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Soulac-sur-Mer au lever du soleil

La Seconde Guerre mondiale en Nouvelle Aquitaine

Une histoire, des histoires...

Depuis 2015, la Nouvelle Aquitaine regroupe les anciennes régions qu’étaient l’Aquitaine, le Limousin et le Poitou-Charentes. C’est cette caractérisation administrative que nous retenons ici mais en nous concentrant sur le linéaire côtier1 qui court du département de la Charente-Maritime à celui des Pyrénées-Atlantiques, en passant par la Gironde et les Landes. Très contrastés, les milieux littoraux de cet ensemble sont composés de cordons sableux, de dunes, de falaises rocheuses, de criques, de marais qui, d’une façon ou d’une autre, ont joué un rôle à la fois dans la construction du Mur de l’Atlantique et dans sa préservation – ou non – après la Seconde Guerre mondiale. Ces littoraux connaissent une occupation humaine de densité variable qui peut changer d’un département à un autre, avec de forts contrastes entre les Pyrénées-Atlantiques et les Landes par exemple, mais aussi d’une commune à une autre.

Entre 1940 et 1945, les départements de la Nouvelle Aquitaine qui possèdent des littoraux ont été plus touchés par les conséquences de la guerre que ne l’ont été les autres. Pour preuve, sur les 12 départements que comporte la Nouvelle-Aquitaine, la Charente-Maritime, la Gironde et les Pyrénées-Atlantiques font partie des 5 les plus affectés en termes de destructions. Au niveau national, et en considérant les destructions qu’ont subies les 91 départements français, ils sont respectivement classés en 26e, 28e et 64e position. Pour autant, au-delà de la diversité évidente qui caractérise cet ensemble, des lignes de force unissent les départements de la Nouvelle Aquitaine. Elles sont précisées par Philippe Bancilhon, Bernadette Canard, Émilie d’Orgeix, Gilles Ragot, Marie-Laure Turban2. Nous nous permettons de reprendre ici une partie de leur analyse :

« L’actuelle Nouvelle-Aquitaine était partagée en deux, du Nord au Sud, par la ligne de démarcation qui traversait ou épousait les limites de la Vienne, la Charente, la Dordogne, le Lot-et-Garonne et les Landes et les Pyrénées-Atlantiques (anciennes Basses Pyrénées jusqu’en 1959). Le long de cette ligne de partage entre zones libre et occupée, ont eu lieu des combats en 1940 et les premières destructions. Des dossiers de dommages de guerre ont été constitués dès cette époque.

Le long de près de 700 km de côtes de la Nouvelle-Aquitaine, estuaire de la Gironde compris, l’organisation Todt a élevé quelques 1 500 ouvrages défensifs dont deux des cinq bases sous-marines construites en France, à Bordeaux et à La Rochelle-La Pallice. La construction de ces ouvrages, si elle a entraîné des destructions d’immeubles existants en bord de mer notamment dans les Landes, a également provoqué des bombardements alliés sur ces positions occasionnant des destructions importantes.

La construction du mur de l’Atlantique a également eu pour conséquence de concentrer des milliers de soldats allemands sur les côtes de Nouvelle-Aquitaine. Ceux-ci, parmi d’autres, sont appelés en 1944 à quitter leurs positions pour remonter vers la Normandie et le Nord de la France pour aider à contrer le débarquement des alliés. Ces mouvements de troupes entraînent tout autant des actions de la Résistance et des bombardements alliés destinés à les ralentir ou à les empêcher de regagner la moitié nord du pays, que des actions de représailles et des exactions allemandes le long des axes routiers qu’empruntent ces troupes depuis la Gironde, les Landes et la Charente-Maritime vers la Vienne en passant par la Charente, mais aussi depuis le Lot et Garonne, la Corrèze vers la Haute-Vienne en passant par la Dordogne. Ainsi, la localisation géographique fine des dossiers de dommages de guerre en Corrèze forme un large couloir qui correspond à la remontée des troupes allemandes à travers le département ».

