois, du plastique, de la ferraille... Et j'ai mis tout cela dans de grandes poubelles que j'ai apportées à la déchetterie en tri sélectif. Tout seul pendant vingt ans. " "Un travail colossal" souligne la Consule générale d'Allemagne à Bordeaux, Verena Gräfin von Roedern, qui est venue le décorer à Soulac ». En novembre 2024, Jean-Paul Lescorce estime à 2000 m3 de gravats le travail accompli.

  14. En 1994, Henri Rousso et Éric
    Conan ont publié un ouvrage dont le titre –
    Vichy,
    un passé qui ne passe pas (Paris,
    Fayard) – inspire cette formule.

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2 réflexions sur “Jean-Paul Lescorce et la Batterie côtière des Arros”

  1. Thierry Bousquet

    Je me pose juste la question quant à la.qualite de monsieur louis Lescorce come STO sachant que le.STO n a concerné que les jeunes de 20,.21.et 22 ans , ce qui me semble impossible vu l âge de ce monsieur