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Cézembre, canon et mouette

Les histoires de l’île de Cézembre

Dans la Baie de Saint-Malo, l’histoire de plusieurs îles ou îlots est entrelacée au système défensif mis en place à Saint-Malo et ses abords, telles la Cité d’Alet1 et la Pointe de la Varde. On doit beaucoup de ces réalisations à l’ingéniosité de l’architecte du roi, Sébastien Le Prestre de Vauban (1633-1707) qui, la plupart du temps, les fit réaliser par l’ingénieur Jean-Siméon Garangeau (1647-1741). Que l’architecte ait ou non renforcé les constructions existantes, il a fait preuve d’une vision globale de ce que devait être la protection de zones convoitées, à l’heure de tensions continues entre la France et l’Angleterre. Les Allemands ne s’y sont pas trompés, eux qui, à leur arrivée à Saint-Malo, le 20 juin 1940, ont occupé des constructions déjà en place, les aménageant selon leurs besoins et construisant d’autres bâtiments pour empêcher toute intrusion des Alliés sur les côtes.

Entre Dinard et Saint-Malo, environ 600 blockhaus ont été identifiés, dont ceux de la Cité d’Alet qui fut un lieu central de leur dispositif de défense. En occupant cette partie du littoral, Hitler espérait atteindre l’Angleterre. D’ailleurs, dix jours seulement après leur arrivée à Saint-Malo, les troupes allemandes envahirent les îles anglo-normandes – dont Aurigny, Guernesey, Jersey, Sercq –, mais sans gloire aucune, celles-ci ayant été démilitarisées par le gouvernement britannique qui affréta des navires pour aider les insulaires qui le souhaitaient à quitter leur île2. Toujours est-il que, du côté des Allemands, l’occupation s’arrêta en ces terres, aux portes de l’Angleterre et à proximité des côtes françaises.

Aujourd’hui, les bâtis encore visibles témoignent de l’histoire des conflits en ces lieux, mais aussi de la gestion de leurs traces. De tous, il en est un dont la tragédie est si marquante qu’elle l’a amputé d’une partie de sa surface, des bombes y restant enfouies et constituant une menace pour les visiteurs. En effet, l’île de Cézembre est connue pour être le lieu qui a été le plus bombardé au monde pendant la Seconde Guerre mondiale. Pendant trois semaines, en août 1944, les Américains l’ont pilonnée sans relâche, utilisant même le napalm comme ce fut le cas, parmi d’autres lieux, du Japon (1945), de la Corée (1953) ou du Vietnam (1961)…

C’est de cet ensemble défensif, au sein duquel Cézembre occupe une place singulière, dont il est question ici. Le sujet est d’autant plus intéressant qu’aux faits de guerre se superpose un fort attachement qui court dans divers écrits et confère à cette île une place à part.

Cézembre, la plage

D’une guerre à l’autre. D’une fortification à une autre

Quelle que soit la période, le système défensif de la baie de Saint-Malo a été pensé selon les interrelations entre les îles et la côte. Mais si une histoire commune les relie, chacune connaît un itinéraire spécifique, déterminé par sa topographie et son emplacement. Par exemple, le Fort du Petit Bé, œuvre de Vauban, n’a pas connu d’aménagements supplémentaires pendant les années 1940. Après la guerre, l’île a été entretenue par un passionné,  Alain-Etienne Marcel, dans le cadre d’un bail emphytéotique accordé par la mairie pour le Fort du Petit Bé et qui a été contracté pour courir sur 40 puis sur 70 années (voir l’article consacré à cette personnalité sur le site de Actu.fr « Alain-Etienne Marcel, du Petit Bé, l’homme qui sauve les forts de Saint-Malo », 05/09/2023). Avant ce chantier – qui a commencé en 2000 –, et pendant 33 ans, cette personnalité avait entretenu le Fort National (à partir de la fin des années 1960), dont la construction avait été engagée en 1689 et qui, pendant l’occupation allemande, était une prison aux rigoureuses conditions d’incarcération. Accessible à pied quand la marée est basse ou en bateau, ce fort est une propriété privée.