Les traces du Mur de l'Atlantique, Grande Côte, Charente Maritime
Plage de la grande côte en Charente-Maritime
Les traces du Mur de l'Atlantique, Grande Côte, Charente Maritime
Plage de la grande côte en Charente-Maritime

L’agenda de l’occupation allemande

Dans cet ensemble que constitue aujourd’hui la Nouvelle Aquitaine, l’occupation qui se met en place à partir du mois de juin 1940, n’est pas structurée de façon similaire d’un département à un autre. En Charente-Maritime – alors Charente inférieure – ainsi qu’en Gironde, c’est la totalité du département qui est occupée, la bande côtière étant, comme pour les autres zones du littoral, interdite. En revanche, dans les Landes et dans les Pyrénées-Atlantiques (Basses-Pyrénées jusqu’en 1969), une partie de chaque département est occupée tandis que l’autre est située en zone libre. La ligne de démarcation ne tenant aucunement compte des identités propres aux cantons, ni même de celles des communes, l’un comme l’autre peuvent être coupés en deux. C’est le cas de Mont-de-Marsan dans les Landes qui est traversée par la ligne de démarcation, complexifiant grandement la circulation des biens et des personnes, ces dernières devant produire un laisser-passer. Mais à partir du mois de novembre 1942 et notamment en réponse au débarquement allié en Afrique du Nord et à la défaite allemande à Stalingrad, les forces allemandes occupent la zone libre, hormis une bande occupée par les Italiens dans laquelle se trouvent les villes de Grenoble, Toulon et Nice. À partir du mois de septembre 1943, c’est tout le territoire métropolitain qui est occupé par les Allemands.

Le littoral aquitain dispose de villes portuaires et d’îles – La Rochelle, Île d’Oléron, Île de Ré, Île d’Aix, Bordeaux, Bayonne, Biarritz… – qui intéressent les Allemands pour des raisons stratégiques. Ayant besoin de lieux pour protéger leur flotte, ils conduisent des travaux d’envergure à La Pallice près de La Rochelle et à Bordeaux pour construire des bases pouvant accueillir les U-Boot comme ils l’on fait à Lorient (à partir du mois de juillet 1940), à Brest et à Saint-Nazaire (à partir du mois de septembre 1940). À Bordeaux par exemple, une base est aménagée dès le 1er septembre 1940 par les Italiens. Son nom de code est Betasom « (Beta pour la lettre b de Bordeaux, som abréviation de sommergibili, sous-marins en italien) »3.

Le premier sous-marin y fait son entrée trois jours plus tard, et « en décembre 1940, vingt-sept sous-marins formant le IIe Gruppo di Sommergibili mouillent à Bordeaux et la Betasom emploie plus d’un millier d’hommes » (op. cit.). Mais les Allemands n’en restent pas là et se lancent, en 1941, dans un programme de constructions de bunkers pour leurs sous-marins. La construction de l’U-Bunker du port de la Pallice commence en avril 1941 et, à la fin de l’été, c’est celui de Bordeaux qui est en chantier.

Dans le chapitre déjà cité de l’ouvrage Villes en guerre, Philippe Souleau explique que, pendant l’occupation allemande, les villes et les ports sont des lieux stratégiques au sein desquels les Allemands imposent « leur réglementation, [organisé] leurs services administratifs, [implanté] leurs infrastructures militaires, [installé] leurs garnisons et [développé] leur propagande ». Ainsi ce quadrillage du territoire français leur assure-t-il « du moins jusqu’en 1943, le contrôle du pays ». Se penchant plus particulièrement sur la ville de Bordeaux, il met en évidence quelques traits saillants du dispositif d’occupation. Désignée par le gouvernement de Pétain comme capitale provisoire de la France, à partir du 14 juin 19404la ville est néanmoins officiellement occupée par les troupes allemandes à partir du 1er juillet 1940, bien que « le Commandant allemand de la place de Bordeaux, le général Moritz von Faber du Faur, [ait déjà pris] possession de ses bureaux le 28 juin ». Elle est considérée par les forces d’occupation comme une ville primatiale dans le dispositif d’occupation. Elle est donc dotée « d’un appareil policier et répressif particulièrement dense et puissant », de même qu’elle est « le siège d’institutions économiques particulièrement importantes ». À partir du mois d’octobre 1940, elle comporte un district militaire « dont la compétence s’étend sur les départements de la Charente, de la Charente inférieure, de la Gironde, des Landes et des Basses-Pyrénées ».

