
Les Pays de la Loire
et les traces de la Seconde Guerre mondiale
La Région Pays de la Loire regroupe les départements de la Loire-Atlantique, du Maine-et-Loire, de la Mayenne, de la Sarthe et de la Vendée. Ici, c’est aux deux départements possédant des littoraux dont il est question : la Loire-Atlantique et la Vendée. L’identité commune que serait censée dessiner cette répartition ne correspond pas à celle des années 1930, ni même de celle relative aux différents moments de la Seconde Guerre mondiale. En effet, la Loire-Atlantique – qui s’appelait Loire-Inférieure jusqu’en 1957 – faisait partie de la Bretagne, avant que le gouvernement de Vichy, par la loi du 19 avril 1941, n’intègre la Loire-Inférieure à la préfecture de région d’Angers et non de Rennes qui correspondrait à l’actuelle région Bretagne.
Un peu plus au sud, au début de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’en 19561, la Vendée fait de son côté partie de la province du Poitou qui comprend alors les Deux-Sèvres, la Vienne (Haut-Poitou), en même temps que des parties de la Charente, de la Charente-Maritime et de la Haute-Vienne. Ainsi les problématiques relatives au rattachement ne définissent-elles pas à elles seules l’identité régionale. Pour autant, elles interviennent au niveau administratif, et cela quelles que soient les périodes de référence. Un constat qui est confirmé par plusieurs exemples abordés ci-dessous.
De l’évacuation à l’exode
Dès le milieu des années 1930, le gouvernement français a anticipé sur un possible conflit avec l’Allemagne et planifié l’évacuation des populations susceptibles d’être touchées par des combats. La partie frontalière des Ardennes est notamment concernée, sa population étant invitée en cas de problème à rejoindre la Vendée. Il en est de même des réfugiés d’autres départements du nord, de l’est ou de la région parisienne qui, dans les mêmes circonstances, doivent pour leur part se replier en Bretagne, dont en Loire-Inférieure qui, jusqu’à la fin de l’année 1940, fait partie de cette région. Ainsi, après que l’ordre de mobilisation générale ait été annoncé suite à l’invasion par les nazis de la Pologne (le 1er septembre 1939), les régions de l’ouest de la France ont accueilli des milliers de réfugiés venant de l’est, du nord ou de la région parisienne.
Les pouvoirs publics français imaginent alors que le conflit ressemblera à celui de la Première Guerre mondiale. Des centres d’hébergement sont donc ouverts dans ces zones dont on estime qu’elles seront épargnées. Par exemple, en Loire-Inférieure, précisément dans la presqu’Île de Guérande, Luc Braeuer (2004 : 13) écrit que « c’est la station balnéaire de La Baule qui est choisie comme principal centre d’accueil des réfugiés. Ses nombreux hôtels, pensions et villas viennent de se vider à la fin de l’été. Dès le 3 septembre 1939, la mairie de La Baule, en association avec le Comité de la propriété bâtie, met en place un Comité d’accueil des réfugiés »2.
Mais si, pour l’ensemble de la Bretagne, l’État avait évalué à 100 000 le nombre de personnes pouvant s’y « mettre à l’abri » (ibid. : 17), sur les 40 000 qui y ont trouvé refuge, plus de la moitié reviennent dans leur région d’origine en novembre ou décembre, persuadée que la guerre de position sera longue et que, de surcroît, la Ligne Maginot saura barrer la route aux velléités d’invasion de l’Allemagne. Plus au sud, conformément aux consignes du gouvernement, dès les mois de septembre et d’octobre 1939, des réfugiés ardennais rejoignent la Vendée. Ils sont 82 000 en mars 19403. Mais a contrario d’autres réfugiés, un grand nombre d’entre eux ne pourra pas faire le chemin inverse. En effet, au moment de l’armistice, les Ardennes sont déclarées zone interdite par les Allemands.
