
Les vies de la base sous-marine de Saint-Nazaire
Quand on entre dans Saint-Nazaire en empruntant le boulevard de la Légion d’Honneur, impossible de ne pas être frappé par la présence d’un monumental bunker, flanqué d’une terrasse, qui domine le port. Aujourd’hui lieu d’histoire et de culture, l’ancienne base sous-marine invite au dépaysement quand bien même, seule du genre, est-elle située en centre-ville. C’est d’ailleurs cette particularité qui a motivé un projet d’urbanisme mis en œuvre au milieu des années 1990 et qui a fait de ce bunker un élément central – le « centre de gravité » comme le qualifiait au cours de cette décennie le maire de l’époque Joël Batteux1 (1943-2021) – de l’identité visuelle, culturelle et historique de la ville de Saint-Nazaire.
Dans un article du Progrès de la fin des années 1990 (« Saint-Nazaire et Lorient : retrouver un sens », 04-01-1999), les villes de Saint-Nazaire et de Lorient étaient mises en regard au motif que toutes deux devaient gérer des problèmes similaires, dont la présence de bases sous-marines allemandes en leurs murs. Cependant, la gestion distincte de chacune après la guerre a eu un effet sur leur transformation ultérieure. La base de Saint-Nazaire est en effet longtemps restée vacante tandis que celle de Lorient, dépendant des forces sous-marines françaises, a vu perdurer une fonction militaire jusqu’en 1997. Pour la ville de Saint-Nazaire, il s’est donc agi « de rétablir la liaison entre la ville et la mer et de retourner la cité vers le port, c’est à dire à ses racines originelles » (Joël Batteux, cité dans le quotidien régional Le Progrès, 04-01-1999). Pour Lorient, la question a été de « retrouver la mémoire », en témoignant de la richesse des ressources locales tournées vers « L’homme et la mer au XXIe siècle ». Quoi qu’il en soit et quel que soit leur engagement vis-à-vis du futur, les deux villes ont parié sur le bâti militaire allemand pour l’intégrer au tissu urbain de chacune.
Mais pour la ville de Saint-Nazaire, l’avenir est loin d’être tracé, le défi consistant désormais à assurer la pérennisation d’une base malmenée par le temps. Si les bombardements qui ont frappé la ville pendant la Seconde Guerre mondiale ne sont pas venus à bout de la construction en béton, la pluie, le vent, le sel marin et les années la fragilisent grandement, elle qui, de surcroît, ne s’est imposée que tardivement dans une dynamique patrimoniale.

Une construction à la hauteur de grandes ambitions offensives
Afin d’accueillir les U-Bootes engagés dans le conflit et les protéger des bombardements alliés, les forces d’occupation allemande ont construit sur le littoral français des bases de sous-marins et de vedettes2. Parmi elles, 5 étaient réservées aux U-Bootes : Brest, Lorient, Saint-Nazaire, La Rochelle/La Pallice, Bordeaux. Chargée des travaux, l’organisation Todt commence les aménagements et constructions dès l’hiver 1940-1941. L’enjeu est de taille : il faut empêcher les Alliés de prendre la main sur une guerre qui se joue aussi en mer. Ainsi que l’explique Luc Braeuer (2011 : 2), les Allemands comptent sur leur flotte de sous-marins qui a fait ses preuves lors du conflit précédent : « Comme pendant le premier conflit mondial, [la Kriegsmarine] fonde de grands espoirs sur ses sous-marins. Ils sont lancés en meutes pour couler les cargos qui ravitaillent l’Angleterre »3. Lorient est la première base de sous-marins opérationnelle (juillet 1940) ; Brest et Saint-Nazaire suivent quelques mois plus tard. Dans un premier temps, les Allemands veulent accueillir 35 sous-marins dans ces trois ports. Le chiffre passe à 68 en mars 1941, parallèlement à « l’augmentation de la production des sous-marins allemands » (Braeuer, 2018 : 8)4.
Avant la Seconde Guerre mondiale, Saint-Nazaire faisait déjà partie des ports les plus étendus de la côte Atlantique. Quand les Allemands occupent la zone à partir du mois de juin 1940, ils font le choix d’implanter la base sous-marine dans « le bassin d’évitage de la Compagnie Générale Transatlantique, appelé le “carré de la Transat” par les Nazairiens » (Braeuer, 2011 : 3). La première tranche de travaux commence en février 1941 et s’achève en juillet de la même année. Trois alvéoles (6, 7 et 8) sont alors prêtes à être utilisées. Leur construction est suivie par celles qui vont de la 9e à la 14e et dont l’achèvement date du mois de janvier 1942. Jusqu’en juin 1942, les alvéoles allant de la première à la cinquième sont aménagées. Une écluse protégée est construite entre la fin de l’année 1943 et le début de l’année suivante.
