
La base sous-marine de Bordeaux.
Comment faire dialoguer patrimoine et modernité ?
Au nord-ouest de Bordeaux, les quartiers des Bassins à flot et de Bacalan, liés à l’activité portuaire de la ville, connaissent de profondes transformations depuis les années 2000. Creusés à la fin du XIXe siècle pour éviter les effets des marées de la Garonne, les bassins fermés par une écluse ont connu une activité importante jusque dans les années 1940. Aux alentours des bassins – le premier est opérationnel en 1882, le deuxième en 1912, la Première Guerre mondiale interrompt la construction du troisième -, une dynamique activité commerciale et industrielle se met alors en place (sucre, huile…), et des entrepôts, des usines et des bâtiments sont construits pour l’accompagner et la faire fructifier.
Si, pendant la Seconde Guerre mondiale, l’occupation allemande a évidemment modifié le profil des activités du secteur, l’évolution internationale du commerce maritime au cours des décennies 1950 et 1960 a conduit les entreprises à se retirer de la zone, celle-ci cédant la place à une vaste friche industrielle incluant la base sous-marine allemande. Dans le prolongement d’initiatives antérieures, ces quartiers sont dorénavant des lieux d’attraction qui ont bénéficié de la présence de moyens de transport et d’accès adaptés telles la ligne B du tramway en 2008 et l’inauguration, en 2013, du pont levant Chaban-Delmas.

La Ville de Bordeaux et la Métropole communiquent largement sur cette transition, précisant les objectifs visés au cours de la période qui court de 2010 à 2025 ainsi que ceux des années à venir :
Ainsi, dans une zone qui couvre 160 hectares environ et qui va de la Garonne aux Bassins à flot, plusieurs lieux importants ont-ils pris place dont la Cité du vin, le Musée Mer Marine, la Distillerie Moon Harbour, la base sous-marine avec le bassin des Lumières, Cap Sciences, les halles de Bacalan, les Vivres de l’art, l’Iboat.



Dans un article de valorisation de Ville de Bordeaux, titré « Le bassin à flot : entre modernité et héritage portuaire », on peut lire que ce site où résideraient 15 000 habitants offre « des lieux de promenade agréables, des espaces de partages pour les habitants [et que malgré] son renouveau, le quartier garde des traces de son passé : grues, rails et silos rappellent son histoire, tandis que l’imposante base sous-marine, construite pendant la Seconde Guerre mondiale, témoigne encore de cette époque et accueille désormais des espaces culturels ». Ainsi l’entrelacement des époques, orchestré par l’architecte-urbaniste Nicolas Michelin, attire-t-il les visiteurs. Toutefois, une question se pose : ce succès est-il la marque d’un intérêt pour les vestiges du passé qui, de la sorte, s’inscriraient dans un mouvement de patrimonialisation ? Ou bien ces vestiges ne sont-ils qu’un argument de légitimation d’un projet touristique ?
Zone de promenade autour de ma base sous-marine


Bordeaux, la dernière des 5 bases sous-marine allemande du littoral français
La base sous-marine de Bordeaux est l’un des 5 verrous que les Allemands ont érigés sur le territoire français, pendant la Seconde Guerre mondiale, pour protéger la côte atlantique de toute velléité d’attaque par les Alliés. Elle est située dans le quartier portuaire de Bacalan et s’étale sur 42 000 m2, une surface correspondant à 235 mètres de long sur 160 de large et 600 000 m3 de béton. À Brest, La Rochelle, Lorient, Saint-Nazaire, l’Ot-Einsatzgruppe West – branche de l’Organisation Todt affiliée à la France – et la Kriegsmarine ont supervisé des travaux qui ont commencé à partir de la fin de l’année 1940. À Bordeaux, c’est en septembre 1941 qu’ils sont réalisés, sur les lieux mêmes où les Italiens avaient installé, un an plus tôt, une base sous-marine, la Betasom (Bordeaux Sommergibile)1.
19 mois de travaux furent nécessaires pour achever une construction pouvant mettre à l’abri et assurer la maintenance des sous-marins au retour de leur mission. Elle est la dernière des 5 bases sous-marines alors en activité en France, car si les travaux de La Rochelle avaient également commencé en 1941, ce site a vu ses activités se concrétiser progressivement, avant même l’achèvement du chantier.