Comme ailleurs, le territoire connaît les rationnements, le contrôle des déplacements, les réquisitions de bâtiments, publics ou privés, pour loger les troupes allemandes ou gérer l’administration du territoire. Les maires sont mis à contribution avec, selon les cas, une adhésion ou non aux requêtes des occupants. Par exemple, Adrien Marquet (1884-1955), maire de Bordeaux depuis 1925 et admirateur du maréchal Pétain, entretient des rapports cordiaux avec ces derniers. Le 21 août 1944, il est d’ailleurs arrêté et condamné à 10 années d’indignité nationale, le 1er décembre 1947. En revanche, le maire de La Rochelle, Léonce Vieljeux (1865-1944), refuse pour sa part de hisser le drapeau hitlérien sur l’hôtel de ville. Il est tout d’abord destitué de ses fonctions et assigné à résidence chez sa fille, à proximité de Jarnac (en Charente). Après qu’ils soit revenu à La Rochelle, il est arrêté, déporté et assassiné dans la nuit du 1er au 2 septembre 1944. Dans le Bunker de La Rochelle – un musée situé 8, rue des Dames -, qui occupe l’ancien siège des officiers des U-Boote pendant la Seconde Guerre mondiale, est représentée la scène au cours de laquelle Léonce Vieljeux refuse d’indiquer aux soldats allemands l’accès au chemin de ronde qui leur permettra de hisser le drapeau hitlérien. Cette date est commentée comme étant « le premier acte de Résistance à La Rochelle, au premier jour de l’Occupation ».

 

Léonce Vieljeux dans le Bunker de La Rochelle

Léonce Vieljeux dans le Bunker de La Rochelle, panneau explicatif
Léonce Vieljeux dans le Bunker de La Rochelle, panneau explicatif

Lors des dates commémoratives (arrivée des Allemands en 1940, débarquement, Libération), le quotidien régional Sud-Ouest donne régulièrement la parole à des historiens et/ou des témoins de cette période qui évoquent les heures les plus sombres avec le travail obligatoire, les arrestations, les fusillades, les contrôles systématiques, la résistance quotidienne, le durcissement au fur et à mesure des mois, mais aussi la vie qui continue (festivités, le cinéma, le théâtre…). Plus on se rapproche des lieux interdits, plus la population est contrôlée. Avec une certaine marge de manœuvre néanmoins. Dans un documentaire réalisé par Jacques Daury et Michel Gémon (2004-2006) sur la vie quotidienne à Royan pendant l’occupation, des personnes se souviennent de tranches de vie légères ou tragiques qui, pour quelques-unes d’entre elles, montrent comment des interdits pouvaient éventuellement être transgressés5. Une femme raconte par exemple qu’elle s’accordait des bains de mer dans des lieux pourtant étroitement surveillés, ou comment d’autres se retrouvaient pour jouer à la belotte la nuit tombée, derrière des volets clos. Ces évocations m’en rappellent une autre, confiée par ma mère, née en 1940, qui se souvient des bals organisés par ses parents dans la cave de leur maison alors que le département était occupé (Pont l’Abbé d’Arnoult en Charente-Maritime).

Cette légèreté n’est évidemment qu’une fragile parenthèse car le Sud-Ouest connaît des événements dramatiques. Plusieurs grandes rafles sont organisées entre les mois de juillet 1942 et janvier 1944. À Bordeaux, les Allemands demandent aux autorités françaises d’organiser celle de 1944. Les personnes arrêtées sont retenues à la caserne Boudet mais aussi à la Synagogue. Au même moment, d’autres personnes sont arrêtées à Arcachon, Pau, Bayonne… Rassemblées à Bordeaux, elles quittent la gare le 12 janvier 1940 pour rejoindre en bus Drancy puis Auschwitz. Le 31 janvier 1944, ce sont 90 juifs qui sont raflés en Charente-Maritime, avec la complicité du gouvernement de Vichy. Seule une poignée reviendra.6