« La base totalise 299 mètres de long, 124 mètres de large pour une hauteur de 18 mètres. Elle est constituée, du côté du bassin, par 14 alvéoles pour U-Boote (dont 8 bassins à radoub et 6 bassins à flots) séparés par deux inter-boxes permettant, sur trois niveaux, d’installer des bureaux, des magasins et des chambrées pour les équipages. Du côté ville, une travée arrière, édifiée sur quatre niveaux, aligne de nombreux locaux (ateliers, bureaux, magasins, armureries), séparée des alvéoles par une voie ferrée »5.
Les alvéoles sont protégées par l’emboitement de quatre toits (de 8,75 m au total) qui tient compte de l’évolution des bombes mises en circulation par les alliés. Par exemple, pour affronter le possible largage des bombes anglaises Tallboy (5,4 tonnes), un maillage de poutres a été utilisée, avec l’idée qu’il ferait exploser la bombe avant même qu’elle ne pénètre la surface. Mais contrairement à d’autres sites, dont le blockhaus d’Eperlecques (voir la page dédiée à ce site en ces pages), cette bombe n’a pas été utilisée à Saint-Nazaire.

Quoi qu’il en soit, la construction de la base a duré plusieurs années et s’est interrompue en 1944 avant même son achèvement. Elle a nécessité la fabrication de 480 000 m3 de béton. Elle est complétée par une écluse fortifiée qui doit protéger les U-Bootes lors de leur sortie. Un des angles de celle-ci comporte une coupole blindée pour mitrailleuses. Terminée en 1944, il semblerait que l’écluse n’ait jamais servi. Concernant les ouvriers qui ont travaillé sur le chantier de la base, les chiffres avancés par Luc Braeuer (2011 : 19) sont impressionnants :
« Jusqu’à 4 600 personnes, 1 502 membres directs de l’Organisation Todt assistés par 3166 ouvriers recrutés par des entreprises diverses sont employées pour ce chantier. Les travailleurs sont venus d’Allemagne, de France, de Belgique, de Hollande, de Pologne, d’Italie, de Tchécoslovaquie et de Russie pour trouver un travail assez bien rémunéré, les salaires des ouvriers étrangers étant alignés sur ceux des Allemands. Les autorités françaises de Vichy fournissent également à l’Organisation Todt un grand nombre de travailleurs recrutés en Afrique du Nord, dont certains obtiendront des postes d’encadrement, ainsi que d’anciens Républicains espagnols réfugiés en France qui étaient internés dans des camps de la zone libre ».
Quotidien, le chantier peut même être prolongé la nuit, lors des phases de coulage du béton. Impossible de ce fait de l’invisibiliser d’autant qu’à la nuit tombée, des projecteurs éclairent la zone pour la sécuriser. Les Alliés sont donc tenus au courant de l’avancée des travaux par les nombreuses photographies qui sont prises sur le chantier, mais aussi par des résistants qui, se faisant recruter, font passer des informations à son sujet.
Pendant toute la durée de l’occupation, mais plus fréquemment encore à partir du mois de novembre 1942, les Alliés bombardent la base et le port (la ville également). Avant cette période, on peut néanmoins évoquer le raid du 28 mars 1942 ou Opération Chariot qui détruisit la forme Joubert afin d’empêcher l’accostage du plus gros cuirassé de la marine allemande, le Tirpitz. Les dégâts furent si importants que la forme Joubert ne fut jamais réparée. Jusqu’à la fin de la guerre, les Alliés lancent une cinquantaine de bombardements afin de détruire l’infrastructure portuaire. Les victimes sont nombreuses et ne sont pas seulement militaires. Par exemple, le raid du 9 novembre 1942 touche le port et les chantiers navals, mais il fait aussi des victimes parmi les apprentis et contremaîtres d’une école d’apprentissage. C’est le cas aussi du raid du 28 février 1943 qui détruisit 60 % de la ville, ou ceux des 22 et 28 mars de la même année qui amplifia les destructions précédentes. Dans son ouvrage La Base sous-marine de Saint-Nazaire, Luc Braeuer (2011 : 19) explique les effets de ces attaques sur l’absentéisme des ouvriers :
« De plus en plus d’ouvriers ne reviennent pas travailler avec l’accélération des bombardements alliés à partir de novembre 1942. Le chantier compte par exemple 735 manquants en janvier 1943. Les volontaires se faisant plus rares, l’Organisation Todt va essayer de les remplacer par des travailleurs forcés, notamment du STO qui arrivent sur place à partir de mars 43. Mais ces derniers ne sont pas nombreux à se présenter à l’appel. Du coup, les travaux de consolidation de la base prennent du retard. Pour conserver les ouvriers qui restent, l’Organisation Todt installe des gardes qui reçoivent chacun la charge de surveiller trois travailleurs étrangers. Ce surveillant n’est pas forcément un Allemand, de nombreux volontaires européens principalement Flamands, Belges et Français se sont engagés comme gardes dans l’O.T. Appelés Schütz-kommandos, ces gardes en uniforme portent sur la manche l’écusson de leur nationalité ».