Pour mener à bien le chantier de Bordeaux, les Allemands employèrent « 6 500 travailleurs dont plus du 1/3 sont des prisonniers républicains espagnols ». En 2012, un mémorial des Républicains espagnols a d’ailleurs été érigé aux abords de la base pour rendre hommage à ces hommes dont un certain nombre (ils seraient 70) a perdu la vie lors du chantier de construction.


Dans un article publié en 2011 dans In Situ. Revue des patrimoines, et intitulé « La base sous-marine de Bordeaux, sous le béton la culture », Mathieu Marsan revient notamment sur l’organisation du site pendant la guerre :
Inaugurée en mai 1943, la base est bombardée dès le 17 mai dans le cadre d’une série d’attaques menées par les Alliés sur Bordeaux. Si, contrairement à d’autres quartiers, elle n’est touchée que dans une moindre mesure, la destruction des portes des écluses et le déversement de l’eau du Bassin n°1 dans la Garonne, provoquent l’échouage des sous-marins qui sont alors sur place. Pour autant, la base sous-marine traverse 20 mois d’activités sans subir de dommages majeurs. En revanche, après la fuite des Allemands dans la nuit du 27 août 1944, des dégâts importants sont constatés. Ils sont le fait des occupants qui ont détruit des installations portuaires, coulé des navires pour obstruer les bassins à flot et les alvéoles, bloqué l’embouchure de la Gironde, dynamité des grues… Quoi qu’il en soit, grâce à l’action conjointe de la Résistance, des maquisards et des Forces françaises libres, la ville de Bordeaux fête sa libération le 28 août 1944. Ainsi la base de cette ville est-elle la première des bases sous-marines françaises à avoir été libérée…
Une série de mutations
Après avoir été brièvement utilisée par la Marine française, la base sous-marine est confiée au Port autonome de Bordeaux (1945) (voir l’article publié sur le site Un air de Bordeaux). Selon l’historien Jean-Baptiste Blain («La délicate gestion des “U-Boot-Bunker” à Bordeaux et Saint-Nazaire, de la Libération aux années 2000 », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest. Anjou. Maine. Poitou-Charente. Touraine, 2015), « dès la fin des années 1940, les pouvoirs publics [ont] permis à différentes entreprises de réutiliser ces anciens bâtiments militaires construits durant l’Occupation ». Dans un autre article paru en 2017 et intitulé « Les bases de sous-marins de Bordeaux : une histoire européenne et locale », le même historien évoque la polyvalence des tâches dont la base s’est acquittée après la guerre et la dimension polyfonctionnelle de certains de ses espaces (« arrières boxes et alvéoles-bunkers) » qui étaient loués par le Port autonome à différentes entreprises. Le tableau qu’il propose en fin d’article met à mal l’idée d’une totale déshérence de ce site après la guerre, même si, pour l’heure, les données ne permettent pas de préciser les activités du lieu entre 1947et le début des années 1960. Pour les périodes informées, celui-ci a été utilisé pour remettre en état des petits navires ; il a permis d’entreposer des matériaux ; il a abrité un atelier de réparation navale, un autre assurant la transformation et la réparation d’unités flottantes… Parmi les exemples cités, on peut lire :
C’est en 1982 que les entreprises ont quitté les lieux, deux ans après que les bassins à flot ont été déclassés. Quelques années plus tard, une mutation vers le secteur culturel s’opère, comparable à celle que l’on observe par exemple à Saint-Nazaire (voir l’article en ces pages : « Les vies de la base sous-marine de Saint-Nazaire »). Elle mettra du temps à se stabiliser quand bien même Jean-Baptiste Blain précise-t-il que « l’U-Bunker de Bordeaux est le premier à bénéficier d’une réhabilitation conséquente en vue d’une ouverture au public dès l’année 1993 ».