Dans les mois qui suivent, les événements s’accélèrent. Les Allemands déploient massivement leurs armées, poussant les civils sur les routes de l’exode. Contrairement à l’ambiance qui régnait en septembre de l’année précédente, où la drôle de guerre donnait l’illusion que la crise était transitoire, la peur est dorénavant bel et bien présente. Début mars 1941, des circulaires sont envoyées aux préfets afin qu’ils planifient la construction de baraquements à même de recevoir des réfugiés venant de différents pays et régions. Il ne s’agit plus d’un déplacement organisé mais de l’exode « de 8 à 9 millions de personnes sur les routes de France… » (ibid : 51). Dans son ouvrage, Luc Braeuer (2004 : 52) livre ces chiffres :
« De l’attaque allemande du 10 mai 1940 jusqu’au 21 juin, environ 194 000 réfugiés des Pays-Bas, de Belgique, du Nord de la France et de la région parisienne auraient trouvé refuge en Loire-Inférieure. Ils seraient environ 750 000 dans toute la Bretagne. Les communes ont bien du mal à canaliser ce flot ininterrompu et désorganisé. Elles doivent essayer de loger et de nourrir les réfugiés au mieux dans les centres d’accueil où sont installées les cantines et soigner ceux qui sont malades ».
On est loin des 100 000 réfugiés qui étaient attendus à l’automne 1939. Des communes sont maintenant dépassées et l’État peine à répondre aux problèmes générés par cet afflux.
Juin 1940, la situation s’aggrave plus encore, les Allemands ayant fait leur entrée sur le territoire français. Après avoir traversé le nord et le nord-est, ils arrivent le 19 juin à Nantes et le 22 à Saint-Nazaire ; ils sont en Vendée le 21 juin 1940 et occupent La Roche-sur-Yon et Chaland le 22 juin, Fontenay-le-Comte et les Sables-d’Olonne le lendemain. Côté allemand, avant même la signature de l’armistice le 22 juin 1940, tout est donc en place pour occuper le terrain.
L'Occupation se met en place
La Loire-Inférieure et La Vendée font partie de la zone nord et ouest du territoire occupé. Dès le mois de juillet, les réfugiés qui le peuvent retournent chez eux tandis que d’autres tentent de rejoindre la zone libre. Luc Braeuer (2004 : 113-114) explique :
« Début août, il n’en [des réfugiés] reste déjà que 724 sur les 5 200 qui étaient comptabilisés à Saint-Nazaire en juin. Ils ne sont plus que 196 à La Baule à la fin de l’année 1940. Suite à une ordonnance allemande du 27 septembre pour la zone occupée, la Préfecture recense les personnes de confession juive en Loire Inférieure. La liste dressée en octobre fait état de 152 chefs de famille à Saint-Nazaire, 67 de nationalité française et 85 étrangers, principalement des personnes n’ayant pas pu s’embarquer vers l’Amérique. Le 3 octobre, le gouvernement de Vichy promulgue un statut des Juifs qui précise qu’il ne doit plus y en avoir dans la fonction publique et dans les rôles de dirigeant du cinéma, de l’industrie, de la presse et de la radio. Suite à cette mesure, à Saint-Nazaire le 18 octobre, les président et vice-président du Conseil d’administration des Chantiers de Penhoët MM. René Fould et André Lévy sont sommés de démissionner, ce qui sera fait en décembre. […] La région étant déclarée zone côtière stratégique en octobre de l’année suivante, ceux qui se trouvaient toujours dans les communes du littoral devront être expulsés dans le Maine-et-Loire le mois suivant, sur ordre de l’autorité allemande ».
Partout, les réquisitions de bâtiments publics et de logements privés se succèdent afin d’héberger les autorités allemandes. Des tickets de rationnement sont distribués ; ils sont indispensables pour l’achat de denrées alimentaires mais, très vite aussi, pour d’autres types de produits. Ainsi les occupants déploient-ils des mesures qui leur permettent tout à la fois de contrôler les territoires et les populations, mais aussi d’organiser et planifier leurs propres intérêts.
Afin de recruter de la main d’œuvre, les Allemands ouvrent des bureaux de placement qui ont pour mission de recruter de la main d’œuvre française pour remplacer les Allemands partis au front. Fondée sur le volontariat, la démarche s’avère insuffisamment efficace. Le gouvernement de Vichy la remplace en juin 1942 par un système de relève qui doit permettre l’échange de travailleurs contre des prisonniers de guerre français détenus en Allemagne. Mais à nouveau fondé sur le volontariat, le système échoue à honorer les objectifs fixés. Le gouvernement de Vichy le remplace par un dispositif contraignant qui touche les hommes qui ont entre 18 et 50 ans et les femmes célibataires entre 18 et 35 ans. Ceux-ci et celles-ci sont requis au fur et à mesure des besoins qu’exprimeraient les occupants. Pour la Vendée, 730 personnes sont concernées tandis que 6 000 personnes travaillent pour l’Organisation Todt à la construction du Mur de l’Atlantique4.