En dépit de ces problèmes, la base tient debout et résiste aux bombardements, remplissant de la sorte la mission qui lui est dévolue. Ainsi le nombre de sous-marins faisant escale à Saint-Nazaire augmente-t-il au fur et à mesure des aménagements : ils sont trois au cours du second semestre de 1940. Quelques mois plus tard, c’est la totalité de la 7e flottille – Flottille Wegener du nom du Kapitänleutnant Bernd Wegener (1884-1915), un commandant d’U-Boot de la Première Guerre mondiale – soit 113 bâtiments, qui sont susceptibles d’être accueillis. À partir du mois de février, la 6e flottille de Dantzig est elle aussi affectée à Saint-Nazaire. De flottille d’entraînement, elle devient flottille de combat.



Les Allemands résistent à l'avancée des Alliés
Après le débarquement en Normandie et la percée d’Avranches, les Alliés pénètrent le territoire occupé. Plus particulièrement à Saint-Nazaire :
« Le Kapitän-zur-See Hans-Rudolf Rösing, chef à Angers du FdU West (commandement des U-Boote à l’Ouest) ordonne l’évacuation totale de la base sous-marine. La ville de St-Nazaire, encerclée, n’a plus d’intérêt pour les U-Boote qui sont systématiquement pris en chasse par les avions et les bâtiments alliés. La 6. U-Flottille doit être dissoute tandis que la 7. Flottille va être transférée en Norvège » (Braeuer, 2011 : 30).
Si les Américains libèrent la Bretagne, ils n’entrent pas pour autant dans les ports de Brest, Lorient et Saint-Nazaire qui sont transformés en forteresses sur ordre d’Hitler. À Saint-Nazaire, de septembre 1944 à mai 1945, les Allemands s’enferment donc dans une poche qui, « avec ses 2 000 km2 de superficie » (Simonnet, 2015 : 244)6, est la plus étendue de celles existantes.
La plupart des sous-marins ayant quitté Saint-Nazaire, les activités des personnels qui sont encore sur la base diminuent. Une partie est « rattachée à des unités d’infanterie pour constituer des sections de défense » (Braeuer, 2011 : 50) ; une autre doit « construire des armements de fortune pour renforcer l’artillerie sur le front de la Poche et recevoir les six U-Boote qui vont encore accoster pendant l’encerclement » (ibidem). Sont en outre réalisés différents équipements qui ne peuvent plus être acheminés. Ils font d’ailleurs l’objet d’une exposition qui se tient au début du mois d’avril 1945. Elle est annoncée dans le journal propagandiste de la Poche, Die Festung, sous le titre « Ici, nous montrons ce que nous pouvons faire ! » (Braeuer, 2011 : 51). Du côté des civils encore sur place, l’angoisse grandit à mesure que les combats se rapprochent. Les Allemands envisagent l’évacuation de la population, particulièrement celle des 40 000 personnes qui résident dans la partie urbaine de la zone.
« Pour ceux qui ont décidé de rester vivre dans la poche de Saint-Nazaire, au risque d’y perdre la vie, le quotidien est particulièrement dur. Coupée volontairement dès le début du mois d’août par la société électrique de Basse-Loire, l’électricité n’alimente plus les villages à l’intérieur du camp retranché. Les Allemands parviennent à produire leur propre énergie à partir de la centrale thermique de Saint-Nazaire, mais cette source d’électricité est dirigée prioritairement vers les hôpitaux, les services des eaux, les services de la Croix-Rouge, les mairies et les églises. Pour le reste, pour les milliers de particuliers, il faudra vivre sans, les Américains et les autorités françaises ne parvenant pas à s’entendre au sujet du rétablissement de l’électricité dans la poche. Cette situation est d’autant plus catastrophique que les habitants manquent aussi cruellement d’autres sources d’énergie et de chauffage, les combustibles comme le charbon et le gaz ayant cessé d’être livrés dès la fermeture de la poche. Le bois de chauffage devient dès lors une denrée rare » (Simonnet, 2015 : 268-269).
Des évacuations sont organisées jusqu’à la reddition, la dernière se déroulant le 16 avril 1945. Les populations craignent en effet que des bombardements similaires à ceux qui ont rasé Royan en janvier 1945 ne se produisent. C’est d’ailleurs ce que veut empêcher le sous-préfet Antoine Benedetti (1894-1966) qui s’est déplacé à Paris « pour plaider auprès de l’entourage du général De Gaulle la cause des civils, mettant en avant que la reddition allemande restait encore possible et qu’il allait s’employer à l’obtenir » (Simonnet, 2015 : 284). À son retour, il rencontre le général commandant Hans Junck « pour lui parler d’une éventuelle reddition » (Ibidem). L’officier attend les ordres de sa hiérarchie. Ceux-ci tardent.