Quant à l’île Harbour, uniquement joignable par bateau, elle aussi est une propriété privée et elle n’est pas ouverte à la visite. Pour l’anecdote, Alain Delon en a été propriétaire de 1979 à 1981 avant de la vendre à son successeur, les projets d’aménagement de l’acteur étant en décalage avec les contraintes auxquelles sont soumis les monuments historiques. Elle est située à 1 km de Dinard et à 3 de Saint-Malo. Le fort qui la domine a lui aussi été construit par Garangeau, toujours sur les plans de Vauban.

L’actuel profil architectural de l’île du Grand Bé diffère de celui de ses voisines. Cette île a été fortifiée au XVIe siècle, avant que Vauban (en 1689) puis Garangeau (en 1697) ne l’agrandissent. Mais si les fortifications de ce site ne sont plus apparentes, l’est en revanche, à l’ouest de l’île, le tombeau de l’écrivain François-René de Chateaubriand (1768-1848), natif de Saint-Malo. Surmonté d’une croix, il fait face à la mer et brave, non sans mal, les dommages du temps et des éléments (voir à ce sujet le reportage diffusé sur France 3 le 15/11/2023).

Pendant l’occupation, près du tombeau, un projecteur anti-aérien fut installé ; sur le reste de l’îlot, une batterie fut construite dont les entrées disparaissent aujourd’hui sous la végétation. Lors de la Libération de Saint-Malo, les Allemands qui y étaient retranchés tirèrent sur les Alliés qui, de leur côté, ripostèrent sans discontinuer. Un angle de la pierre tombale de Châteaubriand fut d’ailleurs touché par un obus. Et le 16 août 1944, la garnison allemande rendait les armes.

La tombe de Chateaubriand

Les Blockhaus du Grand Bé

Des blockhaus sur l'île du Grand Bé
Des blockhaus sur l'île du Grand Bé
Des blockhaus sur l'île du Grand Bé

Quant à l’île de Cézembre, elle a pour particularité d’être la plus importante de celles évoquées. Déjà par sa superficie (500 mètres de long sur 200 de large ; 9,5 hectares) mais aussi par sa localisation. Dans Les secrets de l’île de Cézembre, Philippe Delacotte3, consacre la première partie de l’ouvrage – « L’île aux moines » – aux origines monastiques de celle-ci. On y apprend qu’un homme portant le nom de Maclow (ou Maclovius, Maclou, Malo, ou Machutus), disciple de Saint-Brendan, a débarqué sur cet îlot rocheux « avec une trentaine de compagnons » (Delacotte, 2019 : 13) dans le courant du VIe siècle. Selon la légende, fuyant la Cambrie (devenue Pays de Galle) en guerre, il aurait terrassé « un monstre à la tête de serpent qui avait dévoré trois disciples de Festivius, un moine ayant dirigé une école monastique sur l’île » (ibid. : 15) et accompli d’autres miracles. En 1420, un prêtre maloin, Raoul de Boisseret, y édifie un oratoire et s’y retire. L’évêque autorise alors la célébration d’offices, à l’exception toutefois de ceux impliquant des femmes. Notons qu’à cette époque, à marée basse, on pouvait encore se rendre à pied à Cézembre depuis Saint-Malo. Un peu plus tard, en 1468, des moines Cordeliers y fondent un premier monastère, puis un autre en 1497. Des chapelles oratoires sont également construites, aux quatre points cardinaux de l’île. Pour autant, les moines Cordeliers sont remplacés par l’ordre mendiant des Récollets au début du XVIIe siècle.