Elles sont acheminées vers les bases sous-marines de Lorient, La Rochelle et Saint-Nazaire ainsi que vers les constructions du Mur de l’Atlantique en Vendée. Quant à la Loire-Inférieure, parmi les personnes envoyées en Allemagne, 800 l’auraient été en 1944, dans une période où le besoin de main d’œuvre est amplifié par la mobilisation militaire.
Concernant leur protection sur les territoires occupées, comme partout ailleurs, les Allemands interdisent l’accès des littoraux en instaurant une bande étroitement surveillée d’une trentaine de kilomètres de large. Les ports font l’objet d’une attention particulière, chacun se voyant affecté une mission spécifique, selon sa topographie et son rattachement administratif. Aux Sables d’Olonne par exemple, le port est utilisé par la Kriegsmarine pour installer des dragueurs de mine. Ceux-ci sont d’anciens bateaux de pêche français qui ont été choisis pour remplir cette fonction car ils sont insensibles aux mines magnétiques lancées par les Alliés. D’ailleurs, les Sables d’Olonne sont la zone la plus protégée de la Vendée, un département dans lequel 2 000 soldats allemands sont déployés au début de l’occupation avec – notamment – le projet d’envahir l’Angleterre5.
À partir du 1er mars 1941, la Vendée change de commandement ; elle est dorénavant sous l’autorité du général Hugo Ribstein (1891-1941) dont le poste de commandement déménage à La Rochelle en Charente-Inférieure. Un rapprochement qui a pour effet de diminuer le nombre de soldats allemands présents sur place. Pour autant, après l’entrée en guerre des États-Unis en décembre 1941, deux batteries supplémentaires sont installées aux Sables d’Olonne, et à partir de l’été 1943, trois autres sont ajoutées à celles existantes. Si l’on considère l’ensemble de la côte vendéenne, elle a été inégalement fortifiée par les Allemands, ces derniers s’appuyant aussi sur une disposition défensive naturelle du fait des falaises et rochers que l’on trouve en plusieurs endroits.
En Loire-Inférieure, la défense du littoral est évidemment là-encore essentielle, avec néanmoins une problématique particulière qui est déterminée par des considérations territoriales. La construction d’une base sous-marine commence à Saint-Nazaire en mars 1941, en intégrant les lieux mêmes de la compagnie Transatlantique, dynamitée pour les besoins du chantier (voir en ces pages l’article consacré à la base). La base est au centre d’une véritable forteresse, implantée sur une dizaine de kilomètres autour de Saint-Nazaire. Sa mission : abriter les sous-marins allemands qui attaquent les navires venant ravitailler l’Angleterre, désormais isolée. Le 30 juin 1941, sont inaugurées les trois premières alvéoles de la base ; un an plus tard, ce sont 20 sous-marins qui peuvent être accueillis en même temps. Sur le site du Grand Blockhaus de Batz-sur-mer, les dimensions de ce gigantesque édifice sont précisées :
Mais les sous-marins faisant « des ravages sur les convois de bateaux qui ravitaillent l’Angleterre » (ibid.), les Alliés commencent à bombarder la base en 1941. L’année suivante, apprenant que la base est le lieu où pourrait se mettre à l’abri « le cuirassé Tirpitz, fleuron de la Kriegsmarine » (ibid.), ils organisent l’Opération Chariot le 28 mars 1942. Celle-ci vise la forme Joubert, un bassin qui peut accueillir de très gros navires afin d’assurer leur entretien. En dépit du succès relatif de l’opération – notamment du fait des pertes humaines importantes côté Alliés –, l’attaque montre la vulnérabilité des Allemands. La forme Joubert est dorénavant inutilisable (voir à ce sujet la page du Grand Blockhaus consacrée à cette thématique) et les Allemands doivent trouver d’autres solutions. Pour autant, constatant que ces bombardements n’ont pas empêché les Allemands de continuer la construction de la base sous-marine, les Alliés revoient leur tactique et mènent des bombardements sur la ville, dont le premier à se dérouler en journée a lieu le 9 novembre 1942. La Loire-Inférieure est durement touchée : Nantes, les 16 et les 23 septembre 1942 ; Saint-Nazaire, à la fin de l’année 1942 et le 28 février 1943. 1/3 de la ville de Nantes a été soufflé par les bombes tandis qu’à Saint-Nazaire, ce sont 60 % de la ville qui sont alors détruits. La propagande dénonce des bombardements aveugles voire inutiles, la ville ayant été en grande partie évacuée. À ce sujet, le Vizeadmiral Doenitz ose une raillerie en mai 1943 : « Pas un chat, pas un chien ne subsiste à Saint-Nazaire : il ne reste rien sauf le bunker à sous-marins » (Braeuer, 2012 : 7).


