
Le maraicher et son bunker à Tréméreuc
Tréméreuc est une commune des Côtes-d’Armor, limitrophe du département d’Ille-et-Vilaine. Elle est située à 9 km de Dinard et à 16 de Saint-Malo, une ville dont elle fait d’ailleurs partie de l’air d’attraction1. Cette commune rurale comporte de nombreuses exploitations agricoles dont celle de Marc Chomel, maraicher en agriculture biologique, propriétaire de L’Escale. En 2016, après avoir acquis des terres pour y installer une partie de son exploitation, ce dernier, technicien industriel et ingénieur du son en formation initiale, a la confirmation qu’un bunker y est enterré, quand bien même celui-ci ne figure-t-il pas dans l’acte de vente. En effet, il consulte une photographie aérienne datant de 1952, sur laquelle il identifie la bordure du toit d’un bunker et des voies de circulation pouvant attester de sa présence.

En fait, cette construction fait partie d’un ensemble d’autres, érigées entre deux fleuves côtiers, le Frémur et la Rance, pour protéger Saint-Malo ainsi que le camp d’aviation de Pleurtuit, une commune qui jouxte Tréméreuc. Une carte d’État-major allemande confirme elle aussi la présence du bunker en même temps qu’elle matérialise l’importance du nombre de constructions sur ce territoire, chacune étant espacée de 500 mètres à un kilomètre de la suivante. Sur la carte, un trait noir matérialise la zone de protection concernée entre Saint-Malo et Dinard. On y remarque un chapelet d’édifices précisément identifiés. Quant au trait jaune, il matérialise une barrière antichars se signalant parfois au bon souvenir du maraicher lorsque ce dernier travaille le sol, sous la forme de petits morceaux de rails.

Dans les Côtes-d’Armor, on compte entre 300 et 400 ouvrages fortifiés dont « la batterie d’artillerie de Plounez ou encore la station radar du cap Fréhel sont les sites les plus importants »2. Beaucoup de ces constructions sont désormais peu ou pas visibles, tout en étant identifiées. Elles sont ou bien enfouies dans la terre ou bien sous la végétation et/ou peuvent se trouver sur des propriétés privées. C’est d’ailleurs le cas du bunker qui siège sur la propriété de Marc Chomel et qui est longtemps resté sous terre. C’est aussi le cas de constructions qui sont sur son terrain et sur celui d’un voisin et qu’il m’a fait visiter lors d’un entretien en juin 20253.



Dans la propriété de Tréméreuc, une fois les premiers débroussaillages effectués, le maraicher a fait appel à une entreprise pour déterrer, à la fin de l’année 2016, un bunker qui s’est avéré être de type 504 et qui accueillait un canon ainsi qu’un dispositif de radio et qui comportait également un abri pour les soldats. Les bunkers Regelbau 504 protégeaient un canon antichar pouvant tirer des obus de 37 mm ou d’autres pièces d’artillerie de même taille, ainsi que le personnel afférent. Ils sont donc composés d’un lieu pour stocker le canon et les munitions, et d’autres pour loger le personnel et lui permettre d’assurer ses missions. En plus des dispositifs ordinaires – tels la ventilation ou le chauffage – que comportent les bunkers, le modèle 504 est muni d’un téléphone, d’un périscope et, évidemment, de moyens techniques permettant d’assurer sa défense. À noter que, juste à côté du bunker de cette propriété, un tobrouk – c’est-à-dire un petit abri – a été construit.
Un bunker oui, mais pour quoi faire ?
Marc Chomel a tâtonné avant d’octroyer une fonction ou plusieurs à ce bunker mis au jour. Dans la presse régionale (dont « Un Blockhaus allemand sort de terre », Ouest France, 25/02/2017), on peut lire l’usage qu’il souhaite alors en faire, à savoir
« un atelier avec tout le matériel de maraîcher a remplacé la pièce où étaient stockés un canon et des caisses de munitions. Et des champignons destinés à la consommation (pleurote, shiitaké…) vont pousser dans les deux anciennes pièces de vie ».
Mais au bout de quelques mois, ces projets se sont avérés inenvisageables du fait des caractéristiques du bâtiment. Pour la première, Marc Chomel raconte que, lorsque le béton est froid et que l’air se réchauffe, l’eau ruisselle sur les parois, endommageant de la sorte le matériel entreposé. Et pour la seconde, s’il avait été imaginé un temps d’y faire pousser des champignons, l’hygrométrie, la ventilation et la luminosité de la construction ne conviennent pas à cette production. Finalement, le bunker sert de chambre froide et de légumier pour stocker quelques heures, voire quelques jours, les légumes cueillis, et cela quelle que soit la saison. En effet, l’intérieur bénéficie d’une température constante, entre 12 et 16 degrés du fait de l’épaisseur des murs qui, pour ce modèle, est de deux mètres. La disposition de la construction permet aussi à Marc Chomel de nettoyer ses légumes à proximité du lieu de leur stockage et de garer des véhicules sur le toit. Il aurait aimé y ajouter une construction, la dalle de béton pouvant aisément se prêter à cette fonction. Ce qui n’est pas autorisé par la réglementation en vigueur.