Enfin, parmi les camps de prisonniers de cette région, deux se sont tristement distingués : le camp de Souge et celui de Gurs. Le premier est situé sur les communes de Martignas-sur-Jalle et de Saint-Médard-en-Jalles en Gironde. Initialement camp militaire, il sert entre 1940 et 1944 de lieu d’internement et d’exécution de résistants de la région bordelaise. L’association des fusillés de Souge évoque 256 personnes qui y ont été fusillées. Le lieu abrite aujourd’hui un mémorial, organise des visites et met en place des événements commémoratifs. C’est dans ce camp que la division blindée SS Das Reich a stationné en février 1944 avant de s’installer à Montauban et dans la Vallée de la Garonne au printemps de la même année. En juin 1944, après le débarquement, elle empruntera la route pour traquer les résistants dans les maquis puis pour rejoindre le front quand l’ordre lui en sera donné. Elle sèmera la terreur sur son chemin, tuant de nombreuses personnes dans les communes traversées. Le 10 juin, elle est à Oradour-sur-Glane dans le département de la Haute Vienne où elle extermine 643 personnes7Le camp de Gurs, situé pour sa part à proximité d’Oloron-Sainte-Marie dans les Basses-Pyrénées (Pyrénées Atlantiques aujorud’hui)  avait été construit par le gouvernement Daladier en 1939 pour y interner des ressortissants républicains espagnols.

Après l’armistice, il est utilisé pour y interner des Juifs de différentes nationalités, à l’exception des Français. Après la Libération, il servit pendant plusieurs mois de prison pour les soldats allemands. Depuis 1994, il abrite un mémorial et il est ouvert à la visite. L’Amicale du camp de Gurs gère et coordonne ses activités et sa valorisation.

Oradour-sur-Glane. Crédit : pexels-sonny-vermeer
Oradour-sur-Glane. Crédit : pexels-sonny-vermeer

Le Mur de l’Atlantique

Sur tout le littoral, commencent des travaux qui, en 1940, consistent en premier lieu à utiliser les édifices existants. Du côté de Bayonne et Biarritz par exemple mais dans la plupart des autres sites aussi, les premières batteries sont renforcées par des canons pris à l’ennemi. Au fur et à mesure des mois, cet embryon est complété par de nouveaux emplacements dont on constate assez vite les limites. Par exemple, sur la côte basque, en avril 1942, les batteries de la Marine allemande peinent à riposter aux attaques d’un torpilleur anglais. La Kriegsmarine décide donc d’ajouter au dispositif de défense des filets portés par des bouées devant Bayonne et Saint-Jean-de-Luz. Du côté de Royan et de Soulac, de chaque côté de l’Estuaire de la Gironde, les batteries Requin et Les Arros ont été construites par l’armée française en 1922 dans le cadre d’un programme de défense du littoral. Elles sont complétées en 1938 par quatre pièces d’artillerie. Et le 27 juin 1940, elles sont prises par les Allemands qui ajoutent à la défense du site des casemates au cours de l’automne 19438Sur tout le littoral, les travaux s’intensifient donc au fur et à mesure des mois et la main d’œuvre locale est de plus en plus sollicitée.

Acheminés par bateaux, rails ou camions, les matériaux utilisés profitent de la contribution de nombreuses entreprises françaises – dont locales – et allemandes. Dans Libération de Soulac. 18 avril 1945, Jean-Paul Lescorce (2019) insère des photographies qui montrent l’ampleur et la complexité de constructions qui sont positionnées au sommet des dunes. Béton, barbelés, filets de protection, armes de guerre forment un ensemble voulu infranchissable qui est évalué par le général Rommel au début de l’année 1944. Si en beaucoup de lieux, ce dernier note les failles des dispositifs défensifs, il semblerait qu’à Soulac, il en ait constaté l’efficacité. En revanche, sur la côte basque, il fait changer des canons jugés trop anciens et prévoit le déplacement d’une des batteries dans un lieu plus stratégique. À ceci s’ajoute, sur la côte basque toujours, la réquisition de travailleurs ainsi décrite par Francis Sallaberry (2015 : 33) : « Le 15 février, la Feldkommandantur prononce la réquisition de toute la population masculine de 16 à 60 ans, pour l’accomplissement de divers travaux ; c’est ainsi que chaque jeudi des lycéens participeront à la pose de câbles pour les transmissions téléphoniques »9Et ce dernier d’ajouter dans son ouvrage un encadré reprenant un témoignage pour le moins étonnant et qui est tiré d’un fac-similé, Combo sous l’occupation allemande, publié en 1985 par Dominique Halty10 :