L’insécurité grandissante que connaît le site du fait des conflits entre la France et l’Angleterre – dont, le 29 novembre 1693, l’incendie du couvent des Récollets, provoqué par les Anglais – entraîne « la fin de la vocation religieuse de l’île » (ibid. : 28). Celle-ci acquiert alors une orientation défensive, précisément pour protéger l’entrée de l’estuaire de la Rance, et donc l’accès à Saint-Malo. À la fin du XVIIe siècle, Vauban y installe 4 batteries et 2 jetées, tournant alors la page à plusieurs siècles de présence monastique. Et c’est après avoir servi de lieu de mise en quarantaine, lors d’une épidémie de peste à Marseille (1720), que les fortifications de l’île furent renforcées (à partir de 1756). Au XIXe siècle, Cézembre est gérée par l’administration des Domaines. Une garnison y séjourne pendant la guerre de 1870 ; des entraînements de tir au canon s’y déroulent. Et plusieurs décennies après avoir servi de camp disciplinaire (à partir de 1911), Cézembre est occupée par la marine allemande qui en fait

« le point d’appui le plus important du système défensif de la forteresse de Saint-Malo. Elle était servie par une garnison de 300 hommes du 608e groupe d’artillerie côtière. La batterie était pourvue de 6 canons d’origine française de 194 mm Mle 1870/93 vétérans de la Première Guerre mondiale »4.

Les travaux commencent en 1942 ; ils seront terminés l’année suivante. En lien avec le site d’Alet, Cézembre doit empêcher les attaques et « faire barrage à tout trafic maritime dans la baie et vers les îles Anglo-Normandes. […] Cézembre va devenir “chien de garde” de la baie de Saint-Malo » (Delacotte, 2019 : 44).

Après le débarquement du 6 juin 1944 en Normandie, la libération de la Bretagne se profile. Pour la région de Saint-Malo, elle se déroule entre les mois de juin et d’août 1944. Après d’intenses bombardements, un siège de 10 jours et des destructions à 80 %, Saint-Malo intra-muros passe aux mains des Américains le 14 août 1944. Deux jours plus tard, c’est au tour du grand Bé, tandis que le 17, c’est la Cité d’Alet qui rend les armes. Le colonel Andreas von Aulock (1893-1968), qui commande la forteresse de Saint-Malo depuis février 1944, a fini par accepter l’offre de reddition des Américains. En revanche, la situation est très tendue à Cézembre avec un siège tenu par 350 soldats allemands, italiens et russes5sous commandement des îles anglo-normandes. Le 17, 35 avions larguent leur cargaison de napalm sur l’île qui disparaît sous les fumées mais ne cède pas pour autant. Trois soldats italiens réussissent pourtant à s’enfuir. Après s’être rendus aux Américains, ils décrivent une situation catastrophique, en dépit de deux ravitaillements depuis les îles anglo-normandes. Sous l’assaut des bombes, les soldats restent terrés dans les bunkers et ne sortent que de nuit. C’est d’ailleurs le manque d’eau et de munitions qui conduit le commandant de la batterie, le colonel Richard Seuss, à rendre les armes. Le 2 septembre 1944, 350 hommes se livrent aux Américains ; seuls une quarantaine sont valides. Ils recevront les honneurs militaires de la part des Américains. Officiellement, 20 soldats auraient péri sous les bombes. Peut-être que les corps d’autres sont restés sous les décombres et n’ont pas été retrouvés ? Sur place, ne reste qu’une terre brûlée, recouverte de cratères. Dans des actualités américaines où il est question de la reddition de Cézembre, les images d’archive montrent l’ampleur de la bataille, même si le ton du présentateur a pour effet de masquer les dommages humains et matériels des faits relatés.

Cézembre porte aujourd’hui encore les traces d’une violence extrême, dont des chiffres sont toutefois discutés.

« De nombreux livres font état de près de 20 000 bombes larguées, mais Éric Peyle, après consultation des archives, est plus modéré quant aux quantités de projectiles déversés. Selon ses calculs, le nombre de bombes larguées atteindrait environ 3 900 : bombes explosives, bombes perforantes et semi-perforantes, et napalm, ce dernier ne représentant qu’une infime part des bombes, soit 176 » (Delacotte, 2019 : 52).