Concernant le sort réservé aux Juifs, dès septembre 1940 et à l’instar des mesures appliquées sur l’ensemble des territoires occupés, ils font l’objet d’un recensement obligatoire. En Loire-Inférieure, la rafle du mois de juillet 1942 entraîne l’arrestation d’une centaine de personnes, un chiffre auquel il faut ajouter d’autres arrestations et déportations dans les mois qui suivent. Selon la délégation de Loire-Atlantique des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, 345 personnes ont été déportées pour faits religieux6 ; elles seraient 200 en Vendée.
La poche de Saint-Nazaire
Après le débarquement du 6 juin 1944, les Alliés gagnent progressivement du terrain. En Loire-Inférieure, Nantes est libérée le 12 août 1944. Beaucoup de ses habitants ont fui à l’approche des combats dont ils pressentaient l’imminence. Le 27 août 1944, des voitures sillonnent les rues des Sables d’Olonne, les hauts parleurs demandant aux habitant de rester chez eux. Dans la nuit, des explosions sont entendues. Ce sont les Allemands qui détruisent les infrastructures qu’ils ne veulent pas céder aux Alliés. Et le 17 septembre 1944, toute la Vendée est déclarée libérée, tandis que les combats continuent sur les côtes, La Rochelle et Saint-Nazaire étant toujours occupées. Les Sables d’Olonne vont donc jouer un rôle significatif pour organiser les combats et acheminer du matériel. Ainsi quatre destroyers alliés sont-ils affrétés pour livrer des armes aux volontaires vendéens qui vont combattre sur les poches de la Rochelle et de Saint-Nazaire où des soldats allemands se sont repliés. Acculées par l’avancée des Alliés, les troupes allemandes reçoivent l’ordre d’Hitler de rejoindre les poches de résistance qui sont organisées autour de grands ports. Dès le mois de janvier 1944, « les grands ports de l’Atlantique sont élevés au rang de forteresses qui devront lutter jusqu’au dernier homme » (Braeuer, 2012 : 7)7.
Dans son ouvrage publié chez Tallandier, Les Poches de l’Atlantique. Les batailles oubliées de la Libération. Janvier 1944-mai 1945, Stéphane SImonnet (2015 : 243) explique la situation de Saint-Nazaire :
« La formation de la poche de Saint-Nazaire reste très liée à celle de Lorient. Lorsque les troupes blindées de la 4e division américaine atteignent Derval au sud de Rennes, le 3 août 1944, puis Chateaubriand le 5, les forces allemandes du 25e CA stationné en Bretagne ont commencé leur repli simultané vers les forteresses les plus proches, Lorient et Saint-Nazaire ».
L’historien raconte la course contre la montre menée par les deux armées, le général allemand Fahrmbacher (1888-1970) bénéficiant du retard pris par la 4e DB « dans l’acheminement de camions d’essence nécessaires à sa mise en route » (ibid.). La poche allemande se referme alors avec ses 30 000 combattants allemands et ses 2 000 km2 de superficie. En effet, l’état-major américain a laissé les Allemands étendre la superficie de leur zone de repli qui est de « 35 km2 le 15 octobre et de 80 km2 le 21 décembre 1944 » (Braeuer, 2012 : 22). Jusqu’en mai 1945, deux camps se font face : les Allemands sont sous le commandement – à partir du mois de septembre 1944 – du général Hans Junk (1893-1966) ; seuls, dans un premier temps, 12 200 FFI sont sous les ordres du colonel Jacques Chombart de Lauwe (1905-1975), chef départemental des FFI de Loire-Inférieure (Simonnet, 2015 : 247). Ils sont progressivement rejoints par d’autres combattants (FFI et armée régulière).