« Chaque matin les ouvriers de Cambo étaient pris en charge au carrefour central, devant le café Barbé-Larré, par un autobus Miral réquisitionné à cet effet. Ils étaient transportés à Saint-Jean-de-luz, où on les faisait travailler à la construction de blockhaus au quartier Erromardie. En passant à Espelette et à Souraïde, l’autobus ramassait les requis de ces communes. En tout le cas transportait une cinquantaine d’ouvriers. La journée terminée, il les ramenait chaque soir. Cela dura 14 à 15 mois. Il faut dire que les derniers temps l’absentéisme devint important, de plus en plus d’ouvriers faisant défection.

Une fois achevés les travaux sur la côte, au printemps 1944, l’organisation Todt construisit deux blockhaus à Dancharia, dont l’un tout à côté du pont-frontière. Sans doute les Allemands craignaient-ils aussi une invasion par l’Espagne ! Une trentaine d’hommes de Cambo y furent transportés chaque jour pendant quelques semaines, toujours en car.

Là les choses se passaient plutôt joyeusement. Nos hommes étaient en pays de connaissance ; la frontière se trouvant à quelques pas à peine. Aussi, un quart d’heure après l’arrivée sur le chantier, et malgré les vociférations et les menaces des gardiens, la moitié de l’effectif se trouvait dans les ventas, s’abreuvant de moscatel et de vin rouge, en faisant des emplettes pour le retour à Cambo. C’était aussi pour quelques-uns l’occasion de faire un peu de contrebande en toute sécurité.

D. HALTY

(Combo sous l’occupation allemande, 1985) »

Résistance et libération

Pour Dominique Lormier dans Le Livre d’Or de la résistance dans le Sud-Ouest11, le premier acte de résistance de la région se serait déroulé en Charente, le 21 juin 1940, c’est-à-dire à la veille de l’armistice. Ce jour-là, André et Robert Delage, âgés respectivement de 15 et 16 ans, ainsi que Jean et Louis Deproux (16 et 17 ans) et Jean Dumonté (17 ans) ont pour objectif de saboter des avions rassemblés sur le terrain d’aviation de Bel Air, près d’Angoulême. C’est un officier de l’aviation française qui leur a confié cette mission. Arrêtés par les Allemands tandis qu’ils avaient réussi à couper les fils d’alimentation d’une dizaine d’avions, les jeunes hommes sont finalement libérés. Que cet acte soit ou non le premier, il incarne l’importance de la mémoire locale qui peut raconter l’inscription de la résistance dans un contexte spécifique. Par exemple, la proximité de la frontière espagnole fait que la résistance qui se met en place dans les Basses-Pyrénées « se spécialise dans les réseaux d’évasion » (Lormier, 2011 : 34) dont ceux permettant aux réfractaires du STO d’échapper aux ordres reçus.

Comme c’est le cas dans les autres régions de France, la résistance prend des formes diverses au regard des modes d’actions et de regroupement. Les maquis12 jouent un rôle important dans la Libération de certaines zones, ses combattants harcelant les colonnes allemandes en retraite. Par exemple, après la libération de Bordeaux fin août 1944, ils se concentrent sur les villes où les troupes allemandes se sont repliées : Rochefort, Royan et La Rochelle… Si, à partir du 14 octobre 1944, les Forces françaises de l’Ouest (FFO), avec à leur tête le général de Larminat (1985-1962), ont pour objectif la libération des secteurs occupés, elles sont largement soutenues par les combattants FFI (Forces françaises de l’intérieur) qui ont préparé le terrain avant l’arrivée des troupes alliées.