Quand bien même une incertitude demeure, les dommages subis sont considérables. Cézembre ne retrouvera jamais son état d’avant-guerre, les bombardements l’ayant définitivement transformée.

Vestige des armes à l'Île de Cézembre
Vestige des armes à l'Île de Cézembre
Vestige des armes à l'Île de Cézembre
Cézembre

S'ouvrir à la visite, mais avec prudence

Justement, avant la Seconde Guerre mondiale, Cézembre est un lieu de détente où l’on vient pêcher, canoter ou se baigner. Des bâtiments militaires son transformé en café et pendant quelques années, on peut même y passer la nuit en séjournant dans l’une ou l’autre des quelques chambres de « l’hôtel-restaurant du père Martin qui deviendra ensuite celui du père Michel. » (Delacotte, 2019 : 61). Il arrive aussi que des jeunes filles prennent le bateau pour s’agenouiller dans la Chapelle St-Brendan, au nord de l’île, et demander au Saint un bon mari.

Mais la guerre met un terme à ces activités et en 1939, l’île est réarmée par les Français. Elle est ensuite occupée par la marine allemande. Et si, en 1944, Eugène Gautier6 reconstruit un bâtiment sur l’île, ce n’est qu’au début des années 1950 et après une première série de désobusage, que la plage ouvre à nouveau et que des visiteurs peuvent y reprendre les activités jusque-là interdites, dont la voile7. Irma Hurst (la fille d’Eugène Gautier) ouvre Le Repaire des Corsaires dans le seul bâtiment de l’île. Elle le tiendra pendant une trentaine d’années avant que Franck Meslier ne prenne le relais (après « un intérim assuré par Gérard Grober », Delacotte, 2019 : 66). Dans la presse, à l’annonce du décès à 104 ans d’Irma Hurst, un portrait d’elle est dressé ; on y lit son amour pour Cézembre, elle qui s’attache 

« avec une voracité sans pareil, jour après jour, saison après saison à faire respecter la propreté et à faire le ménage de tous les obus qui traînaient sur l’île depuis la guerre » (« Dinard. Irma Hurst, créatrice du Repaire des corsaires, à Cézembre, nous a quittés », Ouest France, 26/04/2020).

Pendant des années, on s’efforce de réintroduire de la vie à Cézembre. Par exemple, des mouflons corses sont acheminés en 1962, l’idée étant que, lors de leurs déplacements, ils transporteraient dans leurs sabots des graines d’un endroit à un autre pour que la flore reprenne possession des espaces martyrisés. Pendant une dizaine d’années, les mouflons s’acquittent de cette mission avant que des braconniers ne les tuent pour voler leurs cornes en guise de trophées8.

En revanche, les mouettes, les goélands, les cormorans, les pingouins Torda reviennent sur l’île, particulièrement au moment de la reproduction. En effet, l’île n’étant accessible que sur une partie limitée, la faune et la flore peuvent se développer librement, à condition toutefois que l’on veille à dératiser le site, ce rongeur étant friand des œufs et oisillons des volatiles. Dans un article de Ouest France (03/08/2006), il est notamment question d’une campagne de dératisation qui se déroule en parallèle sur plusieurs îles. Et l’article de préciser que cette opération n’a pas pu être optimale à Cézembre, les rats se réfugiant dans des zones inaccessibles car dangereuses, tels les souterrains et les bunkers. La guerre se rappelle ici au bon souvenir des dératiseurs en empruntant une voie quelque peu inattendue.