Marc Chomel s’est donc ajusté aux caractéristiques et contraintes de la construction. Par exemple, l’entrée du canon ne permet pas à une personne de se tenir debout et de s’y engager. Ainsi n’est-il pas possible de stocker des charges trop lourdes qui requerraient un effort trop important pour y parvenir. Marc Chomel explique par ailleurs que les 2 mètres d’épaisseur de murs ont pour conséquence de diminuer la surface utilisable : des 160 m2 de dalles, ne restent en effet que 40 m2 pouvant être mis à profit. Finalement, le propriétaire a su composer avec une construction que d’autres, avant lui, avaient enterrée, pour des raisons pratiques autant qu’historiques, la volonté étant pendant plusieurs décennies de tourner la page de ce passé encombrant. Ainsi ce bunker a-t-il connu plusieurs vies ; elles sont inscrites sur des parois qui témoignent notamment de plusieurs couches d’occupation. Marc Chomel me les a racontées lors de la visite du site.
L’histoire à fleur de terre
La mise au jour du bunker a été accompagnée de plusieurs découvertes dont, sur la dalle de ciment à l’entrée du bunker, des traces de pattes de chien. On en repère dans d’autres constructions, parfois avec le marquage parallèle de pas de soldats, comme c’est le cas à l’intérieur du Musée mémorial international de la bataille de l’Atlantique (voir l’article sur ce lieu en ces pages : « Quand un Musée-mémorial rend hommage aux victimes de la bataille de l’Atlantique »). Dans le bunker de Marc Chomel, là aussi un chien s’est faufilé sur la dalle avant que celle-ci n’ait eu le temps de sécher. Rappelons que les chiens sont présents sur le Mur de l’Atlantique comme ils le sont sur la totalité des lieux occupés par les Allemands.

Pendant la Première Guerre mondiale, l’Armée allemande était déjà en avance sur ses adversaires par rapport à l’emploi de chiens militaires dont la majorité étaient des bergers allemands4. Lors de la Seconde Guerre mondiale, cette race de chiens est à nouveau présente « à tous les niveaux et par toutes les armées du monde. Les chiens sentinelles, de patrouille, de liaison, sanitaires ou encore démineurs vont continuer à être massivement employés ».
Sur le site consacré au berger allemand lebergerallemand.fr, est précisé le fait que l’armée allemande possède 50 000 chiens avant même que la guerre ne commence, Hitler ayant même créé une école centrale d’entraînement du chien militaire à Kummersdorf. Durant tout le conflit, l’Allemagne fut la nation qui utilisa le plus de chiens, 200 000, dont évidemment un nombre important perdit la vie sans que pour autant des données précises soient livrées à ce sujet.
Toujours lors du déblaiement, des tonnes de terre ont été charriées dans lesquelles à la fin, dans les bacs positionnés au-dessous des grilles de poussières positionnées sur les dalles de béton, furent découvertes des balles très bien conservées dans une eau sans oxygène et qui avaient de ce fait gardé leur couleur d’origine. De façon somme toute assez logique, elles perdirent cet aspect une fois sorties de l’eau. Les services de déminage de Brest furent contactés et des passionnés possédant des détecteurs de métaux se rendirent eux aussi sur les lieux. L’un trouva des amorces de mortier à proximité du bunker, sur un chemin de Pertuys qui avait connu des combats au moment de la Libération. Un peu plus loin, ce sont les mortiers eux-mêmes qui furent retrouvés et emmenés par les démineurs.
Pour ce bunker comme pour un autre que nous avons visité sur la propriété du voisin et qui était probablement une infirmerie ou un lieu de repos, on remarque que certaines parties ne sont pas coulées en béton mais en pierres sèches, pour l’un, avec une maçonnerie utilisant de la terre locale pour l’autre. Ainsi voit-on que les Allemands ont utilisé des matériaux trouvés sur place, montrant qu’au-delà des modèles et types de constructions, ils ont exploité les ressources locales.