Une partie du grand Sud-Ouest est libérée en septembre 1944 mais la Libération ne se déroule pas au même rythme d’un territoire à un autre, ni même d’une commune à une autre. Entre les terres et le littoral, des différences importantes se manifestent, d’une zone à une autre du littoral.

Certaines villes connaissent ainsi des bombardements massifs, d’ailleurs avant même la Libération, tandis que d’autres échappent à la destruction. À Biarritz, Anglet et Bayonne, par exemple, des bombardements menés par l’United States Air Force, le 27 mars 1944, firent un grand nombre de victimes civiles qui, depuis lors, font l’objet, chaque année, d’une commémoration. Outre les bâtiments militaires, les bombes ont en effet touché des habitations, immeubles ou villas, alors que l’objectif des aviateurs étaient le terrain d’aviation de Parme et l’usine d’aéronautique Latécoère. Un drame dont s’empare la propagande vichyste qui condamne des méthodes qu’elle assimile à des actes terroristes. Quelques mois plus tard, après le débarquement de Provence le 15 août 1944, les Allemands reçoivent un ordre d’évacuation pour renforcer les lignes du front. En partant, ils font exploser les lieux de stockage des munitions, avec pour effet d’endommager les constructions alentours.

À Bordeaux, la situation est toute autre. Dans la nuit du 27 au 28 août 1944, les dernières troupes allemandes se rassemblent pour quitter la ville au petit matin. Très vite, le drapeau français est hissé sur le Palais Rohan, l’hôtel de ville. Quelques heures plus tard, des foules en liesse débarquent sur les quais et dans le centre-ville. Le départ s’est fait presque sans accrochage car malheureusement des maquisards landais ont été fauchés par une mitrailleuse place de la Victoire. Cela fait plusieurs jours que des pourparlers sont engagés pour négocier ce départ. À ceci, il faut ajouter un fait peu connu : l’explosion du bunker des munitions allemandes qui a annihilé toute velléité de dynamitage. L’auteur est un soldat allemand, Heinz Stahlschmidt (1919-2010), originaire de Dortmund, à qui la ville de Bordeaux a d’ailleurs remis la Légion d’honneur le 7 décembre 200013.

En 1944, ce dernier avait reçu l’ordre de sa hiérarchie de détruire toutes les installations portuaires de la ville de Bordeaux. Ce à quoi il ne put se résoudre. Après son acte de résistance, il est protégé et caché par deux rugbymen, les frères Moga, résistants.

La Charente-Maritime fut l’un des derniers départements français à être totalement libéré, c’est-à-dire en mai 1945. En outre, les poches de La Rochelle et de Royan, toutes deux tenues fermement par la résistance allemande, connurent un épilogue très différent l’une de l’autre, en dépit d’une situation pourtant relativement proche. Si La Rochelle fut remise aux autorités civiles par l’occupant le 7 mai 1945, Royan a été définitivement libérée 3 semaines plus tôt, le 18 avril, mais après avoir connu des bombardements meurtriers, déjà en janvier de la même année :

« Le 5 janvier, peu après 4 heures du matin, le bombardement de Royan vient brutalement de commencer dans un vacarme terrifiant. 217 Lancasters de la RAF déversent leurs chapelets de bombes sur le centre-ville et ses quartiers résidentiels. Le raid a duré moins de vingt minutes lorsque les derniers avions quittent le ciel au-dessus de la ville en feu. Ce que les Royannais ignorent, c’est qu’une deuxième vague de bombardiers fait route vers leur ville. Elle apparaît au-dessus de Royan à 5h30 du matin. 114 nouveaux Lancasters larguent à leur tour leurs bombes. Parmi elles, des engins au phosphore qui incendient la gare du tramway, le bâtiment de la poste, le Casino, l’église Notre-Dame. La ville de Royan est en flamme, rasée en quelques minutes par les 1 700 tonnes de bombes de la RAF » (op. cit.).