Le règne animal à Cézembre
Le règne animal à Cézembre
Le règne animal à Cézembre
Le règne animal à Cézembre

Et si plusieurs campagnes (1950, 1981, 2008, 2017) ont été organisées pour nettoyer l’île de ses vestiges les plus dangereux, des obus et autres types de matériels militaires (mortiers, grenades, mines, ferrailles…) sont toujours susceptibles de ressortir du sable ou de la terre. Plusieurs fois, il a été fait mention dans la presse régionale d’un obus ou de munitions qui ont été retrouvés et que des démineurs ont fait sauter ou qu’ils ont évacués. Sachant qu’il est impossible de totalement dépolluer l’île, celle-ci a donc été très vite sectorisée, déjà au moment où elle était propriété de la Marine nationale. En 1989, une zone militaire est ainsi interdite au public tandis que la plage est ouverte à tous. Et si en 1996, il est convenu de céder l’île au Conservatoire du littoral, c’est à la condition que sa sécurisation soit assurée. En 2008, les travaux de dépollution touchent donc des zones plus larges et plus profondes. L’île comprend dorénavant deux espaces : la plage et ses environs pour celle qui est accessible, le reste de l’île pour celle qui ne l’est pas.

Au fil des années, s’installe l’idée que l’on peut aménager un sentier de découverte qui serpenterait au milieu des bunkers. En 2014, La République et La Voix du Nord, (28/08/2014) titrent : « Face à Saint-Malo, l’île de Cézembre attend son sentier au milieu des bombes », tandis que l’AFP (31/08/2014) annonce : « 70 ans après avoir été napalmée par les Alliés, une île bretonne veut s’ouvrir au tourisme ». On fête alors les 70 ans de la Libération et on parle d’un chemin qui pourrait faire 3 kms. Le point de vue de Didier Olivry, délégué du Conservatoire du littoral, est en lien avec l’évolution des perspectives en matière de patrimonialisation. Ainsi le délégué n’est-il « pas favorable à une dépollution totale du site, qui entraînerait selon lui “la destruction d’un équilibre qui a réussi à se créer avec le temps” ». Aux logiques touristiques et, de ce fait, économiques, se superposent des préoccupations environnementales qui changent la donne par rapport à des projets plus anciens. En mars 2017, une dépollution d’envergure est donc lancée ; elle a pour objectif de permettre l’ouverture avant l’été d’un sentier pédestre de 800 mètres qui cheminera au milieu des blockhaus et qui sera respectueux de la faune et de la flore qui se sont installés sur l’île, désormais classée Natura 2000 et en passe d’être gérée par le Conservatoire du littoral9. Ce sont les équipes NEDEX (neutralisation, enlève­ment, destruction des explosifs) de la Marine nationale qui en ont la charge (voir l’article à ce sujet sur le site colsbleus.defense.gouv.fr). La couverture presse de ces travaux est substantielle ; le sujet paraît intéresser autant les presses régionale que nationale. Mais l’ouverture est repoussée, de même de l’inauguration par le ministre de l’époque de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot10. Prévue en avril 2018, cette inauguration a été reportée du fait de l’agenda de la personnalité politique puis pour des raisons météorologiques. Finalement, Nicolas Hulot n’inaugurera pas le chantier. Toutefois, il s’était déjà rendu sur le site en septembre 2017, avec « une vingtaine de personnes de son cabinet pour une visite privée de Cézembre. Franck Meslier11, le patron du restaurant Le Repaire du corsaire, avait alors accueilli le ministre et son staff » (Ouest France, 29/05/2018).

Désormais, on peut s’approcher de plusieurs constructions du Mur de l’Atlantique sans pour autant les visiter. Elles sont fréquentées par des centaines d’oiseaux de mer. Au printemps ou au début de l’été, le spectacle est formidable. Au passé se superpose la vie bruyante des mouettes et goëlands (pour cette partie de l’île) qui nichent à proximité du sentier dont certaines parties sont d’ailleurs interdites lors de la reproduction. Leurs cris sont puissants ; ils flânent sur un canon tordu par une explosion ou se disputent un espace. Les adultes protègent ardemment leur progéniture, peu inquiets néanmoins de la présence de visiteurs. Les bunkers font en effet partie de leur habitat. D’une certaine façon, les promeneurs aussi. À 20 minutes en bateau de Saint-Malo, Cézembre invite donc à profiter du paysage, des vestiges et des sons qui, ici, ne font qu’un. Dans un reportage de France 3, diffusé en 2018, au moment où l’île ouvre son sentier de découverte. Sont interviewés Sylvie Cassagnau, de la société Captain Taxi, ainsi que Franck Meslier, alors gérant du Repaire des Corsaires.