Mais 130 000 civils sont piégés dans ce blocus auquel ils pensaient pourtant échapper dès le mois d’août 1944. Si la ville de Saint-Nazaire avait été largement évacuée avant et après les bombardements de 1942 et 1943, les modalités d’évacuation des populations de l’ensemble de la poche sont débattues. Du côté des civils, c’est évidemment le danger qui les convainc de partir. Et pour ceux et celles qui font le choix de rester, hormis le risque de perdre la vie sous les bombes, subvenir à ses besoins est un challenge quotidien, d’autant que les réquisitions par les Allemands sont en augmentation constante et concernent autant les denrées alimentaires que divers types de matériel.
Et pourtant, des témoignages font état de relations cordiales qui ont pu s’établir entre Français et Allemands. Luc Braeuer (2012 : 136) le raconte dans L’Incroyable histoire de la poche de Saint-Nazaire :
« Si dans les villes les rapports avec les soldats sont toujours froids et distants, c’est différent dans les campagnes où les habitants côtoient maintenant quotidiennement ces soldats depuis plusieurs mois. Des anciens fermiers allemands qui s’ennuient vont même participer à des travaux dans les champs. Ailleurs c’est un médecin qui intervient pour soigner des malades ou faire un accouchement. Des fermiers, dont le fils est prisonnier en Allemagne, essayent de traiter le soldat allemand qui stationne à côté comme ils voudraient que leur fils soit traité en Allemagne. Nombreux sont les soldats qui deviennent plus coulants, ils laissent les civils plus tranquilles ».
D’autres évoquent la représentation négative que d’aucuns ont forgé des « empochés » dont ils suspectent l’esprit de collaboration. Là aussi, c’est Luc Braeuer (2012 : 1237) qui en fait état :
« Les résistants de la Poche souffrent du fait que certaines personnes parmi les autorités à Nantes considèrent les empochés comme des collaborateurs. Ils leur envoient un rapport dont voici quelques extraits “la densité des troupes ennemies dans les régions côtières a toujours été considérablement supérieure à ce qu’elle fut dans la plupart des autres régions occupées. Toute l’activité industrielle et commerciale a été forcément dirigée par eux. Des compromissions étaient inévitables. Quiconque nous méprise en bloc a tort. Nous ne sommes pas plus mauvais que d’autres. La grosse majorité des habitants de la Poche a encore des sentiments bien français. Nous serons d’ailleurs bien libérés un jour ou l’autre, vous vous en rendrez compte alors.” ».
Si l’on ajoute à ceci, en mars 1945, la déclaration du général Chomel (1897-1989), un officier qui a joué un rôle important dans la résistance intérieure – « Les organisations de la Résistance ne devant F.F.I. qu’à partir du moment où elles commencent les opérations militaires et ces opérations n’étant pas ouvertes dans la Poche, nul ne peut s’y prévaloir actuellement de la qualité de F.F.I. » -, on comprend le malaise que ressentent les résistants de la poche qui se sont préparés à l’assaut et se sont organisés en conséquence.
La situation dans la poche s’enlise jusqu’aux toutes dernières heures de la guerre et au-delà ! En effet, alors que l’Allemagne a capitulé sans condition à Reims le 7 mai, les Allemands de la Poche s’obstinent. C’est seulement au terme de trois rencontres avec les Français qu’ils acceptent enfin d’apposer leur signature sur l’acte de reddition. On est le 8 mai 1945, jour de la capitulation générale de l’Allemagne nazie, et c’est le 11 mai qu’une cérémonie officielle est organisée à l’hippodrome de Bouvron, à une quarantaine de kilomètres de Saint-Nazaire. Enfin, le général de Gaulle est présent à la Baule le 23 juillet 1945. De là, il se rend à Saint-Nazaire et salue le drapeau du 21e R.I. Un symbole fort pour ce lieu qui est le dernier à avoir été libéré de l’occupation allemande.