Mais avant d’en venir à 1993, plusieurs expériences artistiques ont été initiées sur le site, parfois même avec une timide ouverture au public. Elles sont décrites par Mathieu Marsan qui les présente en même temps qu’il précise le cheminement des prises de décision qui a progressivement fait sortir la base sous-marine de l’oubli. Ce dernier évoque tout d’abord la scène finale du film de Jean Cayrol (1911-2005), Le Coup de grâce (1964), qui justement se déroule dans la base sous-marine2. On y voit le héros du film, interprété par Michel Piccoli (1925-2020), confronté à son passé et rongé par la culpabilité. Ancien collaborateur, il a dénoncé des résistants à la gestapo. Après la guerre et tandis que son visage est transformé par la chirurgie esthétique, il revient à Bordeaux et se rapproche de la famille de ses victimes. En mettant en scène plusieurs lieux de la ville de Bordeaux, dont la base sous-marine, Jean Cayrol raconte sa propre histoire, lui qui, résistant, a précisément été interrogé par un collaborateur avant d’être arrêté et déporté au camp de Gusen, un camp satellite de Mauthausen3. Dans la presse régionale, le réalisateur raconte quelques anecdotes du tournage dont l’une sur la base elle-même (« Le Coup de grâce », Sud Ouest, 02/08/1990) :
« On a beaucoup tourné à la base sous-marine, là Piccoli m’a dit : “Tu m’emmerdes, je veux jouer seul, je veux manger du pain dans la base.” Son personnage était complètement clochardisé à la fin. Il a mangé son pain, c’était tellement beau que je sanglotais. J’avais rêvé de voir un bateau blanc sur la Garonne. Quand nous avons tourné la dernière scène, celle où Piccoli meurt, un bateau blanc est apparu sur le fleuve. C’était magique. ».
14 ans plus tard, en 1978, à l’occasion d’une édition du festival Sigma – qui, sous la houlette de Roger Lafosse (1927-2011)4s’est tenu à Bordeaux entre 1965 et 1996 – la base sous-marine sert cette fois-ci de scène théâtrale à un événement avant-gardiste, mêlant des formes et genres artistiques divers. Pendant une semaine, est présentée à un public limité à 60 personnes, la création de groupe 33 Pour en finir avec la fleur bleue…, consacrée au poète allemand Novalis. Sous la plume du journaliste Didier Ters, le quotidien régional Sud Ouest commente favorablement l’initiative (« Requiem pour une guerre défunte », 15/11/1978) :
« La base sous-marine, Monstrueux blockhaus, devenu le port de l’inutile. Symbole de la guerre. Inquiétante pyramide lestée de son propre silence. Ne fallait-il pas du culot, de l’audace, pour en faire un théâtre ? Un metteur en scène a osé tenter ce pari incroyable. Dans un décor caverneux, il fait évoluer les comédiens d’ombres en lumières et les amène d’un hangar à l’autre au son de Mozart et de Bach. Alors, la dimension de chacun d’eux se répercute sur les murs glacés de gris, comme un éternel écho. Et chaque personnage devient son double, et le double de son double, et son règne n’aura pas de fin ».

Qu’il s’agisse du film de Jean Cayrol ou de la mise en scène du groupe 33, la base sous-marine ne se limite pas à un décor. Elle est elle-même partie prenante de l’intrigue, imprimant de son identité les narrations qui y prennent vie. C’est d’ailleurs cette relation captive à l’édifice qui conduit l’artiste Sarkis à créer une œuvre au long cours, inspirée par un graffiti anonyme qu’il a photographié sur la base. Pendant deux années (1976-1978), l’artiste élabore une réflexion artistique autour de cette photographie. Après la présentation d’« un premier ensemble de peintures associé à de multiples photographies du graffiti anonyme lors de l’exposition Autopsie d’une peinture anonyme murale en face de la Base Sous-marine à Bordeaux dans les salles du jeune C.A.P.C. (Centre d’Arts Plastiques Contemporains) de Bordeaux » (Mathieu Marsan, 2011), il exécute une série de soixante-six bâches peintes entre 1976 et 1978 […] destinée à “aller pour toujours dans la base sous-marine allemande” afin de retrouver leur lieu d’origine » (ibid.). Et dans le cadre de l’exposition Réserves sans retour…, Sarkis accroche les bâches dans la base. Un mois plus tard, elles avaient malheureusement disparu5.