Qu’elle concerne la partie visitable ou celle qui ne l’est pas, la patrimonialisation de Cézembre rejoint celles de la Cité d’Alet et de la Pointe de la Varde, mais selon des agendas distincts. C’est la cité d’Alet qui a initié les premiers projets de préservation et de mémorialisation du passé. Dès 1994, en effet, à l’occasion du 50e anniversaire de la Libération, est installé le Mémorial 39-45 de la Cité d’Alet12. La Ville de Saint-Malo est à l’initiative du projet et chaque année, de nouvelles pièces viennent compléter celles qui sont mises à disposition dans le bunker ouvert à la visite. De plus, en 2021, la ville de Saint-Malo a obtenu de la Mission Patrimoine, portée par Stéphane Bern, une enveloppe pour restaurer le poste directeur de tir de la Cité d’Alet. Il est évident que cette demande et son acceptation confirment l’importance acquise par ce site qui comporte plusieurs constructions allemandes faisant face à la mer, d’ailleurs avec vue sur l’île de Cézembre.

La cité d'Alet
La cité d'Alet
La cité d'Alet
La cité d'Alet
La cité d'Alet
La cité d'Alet
La cité d'Alet

En ce qui concerne la Pointe de la Varde, dont le projet de restauration et d’aménagement est porté par le Conservatoire du littoral, c’est entre l’automne 2022 et l’été 2023 que des travaux ont été entrepris pour rendre accessible une partie des fortifications tout en préservant, là aussi, la biodiversité. Avant cela, en 2018-2019, une étude de faisabilité et d’impact avait été réalisée, en partenariat avec le Conservatoire du littoral et la Ville de Saint-Malo. Aujourd’hui, le site se visite en suivant un chemin balisé qui serpente dans les dunes et donne accès à plusieurs bunkers, eux aussi fermés au public.

Pointe de la Varde
Pointe de la Varde
La Pointe de la Varde
Pointe de la Varde
Pointe de la Varde
Pointe de la Varde
Pointe de la Varde

En 20 ans, l’histoire de la Seconde Guerre mondiale est donc devenue un argument touristique quand bien même le territoire concerné a-t-il été malmené par les bombardements. Cette orientation témoigne d’un intérêt pour le passé, même tragique, mais aussi de la conscience que celui-ci peut être une plus-value sur un plan économique.

De la réalité à la fiction ou… son contraire

Impossible de conclure sans parler de deux publications13 qui, tout en convoquant la fiction, évoquent l’histoire de Cézembre, l’une des deux – une bande dessinée – de façon plus frontale que l’autre, un roman. La première se présente en deux tomes, parus en 2012 et en 2019, et porte le titre Cézembre ; son auteur est Nicolas Malfin. La seconde est un roman signé Hélène Gersten qui est paru en 2024 et qui porte le même titre que la précédente. Aucun des deux auteurs n’est maloin mais tous deux ont passé des vacances à Saint-Malo pendant plusieurs années. C’est en y séjournant et après que des histoires sur cette ville et sur Cézembre lui ont été racontées que le bédéiste s’est penché sur la Seconde Guerre mondiale ; quant à la romancière, le sujet de Cézembre fait écho à des thématiques qu’elle a déjà évoquées (Eux sur la photo, 2011) et qui corrèlent secrets de familles, photographies et personnages. Situer cette quête dans une ville de bord de mer, face à une île qui a encore beaucoup à dire et dont la résilience est spectaculaire, s’inscrit dans un ensemble narratif cohérent. Dans les deux récits, l’île joue un rôle structurant : pour Nicolas Malfin, elle est un révélateur des identités des personnages et de l’intrigue dramatique ; pour Hélène Gestern, elle amorce un secret que le personnage central s’emploie à exhumer et dont la mise au jour sera libératrice.