La Libération et après
8 jours après la capitulation, Odette Roux (1917-2914), membre du parti communiste, est élue maire de la ville des Sables d’Olonne. Elle est alors la plus jeune femme à accéder à cette fonction qu’elle assure entre 1945 et 1947. À Saint-Nazaire, c’est François Blancho (1893-1972) qui est élu maire une première fois en 1944, puis en 1945 jusqu’en 1954. François Blancho avait déjà occupé ce poste entre 1925 et 1941, date à laquelle il démissionne quand bien même avait-il voté les pleins pouvoirs à Philippe Pétain. Il est alors arrêté puis libéré ; finalement, il est expulsé et passe la guerre en zone sud. Toutefois, la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO) dont il était membre ne lui pardonne qu’en 1950 son vote en faveur du maréchal. Il réintègre alors son ancienne famille politique et se présente ensuite sous cette étiquette.
Si de part et d’autre, la priorité est évidemment donnée à la reconstruction, à Saint-Nazaire – finalement détruite à 85 % -, tout est à repenser. En effet, en 1945, seules une centaine de maisons sont intactes et ceux et celles qui veulent retrouver leur ville doivent attendre pour cela la fin du déminage et des déblaiements. Conduite sous l’égide du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme, les travaux sont coordonnés par l’architecte Noël Le Maresquier (1903-1982). Dans un article publié dans l’Express (25/01/2008), l’historien Daniel Sicard raconte :
Comme dans les autres régions, ce n’est que dans les années 1990 et 2000 que les constructions du Mur de l’Atlantique, en Vendée comme en Loire-Atlantique, commencent à susciter de l’intérêt. Et à l’instar d’autres secteurs géographiques, l’engagement d’associations ou de personnalités est déterminant. À Batz-sur-Mer (en 1997) comme aux Sables d’Olonne (en 2017), ce sont Marc et Luc Braeuer, deux frères passionnés d’histoire, qui ont ouvert au public deux musées implantés dans des vestiges allemands : en 1997, le Grand Blockhaus pour Bats-sur-Mer ; en 2017, le Blockhaus-Hôpital pour Les Sables d’Olonne (un troisième est réouvert à La Rochelle en 2012). Quant à la base sous-marine de Saint-Nazaire, elle s’ouvre progressivement au public à partir des années 1990 pour devenir un lieu d’attraction culturelle au cours des années suivantes.
Le Grand Blockhaus de Batz-sur-Mer


Hormis ces constructions phares, la Vendée possède « quelques curiosités, comme des 667 accolés avec des tobrouks (construction de fin de guerre) ou le supposé premier Regelbau 600 construit en France (île de Noirmoutier) ». Elle comporte aussi des attractions, tel ce bunker que deux habitantes de Saint-Vincent-sur-Jard – Isabelle Perrot et Lydie Chaigneau – ont habillé en 2022 d’une fresque composée de miroirs et de mosaïques colorées qui célèbre la paix avec le mot « Imagine » posé sur une face de la construction (voir l’article et la vidée que Ouest France leur consacre le 8 mars 2022).


Sur l’Île de Noirmoutier, la préservation du littoral a bénéficié à des constructions de la Seconde Guerre mondiale qui ont ainsi été conservées. Sur cette île également, en 2013, un espace de recherche et d’expérimentation pour le spectacle vivant – L’Instant avant l’aube – a été installé dans un bunker de la Guérinière. Sur le site de cet espace, on peut lire un texte de présentation d’un projet dont le sens est fondé sur un entrelacement entre le passé et le présent :
« Face à l’ouest, fenêtre ouverte vers le sud, depuis plus de 70 ans sur la plage de la cantine à La Guérinière – île de Noirmoutier (85), ce bâtiment résiste au temps et aux tempêtes…
Veilleur acharné, enraciné sur cette terre lors d’une période trouble, mouvementée, il s’apprête à poursuivre sa vie sous des signes plus cléments, non moins tempétueux mais plus poétiques !
Ce blockhaus, vestige du Mur de l’Atlantique, est l’un des éléments d’une Batterie Tirpitz, une des rares, conservées intactes et entières, tout au long du littoral français ».