Le 7 mai à Reims est signée la capitulation sans condition de l’Allemagne. Ce n’est pourtant que le lendemain, le 8 mai 1945, que le général commandant Junck signe à Cormerais la reddition de la Poche de Saint-Nazaire et dont on peut voir la représentation dans le Musée du grand Blockhaus à Batz-sur-Mer (voir en ces pages l’article à ce sujet).

Les Allemands disposent de deux jours pour dégager les accès de la poche,
« déminer les passages, combler les fossés antichars, remettre leurs armes et se constituer prisonniers. Ce n’est donc que le 11 mai 1945 qu’ils [les Alliés] ont prévu de pénétrer dans l’ancienne forteresse allemande. Encore deux jours d’attente pour les “empochés” avant de pouvoir accueillir leurs libérateurs » (Simonnet, 2015 : 286).
Le 11 mai, la libération est officialisée à l’hippodrome du grand Clos à Bouvron. « À son terme seulement les Alliés pourront enfin pénétrer dans la poche » (Ibidem).
Que faire de ce monstre de béton ?
Après la guerre, le traumatisme est tel que, dans le plan d’urbanisme qui envisage la reconstruction de Saint-Nazaire, la ville nouvelle tourne le dos au port, cédant à celui-ci ce monstre de béton dont on ne sait que faire. D’autant que si la ville a été détruite à 85 % par les bombardements, la base a pour sa part résisté, rappelant des années sombres ainsi qu’une libération tardive. Le 1er avril 1946, sa gestion « est confiée à l’administration du port de Saint-Nazaire, dépendant du ministère des Travaux publics et des Transports » (Braeuer, 2011 : 64). Pendant une courte période : « De 1952 à 1955, les chantiers navals nazairiens construisent 8 dragueurs de mines pour la Marine Nationale dans deux alvéoles à sec » (Ibidem). En outre : « Si les alvéoles 6 à 14 hébergent des petits bateaux de plaisance, la plupart des autres alvéoles sont comblées de terre. Une usine de phosphates s’installe dans les alvéoles 8 à 13, une autre de soja occupe les docks 1 à 5 » (Ibidem). En dépit de ces « occupations », la base sombre dans une période de dégradations.



Dans les années 1980, un changement s’amorce. En effet, en 1983, un projet global de développement de la ville « Cap 2005 » est lancé. La zone commence alors à faire l’objet d’une réflexion quant à son avenir. « En 1987, le sous-marin français S-637 Espadon, copie du sous-marin allemand du type XXI construit à la fin de la guerre, est installé dans un sas bétonné et ouvert au public » (Ibidem). Dix ans plus tard, la ville rachète à la Marine nationale 10 des 15 hectares de la zone concernée ainsi que la base sous-marine. Très vite, cette dernière est partie prenante d’un vaste projet de réaménagement urbain, incluant initiatives commerciales et culturelles.
La ville de Saint-Nazaire lance alors un concours d’urbanisme, remporté par l’architecte catalan Manuel de Solamoralès. Ce dernier prévoit de percer les alvéoles de la base sous-marine pour faire entrer la lumière en faisant se rejoindre le port et la ville. Il veut faire du toit terrasse un lieu de promenade en érigeant une rampe d’accès pour y accéder. En juillet 1997, la municipalité autorise l’accès au toit de la base d’où l’on peut découvrir l’estuaire de la Loire d’un côté, l’étendue de la ville de l’autre. Dès l’ouverture, les visiteurs sont présents. Dans un article des Echos (« Saint-Nazaire réhabilite sa base sous-marine », 21/08/1997), le projet urbain est présenté. La base n’est plus écartée ; elle est au contraire au cœur de la démarche « ville-port » qui a aussi pour ambition d’attirer le public vers un tourisme industriel.
« L’ensemble du projet “ville-port” est estimé à 500 millions de francs d’investissements sur au moins cinq années, dont 150 millions d’investissements publics, la ville de Saint-Nazaire prévoyant d’en supporter elle-même 60 millions. La définition du programme, qui porte sur 15 hectares, a été confiée à l’architecte espagnol Manuel de Sola Morales. Il prévoit la création d’un nouvel axe urbain reliant le centre-ville au port, perpendiculaire à la base sous-marine, traversant des logements, des bureaux et des commerces, dont un hypermarché de 3.000 m2. Deux autres alvéoles de la base seront percées et le bâtiment sera aménagé pour abriter des commerces, restaurants, un complexe cinématographique, un bowling et une “expo-spectacle” permanente sur les paquebots, baptisée “Escale-Atlantique” ».