Nicolas Malfin situe l’action de sa bande dessinée en 1944, à l’approche de la fin de la guerre. Ewan – dont le père et l’oncle ont été tués par les Allemands dès l’arrivée des troupes dans la région – et ses amis – parmi lesquels Françoise, la jeune femme qu’il aime – sont des adolescents qui cherchent à rejoindre la résistance au moment où l’armée américaine se rapproche. Très documenté et précisément illustré, le récit est centré sur une histoire d’amour en même temps qu’il retrace les faits marquants de la fin de la guerre. Ainsi sont évoqués plusieurs lieux où se sont déroulés des combats, bombardements ou arrestations, dont ceux touchant l’île de Cézembre. Plus encore dans le second tome, on assiste à la destruction de celle-ci, en même temps que sont dépeints des personnages aux profils divers. Du traître au grand cœur à la prostituée lucide, en passant par des soldats allemands peu scrupuleux ou des résistants fougueux, tous racontent une réalité humaine complexe, confrontée à l’urgence des jours ultimes. Les dernières pages du second volume sont consacrées à la présentation des faits ; une chronologie ainsi que des portraits apportent des éléments de contextualisation en même temps que des clés de compréhension.

Dans le roman d’Hélène Gersten, Yann de Kérambrun, un historien en mal de repères après le décès de son père et la séparation avec sa femme, part vivre à Saint-Malo dans la maison familiale qui fait face à la mer. C’est là qu’il découvre les archives de son arrière-grand-père, créateur d’une compagnie de transport maritime. Leur lecture ainsi que l’enquête qu’il mène auprès de personnes de sa famille, le conduisent sur la voie de découvertes pleines de rebondissements et riches de sentiments, dont amoureux. Cézembre est au cœur de l’intrigue, déjà parce que l’aïeul a ouvert une voie maritime qui concerne notamment cette île et qu’il en parle en différentes occasions, mais aussi parce qu’un corps y est découvert et que celui-ci s’avère important pour la recherche qu’effectue le personnage principal. Mais elle représente aussi un challenge permanent pour Yann qui s’entraîne à la rejoindre à la nage et qui la contemple depuis Saint-Malo, quelle que soit l’heure de la journée, et quel que soit le temps. De belles et inspirantes descriptions en sont données, dont une en tout début du roman :

« Au moment où j’ai débouché sur la digue, le panorama m’a happé : le bleu profond strié de gris, l’étendue grondante, l’horizon interminable, le vent puissant qui emportait le souffle sur les lèvres. Et, au large, l’île de Cézembre, territoire longtemps défendu, qui semblait veiller sur le littoral dans sa solitude minérale. Ce moment des retrouvailles avec la mer est toujours comme un miracle : intime, précieux, infiniment renouvelé » (Gestern, 2024 : 29).

Dans la bande dessinée comme dans le roman, Cézembre est plus qu’un lieu servant de cadre à une action. Elle joue un rôle à part entière dans le propos. L’histoire de cette île, la destruction qui l’a touchée et dont elle ne se remettra jamais, mais sa renaissance aussi, sont autant de raisons qui motivent l’intérêt qu’on peut lui porter. Il serait pourtant insuffisant de ne voir en ce site que les drames qui l’ont ravagé. Cézembre reste un bel havre de paix auquel, même si cela paraît anachronique, contribuent les vestiges de guerre, désormais occupés par une faune abondante et une flore diverse. Dès le départ du bateau (navette ou taxi) depuis la cale de Dinan à Saint-Malo, ou depuis Dinard, on sait que l’on embarque à destination d’une petite aventure, tant les descriptions lues au sujet de cette île mettent en appétit. La surprise et l’étonnement sont au rendez-vous. Au retour, on sait qu’on reviendra.