Un constat qui rejoint celui de chercheurs ayant exploré les constructions du Mur de l’Atlantique. Dans une chronique diffusée sur France Culture le 8 juin 2024, l’archéologue et chercheur à l’Inrap, Vincent Carpentier, explique :
En lien avec les modalités de construction du bunker, Marc Chomel a retrouvé sur la propriété une gourde qui aurait pu appartenir à un prisonnier russe. Une trouvaille qui confirmerait ce qui lui a été rapporté, à savoir que les ouvriers qui ont été mis à contribution seraient des prisonniers soviétiques.

Quant aux traces d’explosion à l’intérieur du bunker, sont-elles un effet des combats qui se sont déroulés au moment de la libération ? Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’en est rien. En effet, les troupes allemandes ont rendu les armes à quelques 100 ou 150 mètres de distance du site. En fait, les traces sont celles de l’explosion d’une roquette qui avait été trouvée par un enfant du village après la guerre. L’enfant fut blessé par un éclat sans que sa vie ne soit mise en danger. Un événement que des personnes du village ont raconté à Marc Chomel et qui confirme que des bunkers ont servi de terrain de jeux, non exempt toutefois de dangers. Mais la construction a aussi été un lieu de rencontres ; ce dont témoignent des messages amoureux, tracés avec des crayons pastel qui, par déduction par rapport aux autres périodes d’occupation du bunker, dateraient des années 1960.