Le maire Joël Batteux joue un rôle fondamental dans la mise en place de ces transformations qui ne font pas pour autant l’unanimité. Par exemple, l’association Saint-Nazaire 2001 s’y oppose pour des raisons de coût et réclame un referendum sur la question. Qu’à cela ne tienne, les projets avancent , et en 1999, l’exposition-spectacle « Tintin, Haddock et les bateaux » est présentée dans les alvéoles prévues à cet effet. Puis en avril 2000, « Escal’Atlantique » fait l’actualité. Annoncée à grand renfort d’articles dans les presses nationales et régionales, l’exposition-spectacle annonce « le renouveau de l’activité navale » (Les Échos, 21-04-2000). En reconstituant un paquebot de luxe, elle fait en effet écho à l’agenda des Chantiers de l’Atlantique dont le carnet de commande affiche alors la construction de luxueux paquebots. Précisons que trois ans plus tôt, la ville s’inquiétait de voir les commandes diminuer au profit des chantiers japonais ou coréens. Dominique Hervouët, dans Le Figaro (« Saint-Nazaire sauvée par les paquebots », 19/09/2000), explique :
« Il y a dix ans, les Nantais qui se rendaient à La Baule et sur les plages de la presqu’île guérandaise prenaient la contournante. Ils évitaient soigneusement d’entrer à Saint-Nazaire, la cité industrielle de l’estuaire de la Loire, au-dessus de laquelle se profilaient les immenses ponts roulants des chantiers navals que l’on disait en déclin. Aujourd’hui, tout a changé. Saint-Nazaire a la cote et les automobilistes prennent le chemin de son port pour aller contempler, aux différents stades de leur construction, les paquebots qui garnissent les cales des Chantiers de l’Atlantique (groupe Alstom). Plus de 10 000 touristes ont visité le site cet été. Sacré capitale des paquebots depuis que ses chantiers navals ont pris l’ascendant sur leurs concurrents européens, Saint-Nazaire a vu son titre confirmé en mars dernier lorsque la Cunard [compagnie maritime américano-britannique] a confié à Alstom Marine le soin de construire le plus grand paquebot au monde (340 mètres de long), le Queen Mary II, l’héritier du légendaire Queen Elizabeth II. En moins de deux ans, les Chantiers de l’Atlantique ont pris plus de contrats qu’aucun autre de leurs concurrents et obtenu le tiers des commandes mondiales… Leur plan de charge compte quatorze navires à construire dans les trois années à venir. Un record ! ».
Un an plus tard, la formule semble avoir réussi le pari d’attirer les touristes depuis l’exposition-spectacle, locomotive du site, jusqu’aux chantiers de l’Atlantique. Une dépêche de l’AFP – reprise dans plusieurs titres de presse – du 23 juillet 2001 (« Les Chantiers de l’Atlantique ouvrent leur site industriel aux touristes (REPORTAGE) ») raconte :
« Les Chantiers de l’Atlantique, à Saint-Nazaire, accueillent de plus en plus de touristes – près de 33.000 l’an dernier – attirés par les paquebots porteurs de rêve et d’une histoire mythique : pendant l’été, sept à huit fois par jour, un car y emmène une cinquantaine de visiteurs. D’abord, se munir d’un casque et de lunettes de chantier. Ensuite, monter dans le car, au pied de l’immense base sous-marine construite par les Allemands en 1941 sur le port de Saint-Nazaire, qui vous emmène aux Chantiers, véritable ville dans la ville avec leurs 126 hectares en bord de Loire et leurs six kilomètres de route de ceinture. C’est là qu’est né le Normandie dans les années 30, là que naîtra bientôt le Queen Mary II, plus grand paquebot de croisière de tous les temps. Dans le car, le guide Valéry Billote décrit tout le processus de fabrication, de la tôle plate à la coque, jusqu’aux dernières touches de décoration intérieure. Il raconte la vie à bord, le développement touristique de la croisière, le paysage économique de la construction navale dans le monde. Les enfants s’ennuient un peu, les adultes se concentrent mais ne peuvent s’empêcher d’être distraits par la vue du chantier, son immensité, ses couleurs vives contre le ciel gris et la folle activité de centaines d’hommes en bleu, circulant à vélo, activant une grue, soudant du métal munis de grosses lunettes au milieu d’une gerbe d’étincelles. Les ouvriers, imperturbables, observent distraitement le car, l’air un peu goguenard mais le menton haut, visiblement fiers de la haute technicité du site et de leur propre savoir-faire ».