L'embarcadère de Cézembre
Sur le bateau au retour de Cézembre
  1. Plusieurs graphies sont possibles. On peut écrire Alet mais aussi Aleth ou Aled en breton.
  2. Les départs furent fluctuants selon les îles.
  3. Philippe Delacotte, Les secrets de l’île de Cézembre, Saint Malo, Éd. Cristel, 2019.
  4. Patrick Andersen BO, Le Mur de l’Atlantique en Bretagne. 1944-1994, Rennes, Éd. Ouest-France, 1994, p. 28.
  5. Le siège de Cézembre dure entre le 6 août et le 2 septembre 1944.
  6. Sur son site, helene-gestern.net, Hélène Gestern, autrice du roman Cézembre, établit une chronologie concernant l’île en s’appuyant sur deux ouvrages : Vera Kornicker, Cézembre, l’île interdite, Éd. La Découvrance, Cesson Sévigné, 1998 (l’ouvrage est actuellement indisponible) ; Philippe Delacotte, Les Secrets de l’île de Cézembre, Cristel, Saint-Malo, 2019. Dans la synthèse ainsi réalisée, on peut lire des précisions à propos d’Eugène Gautier, présenté comme étant « capitaine d’armement d’une compagnie de Vedettes, est autorisé à reconstruire un bâtiment, qui deviendra le restaurant Le Repaire des Corsaires.»
  7. En 1966, est créée l’association Centre nautique de Saint-Malo Cézembre. Elle fonctionne avec des bénévoles. Faute de bras, une dizaine d’années plus tard, ses activités cesseront (Delacotte, 2019 : 66).
  8. Merci à Sylvie Cassagnau, propriétaire de la société Captain Taxi qui, tandis qu’elle me ramenait à Saint-Malo après ma visite de Cézembre, a pris le temps de me raconter de nombreuses anecdotes sur cette île - dont celle concernant les mouflons -, me conseillant par ailleurs des lectures précieuses.
  9. Cézembre est un espace naturel classé depuis le 18 juin 1976 ; l’île a ensuite été intégrée dans un site Natura 2000, par arrêté, le 6 mai 2014.
  10. Nicolas Hulot a été ministre de 2017 à 2018 dans le gouvernement d’Edouard Philippe. Il justifie sa démission en expliquant le poids des lobbies en France et le manque d’ambition du gouvernement en matière d’écologie.
  11. Franck Meslier est décédé le 4 août 2020, à l’âge de 64 ans, tandis qu’il était à Cézembre, aux commandes du Repaire des Corsaires dans lequel il résidait 8 mois par an. Comme il le souhaitait, ses cendres ont été dispersées au large de l’île. Nicolas Hulot, qui réside à proximité, était présent pour cet hommage ayant réuni de nombreux bateaux pour un cortège en mer.
  12. Le Mémorial ne se visite que dans le cadre de visites guidées. Éric Peyle en est le conservateur. On lui doit plusieurs ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale. Sur le site Les mystères sous terre d’Eric Peyle – Les Secrets de Saint-Malo, on peut consulter une série de 10 vidéos sur Les Mystères sous terre de Saint-Malo.
  13. Parmi d’autres publications sur Cézembre, quelques autres titres : Vera Kornicker, Cézembre. L’île interdite, La Rochelle, Éd. La Découvrance, 2008 ; Hugo Buan, Cézembre noir, Quimper, Éd. du Palémon, 2009 ; Nathalie Danger, Au-delà de Cézembre, Saint-Malo, Pascal Galodé, 2014.

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2 réflexions sur “Les histoires de l’île de Cézembre”

  1. la garnison de cezembre etait composee d un contingent de soldats allemands une trentaine la garnison de st cast le guildo partie du semaphore castin fera le voyage par bateaux vers cezembre de nuit debut aout 1944 avant cela les canons de cezmbre vont tirer 12 obus sur le bourg de st cast j ai ecrit un ouvrage sur la liberation de st cast aout 1944