Si ces initiatives ne sont pas sous-tendues par un projet structuré, elles expriment toutefois une attirance pour la base et laissent entrevoir ce que pourrait devenir cette friche militaire et industrielle tout à la fois. En titrant sa contribution de la sorte « Sous le béton la culture », Mathieu Marsan montre combien la culture s’est frayée un chemin en ce lieu en dépit d’échecs ou d’ajustements. Dans un premier temps, on pense plutôt à faire se rejoindre la fonction maritime du lieu et la valorisation de projets. Ainsi l’idée consistant à mettre en place un Conservatoire international de la plaisance de Bordeaux (CIPB) séduit-elle car elle pourrait pallier l’absence de projets nationaux et internationaux sur cette thématique6. Mais le site ferme ses portes en 1997, même si une partie des collections reste un temps sur place. Tout en étant visité par un nombre important de personnes, il n’attire pas un public suffisant pour maintenir son activité. À partir de 1995, l’alvéole 9 de la base accueille le groupe de rock Spina ainsi qu’un studio d’enregistrement. Dans Sud Ouest (12/09/1996), on peut lire :
« “C’était un rêve”, raconte Laurent, chanteur et guitariste. “Cet endroit constitue un fantasme pour plusieurs générations d’artistes bordelais”. Le lieu est impressionnant, entre caverne, labyrinthe et usine surdimensionnée ; une image de mastodonte industriel qui correspond assez à Spina ».
Le groupe associe en effet technologie, musique et images dans des créations originales où la sculpture occupe elle aussi une place substantielle. Le 27 septembre 1997, il organise un concert – qualifié par la presse de show multimédia – dans la base sous-marine qui rencontre un franc succès. Comme on le constate, le lieu s’ouvre progressivement au public, parfois aussi à l’occasion de la délocalisation de spectacles. Ainsi, le 30 avril 1998, peut-on lire dans le quotidien régional Sud Ouest les propos du directeur de la structure culturelle de la base sous-marine (depuis 1993), Jean-Pierre Jamay :
« Jean-Pierre Jamay se donne deux missions pour les années à venir : la mise en valeur d’une mémoire du lieu, sans passéisme, mais comme un témoignage d’architecture. Il souhaiterait développer les visites, notamment en proposant à de petits groupes d’accéder au toit du bâtiment. Enfin, il veut accentuer l’ouverture de la base à d’autres manifestations culturelles. Des partenaires tels que Musiques de Nuit, Barbey – qui compte y programmer “Spina” – ou MC2a ont déjà manifesté leur intérêt. Il lève toutefois les ambiguïtés : “Il ne s’agit pas de faire de la base sous-marine une nouvelle salle de spectacle. Nous ne sommes pas des programmateurs. Mais nous entendons répondre aux propositions de certaines compagnies voire, si nous en avons par la suite les moyens, développer des coproductions”. “Au fond, souligne-t-il, par son identité architecturale forte, la base pourrait jouer un rôle un peu comparable à celui de l’Entrepôt Laîné au début de son utilisation, même si les contraintes et l’identité du lieu restent plus fortes. »
Des événements culturels sont donc organisés, telles des expositions ou des représentations… Pourtant, un an plus tard, les compagnies hébergées s’inquiètent de devoir limiter leur temps de présence sur le site et de devoir rendre leur badge à 18h chaque jour. En effet, la commission de sécurité demande à ce qu’une surveillance soit mise en place ; un poste que ne peuvent financer les compagnies. Dans les mois qui suivent, une enveloppe est allouée pour des travaux et pour le fonctionnement. Mais les compagnies qui sont restées continuent de s’interroger : pour la municipalité, s’agit-il de faire de la base un lieu touristique ? Ou bien d’en faire un lieu d’accueil pour les compagnies ?
Si, jusque dans les années 2000, la base sous-marine est au centre de projets parfois contradictoires, elle s’impose néanmoins comme un acteur important d’un quartier lui-même en transformation. Une tendance que l’on retrouve dans d’autres villes françaises voire européennes, où les friches industrielles suscitent l’intérêt d’artistes, d’architectes, de promoteurs et/ou de pouvoirs publics. Longtemps prisée par les artistes de rues, les curieux, les amateurs de sensations fortes, leur singularité s’avère être un atout touristique. D’ailleurs, de 2011 à 2014, l’association Mers et Océans organise des visites des Bassins à flot portant sur la thématique de la Seconde Guerre mondiale. Jean-Baptiste Blain explique à leur sujet qu’elles se déroulaient « à raison d’une fois par mois et malgré un temps pas toujours favorable les visites étaient toujours complètes ». Un constat que commente l’historien en préconisant que la transmission de connaissances sur cette période de l’histoire perdure, quel que soit le projet que la municipalité retiendra. Rappelons que son article a été publié en 2017, à proximité du lancement d’un appel à projet pour les alvéoles 1 à 4 de la base sous-marine.