Pour autant, beaucoup de constructions du Mur de l’Atlantique sont aujourd’hui enterrées ou invisibilisées car intégrées à des bâtis contemporains. La Vendée étant par ailleurs un littoral très fréquenté, des blockhaus, bunkers, casemates ou batteries ont pu disparaître pour laisser la place à des constructions touristiques.
De ce point de vue, la situation est assez proche en Loire-Atlantique même si, là aussi, des sites sont valorisés, par exemple en étant intégrés à des sentiers de découverte. Parmi d’autres exemples, c’est le cas sur la commune de Préfailles avec la Batterie de la Pointe Saint-Gildas (1942) qui a pour particularité d’avoir été implantée par l’État-major allemand sur un système préexistant de défense français.



On peut aussi mettre en exergue la Batterie du Pointeau à Saint-Brévin qui jouxte un sentier de randonnée. Sur rendez-vous, on peut y visiter la casemate 105C qui a été restaurée par l’association Bunker Archéo 44. Elle fait partie d’un système défensif qui avait pour mission de défendre la base sous-marine de Saint-Nazaire, située face à ce site. À La Pointe Saint-Gildas comme à Saint-Brévin, des panneaux explicatifs jalonnent le parcours. Et si le site de la Pointe de Pen-Bron, à Turballe, ne possède pas de panneaux explicatifs, il est néanmoins tout à fait intéressant. La boucle qu’on peut emprunter sur le sentier qui fait face au Croisic permet de voir un ensemble fortifié composé notamment d’une casemate pour canons, de tobrouks, d’une cuve pour canons, d’obstacles de plage…




Conclusion
En Vendée et plus encore en Loire-Atlantique, est confirmé ce qui était constaté dans les poches de Dunkerque ou de Royan et Soulac : les particularités de l’occupation et la violence des bombardements ont empêché un travail mémoriel apaisé, générant un rapport conflictuel à ce passé. La distance temporelle et la mobilisation d’acteurs et actrices passionnés a toutefois transformé le regard porté sur plusieurs sites, faisant de ces derniers non plus tant de mauvais objets que des témoins incontournables d’une période passée.
- En 1956, lors de la création des régions programmes, la Vendée est séparée du Poitou. Cette organisation est confirmée en 1972, avec la création des régions administratives Poitou-Charentes et Loire-Atlantique. Avec la réforme territoriale de 2015 qui est effective le 1er janvier 2016, le Poitou-Charentes rejoint l’Aquitaine et le Limousin pour former la Nouvelle-Aquitaine, tandis qu’est confirmée la présence de la Vendée en Loire-Atlantique.
- Braeuer, Luc, 2004. Saint-Nazaire, Presqu’île de Guérande – Pays-de-Retz 1939-1940. De la « drôle de guerre » au naufrage du Lancastria. L. Braeuer, Batz-sur-Mer.
- Dubois, Christophe, 2020. Les réfugiés des Ardennes en Vendée 1940. Histoire et mémoire. La Roche-sur-Yon, Centre vendéen de recherches historiques.
- Ces informations sont développées sur des panneaux du Blockhaus des Sables d’Olonne. Pour ceux et celles qui ne peuvent pas le visiter, ils peuvent les consulter en suivant la très complète visite en ligne du Musée
Les Allemands renonceront au projet d’envahir l’Angleterre après l’échec de la bataille d’Angleterre (juillet-octobre 1940). Au cours de cette campagne aérienne, l’État-major avait pour ambition de détruire la RAF (Royal Air Force) et de préparer de la sorte l’invasion terrestre de l’Angleterre. Reporté, ce projet a fini par être abandonné dès la fin de l’année 1940.
- La délégation de Loire-Atlantique des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation conduit un travail de mémoire important depuis 2018. Sur son site - Mémorial virtuel des déporté.es de Loire Inférieure -, on peut apporter des informations ou faire des requêtes sur des personnes déportées – pour faits religieux ou non – dont on souhaiterait connaître le sort.
- Braeuer, Luc, 2012. L’incroyable histoire de la poche de Saint-Nazaire, L. Braeuer, Le Pouliguen.