Comment se fait-il que ces bombardements n’aient pas été suivis par des mouvements au sol ? « Il semblerait que la base américaine de Vittel, prévenue par le SHAEF14 d’un bombardement de Royan prévu pour le lendemain, ne soit pas parvenue à transmettre l’information au commandement des Forces françaises de l’Ouest à Cognac » (op. cit.). Toujours est-il qu’aucune évacuation de civils n’avait été prévue et que la ville de Royan se retrouve rasée aux quatre cinquièmes de sa superficie, sans que la position des Allemands n’ait été réellement mise à mal. Un nouvel assaut est planifié pour le mois d’avril 1945 ; cette fois-ci, elle combine attaques aériennes et mouvements au sol. Le 14 avril, « 1 150 bombardiers américains larguent 3 000 tonnes de bombes sur la poche de Royan. Avant que l’attaque terrestre ne soit engagée, il a été demandé à la marine française un bombardement intensif des points fortifiés allemands. Les bâtiments de guerre sont positionnés au large de la pointe de la Coubre et de la pointe de grave ». Après que les Allemands retranchés dans le réduit de la Coubre et abritant un nombre important de bunkers, aient été neutralisés, le chef de ce réduit remet sa capitulation aux forces alliées. Il est 7 heures, le 18 avril…

Parallèlement aux combats de Royan sont menées des actions dans le Médoc, de l’autre côté de l’estuaire de la Gironde. La poche du Médoc est bien défendue elle aussi et possède de nombreux blockhaus et casemates. Les combats sont violents ; ils se terminent par la reddition des troupes allemandes entre le 17 et le 20 avril. Le nord Médoc est alors libéré.

La poche de La Rochelle connaît pour sa part une situation différente. Le 18 octobre 1944, une convention entre belligérants est signée ; elle a pour objectif de définir « deux lignes de résistance à l’intérieur desquelles chaque camp pouvait librement circuler » (Simonnet, 2015 : 149). Cet arrangement a été négocié par deux officiers de la marine, le capitaine de vaisseau Hubert Meyer et l’amiral allemand Ernst Schirlitz. Ce qui n’empêchait pas chaque partie de continuer la guerre mais en évitant les destructions massives du port et de la ville. Les forces FFI (Forces françaises de l’intérieur) mais aussi les Forces FTP (Francs-Tireurs et partisans) se positionnent aux abords de La Rochelle : « Au début de l’année 1945, près de 14 000 Français seront alors échelonnés en différents bataillons face à la poche de La Rochelle » (Simonnet, 2015 : 150). Cette histoire est elle aussi racontée dans le Bunker de La Rochelle, le musée expliquant d’ailleurs rechercher des témoignages, souvenirs et photographies sur cette période.

Le Bunker de La Rochelle

Scène Bunker de La Rochelle 1
Scène Bunker de La Rochelle 2

De par leurs parcours historiques, les départements et les communes de la Nouvelle Aquitaine, investissent de façon diverse l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Par exemple, entre les deux poches de résistance allemande que sont La Rochelle et Royan, le sacrifice de l’une comparée à la préservation de l’autre ont engendré des projets de patrimonialisation totalement différents. Si à La Rochelle, des visites sont organisées dans des sites emblématiques de cette histoire – le musée du Bunker de La Rochelle ou la base sous-marine de La Rochelle –, rien de tel à Royan où l’intérêt pour ces constructions est contemporain de l’approche des 80 ans de la LIbération de la Ville. Même chose à Soulac où, sans l’opiniâtreté d’une personnalité du cru, les blockhaus auraient pu passer inaperçus. Mais au-delà de ces caractères historiques, un autre prend une place déterminante : l’implication de générations touchées indirectement par la Seconde Guerre mondiale. Ces personnes ayant un rapport plus détaché au passé organisent des visites de sites ou bien prennent possession de lieux pour les réhabiliter à des fins pouvant être différentes de celles mémorielles. Quel que soit le projet qui les anime, elles attestent d’une évolution des aspirations. Elles seront au centre des pages suivantes.