Un tournant
En 2011, le projet culturel l’IBoat est créé dans le quartier des Bassins à Flot, précisément dans un ancien ferry de 687 m2 qui comporte trois niveaux. L’idée est d’y ouvrir une salle de concert, une discothèque, un lieu d’exposition. Dans « Bordeaux : comment les bassins à flot sont devenus un pôle culturel en moins de dix ans », un article publié dans le quotidien régional Sud Ouest (18/08/2022), François Bidou raconte :
« Quand, en 2011, on s’est installés aux bassins à flot, tout le monde nous a dit qu’on était complètement fous, sourit François Bidou, responsable du développement de l’IBoat. Le secteur était vu comme une zone de non-droit, limite dangereuse, et pas desservie par les transports en commun. Il a fallu qu’on explique où on était, y compris à des gens qui vivaient aux Chartrons. »
À l’époque, le quartier est en cours de restructuration. Et si la base sous-marine est centrée sur une offre culturelle, le nombre de ses visiteurs connaît une augmentation constante. En 1999, la Ville de Bordeaux avait signé une convention d’occupation temporaire – renouvelée plusieurs fois par la suite – avec le Port autonome pour exploiter une partie du site à des fins culturelles7. La démarche s’avère pertinente, la ville ayant confié la programmation à une personnalité connaissant bien le monde de la culture :
« Quand, en 2000, Danièle Martinez, ex-commissaire général du Salon du livre, a pris en charge la programmation du lieu, [elle] accueillait quelques 15 000 visiteurs par an. En 2015, après une longue série d’expositions (notamment de photographes réputés) et de concerts (le festival Jazz à la base, les venues de Laurent Garnier ou de Gonzales), on en était à 115 000 » (Sud Ouest, 27/04/2016).
Forte de ce succès, la ville de Bordeaux prend donc la décision de s’engager plus avant dans cette voie. En 2015, est initié un atelier de travail présidé par le maire, Alain Juppé8. Le concept de Base 3 en 1 est alors formalisé ; il a pour objectif de valoriser par tranche la base sous-marine, en la transformant en un pôle culturel multifonctionnel, tout en respectant son histoire et son architecture monumentale.

Alain Juppé soutient le projet de reconversion de la base en un lieu de culture qui préserverait aussi sa dimension patrimoniale. Fin 2016, est lancé un appel à projet. On parle alors de mapping avec des œuvres d’art qui seraient projetées sur les murs de la base ; on évoque aussi le recours à un opérateur privé qui soulagerait la ville de la facture des travaux de rénovation. C’est le projet Bassins des Lumières de la société Culturespaces qui est retenu et qui occupera les 4 premières des 11 alvéoles de la base sous-marine. Son nom est officialisé par Alain Juppé le 19 juillet 2018, lors d’une conférence de presse, et validé le 17 septembre de la même année par le conseil municipal. Culturespaces gère 12 autres équipements en France et à l’étranger dont Les Carrières de lumières aux Baux-de-Provence ou Les Ateliers de lumières à Paris. Pour la base, l’investissement est de 7 millions d’euros pour 15 ans.
L’ouverture au public est prévue en avril 2020 après une phase de travaux qui, outre les aménagements de l’espace, concernent aussi leur accessibilité. Dès l’ouverture, et en dépit d’un retard de deux mois liés à la situation sanitaire (du fait de l’épidémie de Covid), le projet connait un important succès (300 000 visiteurs la première année quand bien même des restrictions sont-elles appliquées). 250 visiteurs peuvent évoluer sur le site au même moment. Ils déambulent dans un espace de 13 000 m2 dont 12 000 qui sont dédiés à la projection d’un spectacle qui tourne en boucle. En 2023, ce sont 800 000 visiteurs venant de plusieurs pays européens mais aussi des environs de Bordeaux qui font le déplacement. Et en 5 ans, ce sont 3,5 millions de visiteurs qui ont été comptabilisés, faisant de ce site celui qui est le plus visité en Aquitaine (voir à ce sujet l’article et la vidée sur le site de France 3 – Nouvelle Aquitaine).