Enfin, comme la plupart des autres bunkers, celui-ci a été vidé, mais en deux temps. Le premier du fait de son utilisation, pendant une vingtaine d’années, comme maison d’habitation pendant les décennies 1970-1980 ; le second, lors de son abandon. Ainsi le central de communication a-t-il été subtilisé, lui qui, pendant la guerre, permettait de communiquer avec les troupes basées à Jersey, par exemple pour récupérer des coordonnées de tir et toucher des bateaux qui naviguaient jusqu’au cap Fréhel, à une trentaine de kilomètres donc. Il en est de même du système de ventilation dont il ne reste que les traces de l’emplacement initial, ou des portes du bunker elles aussi disparues. Ainsi les fils coupés ou les gonds orphelins témoignent-ils de l’usage premier du matériel ainsi que de leur dimension marchande, après-guerre. Autant de traces qui indiquent la nature des inflexions d’usages de cette construction qui est passée de l’observation et du contrôle militaires à une activité totalement pacifiée. Et si Marc Chomel a fait de nombreuses rencontres après la sortie de terre du bunker (des journalistes, des passionnés, des touristes, des auteurs5…), il n’a pas pour autant le projet d’en faire un lieu de visite. Le bunker fait partie de sa propriété et il en fait un usage qui se veut optimal. Il en est de même d’un petit puit allemand fortifié sur la dalle de laquelle il a installé un cabanon sans avoir eu à couler lui-même du béton.
Enfin, au regard de son activité, le maraicher explique l’utilité que représente la lecture de la carte d’État-major allemande sur laquelle il peut repérer des tranchées et bâtiments des années d’occupation. Ainsi certains épais ronciers de son terrain pourront-ils prochainement être explorés pour mettre à nu le bâti allemand que, probablement, ils recouvrent. Non pas nécessairement pour l’utiliser mais pour repérer les zones qu’il est important d’éviter lors des activités de maraichage. Tel est aussi le cas de tranchés qui peuvent contribuer à la formation de nids de poule et détériorer par leur présence le matériel agricole.
L'avenir
C’est donc le caractère fonctionnel du bunker qui intéresse Marc Chomel. On retrouve ce type d’utilisation en différents endroits quand un bunker est transformé en garage, en abri de jardin, voire en espace d’habitation. C’est le cas également du bunker que l’on peut voir sur la propriété voisine qui, toujours en bon état, possède encore des portes et fermetures ; ce qui est plutôt inhabituel pour ces constructions. Lui aussi est utilisé par son propriétaire à des fins pratiques, même s’il ne s’agit pas d’y stocker du matériel, mais du grain au moment de la chasse.
L’utilisation du bunker par Marc Chomel est aux antipodes du projet auquel répondait le Mur de l’Atlantique. Et c’est bien ce qui fait l’intérêt de sa réhabilitation. En sortant de la terre dans laquelle l’avait enfoui un de ses anciens propriétaires, la violence qui fondait son identité a évidemment totalement disparu. Elle n’a pas seulement disparu de la construction elle-même mais des traces qu’elle aurait pu laisser sur les terres, par exemple en termes de pollution. Il n’en est rien : les terres sont parfaitement indemnes de toute trace de guerre. C’est ce que confirment les analyses pratiquées par l’organisme de certification bio qui est intervenu sur une exploitation sur laquelle le maraicher a pris soin de planter des arbres et arbustes divers dont ceux qui longent une paisible allée de fraicheur.

C’est donc une nouvelle vie que connaît cette construction de la Seconde Guerre mondiale, même si, bien sûr, rien n’est oublié de la Seconde Guerre mondiale ni même n’a entièrement disparu comme le rappellent les queues de cochon ou les poteaux à barbelés découverts dans les champs, et qui servent à fixer les barbelés. Que Marc Chomel déterre régulièrement ces restes de la guerre est à relier à la démesure du projet que représente le Mur de l’Atlantique. 80 ans après, des bouts de cette histoire continuent de remonter à la surface, témoignant de l’abondance des édifices construits sur ce territoire et de celle des dispositifs de guerre. Contrairement aux témoins directs qui ont disparu, ces traces ont la vie dure… Et si elles n’ont pas permis aux Allemands de gagner la guerre, elles continuent néanmoins à rappeler aux contemporains la réalité d’un conflit hors norme.

Vidéo
Podcast
- L’air d’attraction de Saint-Malo se substitue à l‘aire urbaine de Saint-Malo. Elle est un zonage défini par l’Insee et qui caractérise l’influence de cette commune sur ses voisines.
- Emmanuelle Delaigues et Hervé Ronné, Le Mur de l’Atlantique en Bretagne. Bunkers et lieux de mémoire 39-45, Rennes, Éd. Ouest France, 2020.
- Je tiens à remercier chaleureusement Marc Chomel d’avoir accepté de me recevoir et d’avoir répondu à mes questions, en me faisant visiter quelques parties de son exploitation.
- L’utilisation de chiens de guerre a une longue histoire qui remonte à l’Antiquité. Pour en savoir plus, voir : Éric Tréguier, « Les chiens de combat présents dans les films sur Rome ont-ils existé ? », Guerre & Histoire, 2016, p. 28.
- Dans l’ouvrage Le Mur de l’Atlantique en Bretagne. Bunkers et lieux de mémoire 39-45 (Rennes, Éd. Ouest France, 2020), Emmanuelle Delaigues et Hervé Ronné ont consacré un chapitre à Marc Chomel. Celui-ci s’intitule : « Un bunker pour légumes. Tréméreuc ».