  1. Le linéaire côtier de la Nouvelle Aquitaine fait 470 kilomètres de long ; il possède 4 îles et 1 million d’habitants.
  2. Philippe Bancilhon, Bernadette Canard, Émilie d’Orgeix, Gilles Ragot, Marie-Laure Turban (Étude sur le patrimoine architectural et urbain de la période de la Reconstruction en Nouvelle-Aquitaine-1940-1958. Volume 1, synthèse, p. 14
  3. Souleau Philippe, 2004, « Bordeaux, enjeu stratégique de la Seconde Guerre mondiale », in : Chassaigne Philippe et Largeaud Jean-Marc, dirs, Villes en guerre, Paris, A. Colin, p. 43-67.
  4. Les Allemands sont entrés à Paris le 14 juin 1940. Le même jour, le gouvernement français qui s’était replié à Tours fait son entrée à Bordeaux. Le 29 juin, fuyant la Wehrmacht, il partira vers Clermont-Ferrand puis Vichy.
  5. Nous y étions - paroles d'habitants de la Poche de Royan, film de Michel Gémon et Jacques Daury, réalisation Michel Gémon, 2004-2006.
  6. En 1997, s’est ouvert à Bordeaux un procès de grande envergure où l’ex-secrétaire général de la préfecture de la Gironde, Maurice Papon (2007), est jugé pour sa responsabilité dans la déportation de 1597 personnes d’origine juive dont 180 enfants. Après 6 mois d’audience, Maurice Papon est condamné à dix ans de réclusion criminelle et à la privation de ses droits civiques. Ainsi est retenue contre lui l’accusation de « crime contre l’humanité ». Au cœur de cette affaire,  trois personnalités ont occupé une place centrale : l’historien et résistant Michel Slitinsky (1925-2012), Maurice Matisson qui, le premier, s’est constitué partie civile, Gérard Boulanger (1948-2018), avocat bordelais.
  7. Le 10 juin 1944, la division blindée SS Das Reich rassemble tous les villageois au milieu du village d’Oradour-sur-Glane pour contrôler les papiers d’identité. Hommes, femmes et enfants sont regroupés dans différents lieux dans lesquels les soldats mettent le feu. 643 personnes périront. Une femme parvient à s’échapper, Marguerite Rouffanche qui, en revanche, perdra son mari, son fils, ses deux filles et son petit-fils.
  8. Lescorce Jean-Paul, 2019, Libération de Soulac. 18 avril 1945, La Courneuve, Aliénor.
  9. Sallaberry, Francis, 2015, Quand Hitler bétonnait la côte basque, Biarritz/Paris, Éd. Atlantica.
  10. Halty Dominique, 1985, Combo sous l’occupation allemande, Combo-les-Bains, fac-sim.
  11. Lormier Domnique, 2011, Le Livre d’or de la résistance dans le Sud-Ouest, Bordeaux, Éd. du Sud-Ouest.
  12. Parmi ces maquis, on trouve le maquis Bir Hacheim qui a « été créé par trois résistants de la région de Chasseneuil en Charente : André Chabanne, Hélène Nebout et Guy Pascaud. Il tire son nom de la bataille de Bir Hacheim ayant opposé les français libres aux troupes de Rommel en Afrique en 1942. […] Les débuts du maquis remontent à l'été 1943, époque où quelques réfractaires trouvent refuge dans un gourbi, dans les bois de Cherves, près de Chasseneuil. […] A la fin du mois de septembre, le régiment Bir Hacheim, grossi par l'effort de divers groupes (Moulin, Vernon, Robin à Rochefort, Bernard etc.), atteignait 4124 hommes et constituait la formation la plus importante de la région. Le régiment Bir Hacheim constitue ensuite l'essentiel du 6e RI lors de la constitution de ce régiment. C'est probablement l'une des unités du maquis du sud-ouest ayant participé au plus grand nombre de combats et ayant eu à déplorer le plus de tués. »
  13. Dans un article de Sud Ouest (« Le retour du soldat perdu », 30/04/2001), l’envoyé spécial Christian Seguin raconte le retour dans sa ville natale de cet homme qui a changé d’identité. Considéré comme traître dans son pays, il est devenu Henri Salmide et fut naturalisé français.
  14. Le Supreme Headquarters Allied Expeditionary Force (SHAEF) correspond au quartier général des forces alliées en Europe nord-occidentale, entre la fin de l’année 1943 à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dwight David Eisenhower en est le général en chef.

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