Défendant l’idée que son offre artistique s’adresse à toutes et tous, le Bassin des Lumières met en scène de grandes œuvres ou civilisations qui, sans surprise, parlent à chacun et chacune, au-delà de sa culture d’appartenance. Entre autres exemples, qu’il s’agisse de Gustav Klimt (2020), d’Yves Klein (2021), de Venise (2022), de Salvador Dali (2023),du Petit Prince (2023-2025), de Leonard de Vinci (2024), de l’Égypte des Pharaons (2025), des orientalistes (2025) (voir la programmation sur le site qui comporte un nombre plus important de sujets que ceux ici évoqués), la recette est la même. Le visiteur pénètre un environnement éclairé par les seules projections qui se reflètent dans l’eau des bassins. Il chemine à sa guise dans les immenses espaces et peut, s’il le souhaite, s’asseoir dans des lieux dédiés pour regarder le défilement d’images projetées et écouter une musique enveloppante.





Parmi l’ensemble des vidéos, une rappelle l’affectation première du lieu : un immense sous-marin de couleur sombre pénètre lentement dans la base après que de lourdes portes lui en aient ouvert l’accès. En fait, seule cette évocation fait directement référence à l’occupation allemande, si ce n’est, évidemment, le lieu lui-même. En revanche, dans une des alcôves du site, sont installés des panneaux qui précisent les dates marquantes de l’évolution de la base sous-marine, depuis sa construction jusqu’à la période actuelle.




En bref, l’histoire est peu présente en ce lieu, tant celle touchant à la construction de l’édifice que celle en lien avec les thématiques exposées. C’est d’ailleurs une remarque plusieurs fois formulée sur la plateforme Tripadvasor. Quand bien même le Bassin des Lumières est-il le 9e lieu de visite recommandé sur les 380 activités qu’il est possible de faire à Bordeaux et ses environs, des visiteurs regrettent un manque de précisions sur les œuvres ou les sujets projetés. Mais ces avis sont marginaux au regard de l’enthousiasme que la visite suscite. Pour preuve, sur la plateforme Civitatis, la note moyenne de satisfaction des visiteurs est de 8,9/10 sur plus de 500 avis, tandis que sur Tripadvisor, la majorité des avis sont “Excellent” ou “Très bon”, avec plus de 600 avis positifs sur 8779.
Et si l'on changeait de point de vue ?
Le pari de la ville de Bordeaux de faire des quartiers des Bassins à flot et de Bacalan – incluant la base sous-marine – un lieu touristique est réussi. Il s’inscrit dans le mouvement que met en évidence Maria Gravari-Barbas, dans un chapitre – « Le tourisme, un formidable producteur d’espaces urbains » – de l’ouvrage dirigé par Laurent Cailly et Martin Vanier, intitulé La France, une géographie urbaine (2010).
« L’abandon de vastes espaces occupés jusqu’à il y a quelques années par l’industrie, le commerce, le transport terrestre, fluvial ou maritime, a permis leur investissement progressif par la culture et le tourisme. Souvent localisés dans des quartiers situés dans la périphérie des centres-villes historiques, les héritages de la désindustrialisation ont permis de diffuser les pratiques culturelles et touristiques en dehors de l’épicentre urbain dans lequel elles étaient jusqu’alors concentrées et ont parfois contribué à un élargissement du Central Tourism District des destinations françaises [Duhamel et Knafou, 2007] ».
En revanche, le projet d’intéresser les visiteurs à l’histoire du lieu n’est pas au rendez-vous. On se déplace plus pour assister à un spectacle que l’on ne vient pour y apprendre l’histoire du lieu dans lequel celui-ci se déroule. D’ailleurs, plusieurs des expositions mises en forme par Culturespaces sont indifféremment présentées sur plusieurs sites. Comme on l’a vu, en 2025, L’Égypte des pharaons est projetée à Bordeaux, mais elle l’est aussi à Dortmund (Phoenix des Lumières), à Paris (Atelier des Lumières) et aux Baux-de-Provence (Carrières des Lumières). Le Petit Prince, programmé plusieurs années de suite à Bordeaux, l’est aussi à Paris et aux Baux-de-Provence en 2024–2025. Quant à Dalí, l’énigme sans fin, le spectacle a été montré à Paris, Amsterdam, Séoul, Dortmund et aux Baux-de-Provence entre 2020 et 2024. Si cette stratégie permet évidemment de rentabiliser les productions, elle montre également que celles-ci – hormis certaines telles Picasso, l’art en mouvement, présentée à Paris en 2025, ou Astérix, le voyage immersif, qui l’a été à l’Atelier des Lumières. – sont susceptibles de toucher des publics très divers et peuvent être projetées dans des environnements distincts. L’adaptation au lieu et à sa singularité historique reste donc marginale.