En 2002, Escal’Atlantique compte 135 000 visiteurs, le sous-marin espadon, 85 000, et les Chantiers de l’Atlantique, 79 000. Mais la ville ne s’arrête pas là, le projet Ville-Port 2 prolonge la réhabilitation de la base et du quartier alentour. C’est une agence berlinoise, LIN Berlin, qui est aux commandes avec les architectes Finn Geipel et Giulia Andi. Ces derniers continuent la transformation des alvéoles en installant, à partir de 2004 avec une inauguration en 2007, deux halles de Musiques Actuelles et de Formes Émergentes dans les alvéoles 13 et 14 (le LIFE et le VIP). Au-dessus de l’alvéole 14, sur la partie correspondante du toit de la base, ils positionnent le radôme de l’Otan, venant de l’aéroport de Berlin-Tempelhof. Ce matériel fait 16,5m de diamètre et 8m de haut. Il pèse 5 tonnes. Il est inauguré en janvier 2007. Joël Batteux raconte son arrivée au journaliste Benoît Robert (« Saint-Nazaire, son ancien maire… et son radôme », Ouest France, 05/01/2021) :
« Un vrai défi qui, avec le temps, amène son équipe jusqu’au cabinet Lin de Berlin, celui où travaille l’urbaniste et architecte Finn Geipel. L’homme devient, avec Giulia Andi, maître d’œuvre du projet de “Alvéole 14”. “Le fait que cela soit un Allemand qui prenne en charge la conception, c’était un joli symbole.” Mais l’affaire ne s’arrête pas là, puisqu’un jour, l’architecte, qui navigue entre la France et l’Allemagne, arrive dans le bureau du maire en affirmant avoir rencontré le ministre de la Défense d’outre-Rhin. La décision de fermer l’aéroport historique de Berlin-Tempelhof avait été prise. Il fallait recycler le matériel, ainsi que l’immense structure qui abritait le radar de l’Otan. “Moi, je connais un endroit où le mettre !” lui a dit Geipel. “C’était parfait. Le radôme représente un truc qui, dans mon esprit, envoie ses rayons de partout. Comme un lieu de culture en ébullition !” Après une visite effectuée dans la capitale allemande, le marché est alors conclu, avec un transport de la structure aux frais de l’Allemagne. “Son rôle à Saint-Nazaire ? Peut-être symbolique ma foi, même s’il a accueilli des manifestations culturelles. En tout cas, je le vois toujours comme une bulle de liberté dans cette grosse cathédrale de béton”. »

En 2003, l’équipe italienne Secchi-Vigano renforce pour sa part la vocation culturelle du quartier en investissant l’ancienne gare, alors murée [voir le projet sur le site de cette équipe]. Tout est donc en place pour confirmer la mue du quartier de la base et en faire un lieu de sortie non seulement touristique mais locale. D’autant qu’à partir de 2009, le paysagiste Gilles Clément7 met en place, sur le toit du Bunker, un jardin appelé Tiers paysage qui donne libre cours à la nature dans un lieu inhabituel – « frugal » en certains endroits -, comme il l’explique dans une leçon prononcée au collège de France le 5 janvier 2012 et que l’on peut consulter sur YouTube. Elle fait d’ailleurs partie d’un ensemble très intéressant de conférences (2011-2012) : « Jardins, paysage et génie naturel ».
C’est à la diversité et à la résistance que ce jardinier engagé en appelle, lui qui invite la flore à proliférer sans contrainte dans un des trois jardins installés sur le toit de la base – Le Jardin des Étiquettes8 – où ce sont des graines venues du ciel, des oiseaux, du vent ou des semelles des visiteurs qui sont attendues pour coloniser un substrat peu épais. Et c’est au cours de l’été 2011 que des visites de la base, incluant le toit, sont organisées. Elles sont une première dans ce lieu toujours paré d’une charge traumatique importante. Mais ces visites s’imposent, de même que l’occupation plurielle de la base s’enrichit. Parmi les réalisations, on note l’inauguration en 2018 d’un espace polyvalent et modulable dans l’alvéole 12, dédié au monde associatif et la création d’un jardin urbain expérimental et citoyen sur le toit. C’est en 2017, à l’occasion du festival musical nazairien « Les Escales » et de la mise à l’honneur, à cette occasion, de la ville de Détroit, pionnière dans le domaine de l’agriculture urbaine, que l’idée fait son chemin.
La crise sanitaire ayant différé la mise en place du projet qui devait voir le jour en 2021, c’est en 2023 que celui-ci a pu exister, un potager hors sol étant installé sur le toit de la base. À noter un autre projet – qui aurait dû voir le jour à l’été 2024 – atteste de l’ouverture du site à des initiatives plurielles. Il s’agit de la mise en place – sous l’alvéole 12, avec des prolongements dans les alvéoles 10 et 11 – d’un parcours ludique mêlant accrobranche et via ferrata. Portée par trois entrepreneurs locaux, la demande a été déposée dans le cadre d’un appel à projets « Place à prendre », lancé par la ville de Saint-Nazaire en 2021. Le parcours sera ouvert au public dans le courant de l’année 2025.
En conclusion : un dossier toujours aussi complexe…
La base sous-marine de Saint-Nazaire est connue et visitée pour le passé de la Seconde Guerre mondiale qu’elle incarne. Outre le bâti – avec en certains endroits des inscriptions et gravures allemandes non effacées – qui, de fait, en témoigne, des plaques commémoratives ont une visée mémorielle. Tel est le cas de celle inaugurée en février 2017 qui, à l’instar des bases de Bordeaux ou de Brest, rend hommage aux travailleurs forcés étrangers, dont beaucoup étaient des Républicains espagnols. Tel est aussi le cas mais dans un autre registre, d’une plaque apposée au passage à l’an 2000, signalant au maire ou à la mairesse de Saint-Nazaire qui occupera cette fonction en 2050, qu’il ou elle devra rendre public le contenu des écrits que des Nazairiens ont livrés au futur.


Mais la base est aussi fréquentée pour la diversité des projets qui occupent son espace. Elle l’est également tout particulièrement pour le patrimoine industriel qui, les chantiers navals ayant été créés en 1862, puise ses racines dans une période antérieure à la présence allemande. L’exposition-spectacle Escal’Atlantique fait d’ailleurs directement le lien entre les années précédant la Seconde Guerre mondiale et les chantiers contemporains, la construction de navires luxueux étant l’un des arguments touristiques mis en exergue. En atteste la phrase en accroche qui figure sur le site internet de Saint-Nazaire renversante9 : « Au cœur de la construction de navires spectaculaires ». Quant à la rubrique « Patrimoine » du même site, elle évoque la modernité du secteur. Le patrimoine moderne qu’elle valorise est donc tourné vers l’avenir et éloigné de toute forme de nostalgie ou de rancœur, avec ce résumé :
En effet, Saint-Nazaire a été labellisée Ville d’art et d’histoire en janvier 2020. Le label est attribué par le ministère de la Culture, sur proposition du Conseil national des Villes et Pays d’art et d’histoire. À cette occasion, le Conseil national a salué « l’ambition et la qualité de la politique culturelle de la ville, formalisée par plusieurs conventionnements avec la direction régionale des Affaires culturelles (DRAC). Il reconnaît en outre dans le patrimoine de la ville des éléments d’intérêt national. » Cette reconnaissance et les projets qu’elle salue sont fondés sur une transformation de l’idée même de patrimoine. Pour la base par exemple, sont annoncés des espaces qui ne témoignent pas seulement de la présence allemande. Loin de là. D’ailleurs, ceux-ci ont été profondément transformés, un nombre importants d’anciens bureaux ou d’ateliers ayant été supprimés au profit d’aménagements plus fonctionnels. En revanche, font désormais partie du patrimoine des ajouts à la construction d’origine tels le radôme (fatigué !) de l’aéroport berlinois de Tempelhof ou le Tiers-paysage.
Pour autant, l’actualité de la base connait des problèmes d’envergure qui ravivent des désaccords à son sujet et interrogent à nouveau l’opportunité de préserver un tel bâtiment. Ils ont été prononcés le 22 novembre 2024, lors d’un conseil municipal. Il y a été notamment question des travaux auxquels la municipalité doit consentir pour pérenniser le toit de la base et la passerelle que l’on emprunte pour y accéder. À cette occasion, les conseillers de la majorité municipale et l’opposition ont montré un désaccord fondamental : « Avec d’un côté le souci de préserver un lieu patrimonial et touristique “cœur battant de la culture et témoignage puissant de l’histoire de la ville” et de l’autre, le rappel d’ “une blessure majeure pour les habitants qui vivaient à cette époque-là” ». Dans Saint-Nazaire News du 27 novembre 2024, les arguments des uns et des autres sont présentés :
« L’opposition s’est exprimée à la fin de la présentation du projet, par la voix du conseiller municipal Philippe Caillaud10. “Vous parlez de ce bâtiment comme d’un patrimoine, c’est un peu gênant” note-t-il en poursuivant “c’était un élément construit par l’occupation allemande, et l’objet principal des bombardements (…) Ce monument a constitué aussi une blessure majeure pour les habitants qui vivaient à cette époque-là” s’exprime le conseiller d’opposition, qui estime par ailleurs que le choix du maintien du bâtiment “n’a pas été une bonne nouvelle”. La question s’était en effet posée en 1997 sous Joël Batteux, mais la base avait finalement été conservée, ce qu’assume le maire actuel de Saint-Nazaire. David Samzun répond “votre intervention est choquante (…) personne n’insulte ici l’histoire de cette ville (…) je partage l’acte politique qui a été de conserver la base sous-marine (…) Il ne s’agit pas de nier ces hommes et ces femmes, et je n’ai jamais entendu Joël Batteux renier l’histoire de Saint-Nazaire” s’emporte-t-il. »
La ville de Saint-Nazaire a conduit des études de diagnostic à des fins de maintenance et de sécurité. Le constat est sans appel : des infiltrations d’eau sont importantes et ont endommagé des équipements dont l’ascenseur permettant d’accéder sur le toit. Par temps de pluie, l’eau s’infiltre dans les bâtiments. Mais la base étant labellisée architecture contemporaine remarquable, la ville souhaite effectuer des travaux pour maintenir l’édifice en état et pérenniser les activités qu’elle accueille. L’enveloppe des travaux est importante : elle s’élève à 7,7 millions d’euros. Lancée en début d’année 2025, la procédure du marché public verra la sélection par un jury d’un lauréat. Les travaux devraient commencer en 2026 et durer entre 14 à 18 mois. Dans un article du Figaro (« La base prend l’eau », 08-02-2025), des explications sont données par Emmanuelle Bondu (Chargée de mission à la Sonadev et responsable du programme de préservation de la base sous-marine) :
« Le gros œuvre consistera à refonder “intégralement” la gestion des eaux pluviales. “Le système actuel n’est pas en bon état, les ouvrages hydrauliques sont sous-dimensionnés, constate la responsable d’opération. Nous allons passer en revue près de trois kilomètres de joints de dilatation et tout reprendre pour que les eaux s’écoulent le plus rapidement dans ses exutoires, au lieu de disparaître dans l’éponge qu’est devenue la base” ».