Pour autant, si l’on déplace le curseur et que l’on considère que la visite de ces sites ouvre à des pratiques autres que celles initialement prévues, on peut adopter le raisonnement de Maria Gravari-Barbas pour qui : « La patrimonialisation entretient des relations étroites avec le tourisme bien au-delà de la pratique de la visite touristique affirmée dans les sites patrimoniaux ». Aux abords de la base sous-marine, des espaces de promenade ont été aménagés qui permettent d’observer les extérieurs de l’édifice et apprécier son gigantisme et ses matériaux. D’ailleurs des panneaux explicatifs livrent des informations qui contextualisent les étapes de la construction et participent de la connaissance historique, même partielle. Pour la chercheuse, « loin d’être un simple consommateur de lieux déjà patrimonialisés, [le tourisme] en est le coproducteur. Cette hypothèse met en cause l’antériorité du patrimoine en tant que construction sociale par rapport au tourisme ; elle appréhende le tourisme comme une machine puissante de production de patrimoines urbains ».
Plutôt que de regretter ce que l’on pourrait penser comme étant un déficit d’histoire, ne peut-on considérer qu’en ce site comme ailleurs, les formes et modalités d’acquisition de connaissances sont plurielles et susceptibles d’emprunter des voies indirectes ? Gageons que, pour la base sous-marine de Bordeaux, elles seront stimulées par la visite des spectacles de Culturespaces, et stimuler l’envie d’en savoir plus sur l’histoire du lieu qu’il fréquente. Peut-être peut-on imaginer aussi que les alvéoles restantes (5 à 11) ou l’Annexe qui, actuellement, sont utilisées comme espaces polyvalents pour la création artistique, la diffusion culturelle, des projets sociaux et associatifs, se consacreront aussi à la valorisation patrimoniale et à sa transmission…
- Fonctionnant sous contrôle opérationnel allemand tout en dépendant des Forze subacquee italiane in Atlantico, la Betasom a accueilli 32 sous-marins italiens dans le bassin n°1, à l’air libre donc.
- Cet intérêt pour l’atmosphère qui se dégage des bases sous-marines a inspiré des réalisateurs qui y ont tourné plusieurs réalisations cinématographiques. C’est le cas de la base de La Rochelle qui a servi de décor à certaines scènes du film de Wolfgang Petersen, Das Boot (1981), ainsi qu’à certaines d’Indiana Jones et la Dernière croisade (Spielberg, 1981). C’est le cas aussi de la base de Saint-Nazaire où Mélanie Laurent a tourné plusieurs scènes de Plonger (2017). La même année, le téléfilm Peur sur la base, réalisé par Laurence Katrian, a pour sa part été tourné dans des installations militaires à Brest
- Le frère aîné de Jean Cayrol, Pierre, est mort peu avant la libération, le 19 mars 1945, à Ellrich, camp annexe de Sachsenhausen. Dans le poème Cantiques du feu, écrit dès 1945, il lui rend hommage.
- Roger Lafosse fut un acteur majeur de la scène culturelle française, notamment à Bordeaux, où il fonda en 1965 le festival SIGMA. Visionnaire et passionné, il transforma ce festival en un laboratoire artistique avant-gardiste.
- Cette œuvre et cet événement sont évoqués dans Vie et légende du captain Sarkis (Jean-Marie Touratier, 1986)
- Ce projet est porté par un spécialiste des questions maritimes, Daniel Charles, et un régatier, Jean-Bertrand Mothes Massé.
- En 2018, la propriété de la base a été officiellement transférée à la Ville de Bordeaux.
- . Forte de ce succès, la ville de Bordeaux prend donc la décision de s’engager plus avant dans cette voie.
- Les chiffres ont été enregistrés le 18 septembre 2025.

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