Conséquence de la situation, le toit sera dévégétalisé et les installations du paysagiste Gilles Clément déplacées. La première adjointe au maire de Saint-Nazaire, Céline Girard-Raffin, explique au Figaro (08-02-2025) que la ville a minimisé la complexité de l’édifice. Aucun retour en arrière n’est envisagé tant la ville doit à sa base et à ses aménagements une partie de sa notoriété. Cette embarrassante construction pendant plusieurs décennies s’est imposée si massivement dans le tissu urbain qu’il est inenvisageable de l’abandonner. Certes, quelques voix se font entendre pour regretter le coût financier d’une telle campagne de travaux mais, comme le suggère un historien local, Christian Morinière, toujours dans le Figaro (08-02-2025),
« il est désormais trop tard pour faire marche arrière […]. Aujourd’hui, le site est devenu un lieu de vie du centre-ville, prisé des amoureux, bondé lors des beaux jours. La mairie doit assumer ses choix et entretenir le bâtiment, en continuant de se l’approprier ».


- Joël Batteux est resté maire de Saint-Nazaire entre 1983 et 2014. Membre du parti socialiste auquel il a adhéré en 1974, il a quitté le PS en 1993 pour rallier le Mouvement des citoyens de Jean-Pierre Chevènement. En 2002, il a rompu avec ce dernier et a fondé l'Association pour une gauche républicaine.
- Les bases de sous-marins et de vedettes sont Dunkerque, Boulogne, Le Havre, Cherbourg, Brest, Lorient, Saint-Nazaire, La Rochelle/La Pallice, Bordeaux, Marseille.
- Braeuer, Luc, 2011. La base sous-marine de Saint-Nazaire. Le Pouliguen, Liv’Édition.
- Braeuer, Luc, 2018. La base sous-marine de La Rochelle. Le Pouliguen, Liv’Édition.
- Chazette, Alain et al., 2018, Les bases de sous-marins et de vedettes du Mur de l’Atlantique. Vertou, Éd. Histoire et fortifications, p. 68.
- Simonnet, Stéphane, 2015. Les Poches de l’Atlantique. Les batailles oubliées de la Libération : janvier 1944-mai 1945, Paris, Tallandier.
- Gilles Clément, 2004. Manifeste du Tiers paysage, Paris, Éd. Sujet/Objet.
- Les trois jardins de Gilles Clément sont : Le Bois de trembles qui occupe la partie achevée du toit, le Jardin des Étiquettes situé sur une zone à proximité du dôme, Le Jardin des Orpins qui correspond à une parie inachevée du toit.
- La marque « Saint-Nazaire renversante » a été créée en 2019 par l’agence Disobey de Nantes. C’est le studio Katra (Nantes) qui en a décliné le positionnement en misant sur le patrimoine, en même temps que sur la pluralité, l’originalité et l’inventivité. Cinq ans plus tard (février 2025), la stratégie a été actualisée mais sans faire appel aux agences nantaises. Messages et visuels ont été modernisés à l’instar du nom « Base sous-marine » qui a été apposée sur l’édifice (2024) et qui fait partie d’une réflexion sur la totalité de la signalétique et des supports de communication.
- Ingénieur agronome de formation, Philippe Caillaud est depuis 2020 exploitant agricole dans la filière du bio. Sur son exploitation, il propose de la vente directe. Il est conseiller municipal d’opposition sur la liste « Ensemble Solidaires et Écologistes ».
