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Diorama_Le Grand Blockhaus

Le Grand Blockhaus de Batz-sur-Mer

Marc et Luc Braeuer sont deux frères passionnés d’histoire qui, en plus de vingt-cinq ans, ont acquis trois blockhaus qu’ils ont transformés en musée1 La première acquisition, Le Grand Blockhaus, est située à Batz-sur-Mer, en Loire-Atlantique, et a ouvert ses portes en 1998. C’est dans ce lieu que j’ai rencontré les propriétaires et c’est de lui dont il sera plus particulièrement question ici. Marc Braeuer m’y a non seulement fait visiter le musée mais il a raconté beaucoup d’histoires se rapportant à des faits ou des personnalités qui éclairent sous un jour particulier un pan de la Seconde Guerre mondiale et de l’occupation allemande2. Le deuxième site se visite à La Rochelle, en Charente-Maritime où, à partir de la fin de l’année 2012 (avec une ouverture en 2013), les frères Braeuer ont enrichi le parcours et le contenu d’un bunker qui, jusque-là, n’était qu’occasionnellement fréquenté (le Bunker de La Rochelle). Le troisième est situé aux Sables d’Olonne où le Musée Blockhaus-Hôpital a ouvert en 2017. Depuis la pandémie de Covid-19, on peut déambuler depuis chez soi dans les trois musées, les propriétaires proposant une visite virtuelle qu’ils assurent en binôme et qui est complétée par de nombreux encarts sur les vitrines, les panneaux explicatifs, l’un ou l’autre objet de la collection…

Tout en étant une partie du Mur de l’Atlantique, chacune de ces constructions a rempli une fonction spécifique. La première est un ancien Poste de Direction du Tir lourd S414 qui, comme le signale le site du musée, a été mis en service à partir du 8 février 1943, après 3 mois ½ de travaux. La construction du deuxième s’est achevée en octobre 1941. Elle comporte « deux grandes chambrées pour un total de 62 officiers et 6 chambres individuelles notamment pour deux amiraux, un grand bar, un bureau, un local technique et des sanitaires » 

Une chambrée du bunker de La Rochelle
Une chambrée du bunker de La Rochelle
Infirmerie, bunker de La Rochelle
Infirmerie, bunker de La Rochelle
Un grand bar, bunker de La Rochelle
Un grand bar, bunker de La Rochelle

La troisième est un blockhaus hôpital, opérationnel en 1943, et qui, outre les vingt pièces qui le composent, disposait d’une salle d’opération. Chacun des musées déroule un récit à plusieurs entrées qui porte sur l’histoire locale autant que sur l’histoire globale et qui, tout en étant centré sur une perspective chronologique, entrelace des considérations diachroniques et synchroniques. Selon les sujets, les informations portent sur des événements clés de l’Histoire ou bien sur des personnalités, que celles-ci soient connues ou non.

La narration est au cœur de la scénographie des trois lieux : elle peut être médiée par la mise en situation de mannequins qui sont installés dans des espaces dédiés ou bien elle se concentre sur des individus en partant d’un objet, d’un vêtement, d’une photographie qui leur ont appartenu et qui ont été confiés par ceux ou celles qui, pour diverses raisons, en ont été détenteurs ou détentrices. Car, dans chacun de ces musées, outre les objets et archives collectés par les propriétaires des lieux, des dons de personnes privées sont présentés et mis en scène. Qu’ils appartiennent à ceux ou celles qui ont vécu les faits ou bien à leurs proches ou descendants, leur présence en ces lieux témoigne de la confiance accordée à Marc et Luc Braeuer en même temps qu’elle dit la volonté des donateurs et donatrices de transmettre une histoire, des sentiments, un vécu…

Ainsi les trois musées des frères Braeuer associent-ils histoires privée et commune en intriquant deux registres narratifs et deux temporalités : le récit d’une personne ayant vécu des faits qui éclairent une histoire globale ; une histoire chronologique et une thématique qui offrent un cadre à la compréhension d’événements ayant plus particulièrement touché la zone géographique dans laquelle les édifices ont été construits. Tous jouent un rôle important car ils sont les seuls musées sur la Seconde Guerre mondiale dans les trois départements concernés : Loire-Atlantique, Charente-Maritime, Vendée.

Qui sont Luc et Marc Braeuer ?

Marc et Luc Braeuer au Grand Blockhaus, 2025
Marc et Luc Braeuer au Grand Blockhaus, 2025

Avant qu’il n’aménagent le blockhaus de Batz-sur-Mer, Luc et Marc Braeuer ne se destinaient pas à ce qui fait leur notoriété aujourd’hui. Vivant à Paris, tous deux étaient engagés dans des domaines éloignés du champ de l’histoire. Marc a suivi une formation en commerce international à Bordeaux ; Luc se destinait à l’ingénierie dans le domaine de l’électronique. C’est leur passion pour le passé qui les a conduits à emprunter une voie différente de celle qui se présentait alors à eux. En effet, depuis l’enfance, ils écumaient les brocantes à la recherche d’objets dont ils aimaient reconstituer le parcours. Activité de loisir, cet intérêt s’est révélé formateur car il leur a permis d’emmagasiner un important savoir dont ils ont progressivement formulé le souhait qu’il soit mis à profit dans un projet commun.

Ensemble, ils ont donc cherché un lieu pouvant notamment accueillir leurs acquisitions sans que, au début de cette quête tout au moins, la thématique de la Seconde Guerre mondiale ait leur préférence. En revanche, le lieu qu’ils imaginaient devait réunir plusieurs critères : être un site historique situé sur la façade atlantique en excluant la Normandie, déjà très investie ; être face à la mer et évoquer, d’emblée, l’histoire dont il était un témoin ; disposer d’une surface intérieure faisant entre 250 à 300 m2 pour y présenter les objets collectionnés ; être dans état général satisfaisant. Quand le blockhaus de Batz-sur-Mer leur a été suggéré, l’édifice appartenait à la Marine nationale. Pour s’y installer, les deux hommes ont dû convaincre que leur projet était viable. C’est ce qu’ils ont fait en argumentant sur la nouveauté et l’importance de la démarche en Loire-Atlantique, évidemment auprès de la Marine nationale, mais aussi auprès du Maire de la commune et des associations d’anciens combattants3.

Vue sur la mer, à proximité du grand Blockhaus
Vue sur la mer, à proximité du grand Blockhaus
Vue sur la mer, depuis l'intérieur du grand Blockhaus
Vue sur la mer, depuis l'intérieur du grand Blockhaus

Les efforts auxquels Marc et Luc Braeuer ont consenti pour convaincre du bien-fondé de la valorisation d’une construction de la Seconde Guerre mondiale est symptomatique du faible intérêt que ce sujet suscitait encore à la fin des années 1990. Plusieurs fois, dans les articles de presse les concernant, les deux frères ont expliqué qu’ils se sont lancés dans cette aventure à un moment où ces édifices étaient délaissés. D’ailleurs, un simple balayage des presses régionale et nationale entre 1997 et 2025 est significatif de ceci, en même temps qu’il permet d’entrevoir une timide mais indéniable sortie d’oubli de la thématique. Le 17 juin 1998, un article est publié dans Figaro Scope pour vanter les qualités du Musée du Grand-Blockhaus, en intégrant sa visite dans un parcours touristique présentant plusieurs lieux à voir dans la presqu’Île de Guérande. Mais, c’est seulement 6 ans plus tard (en 2014), que l’intérêt de la presse – régionale surtout – est manifeste et désormais continue. À partir de cette dâte et chaque année, le musée fait en effet l’objet de plusieurs articles qui paraissent au moment des commémorations et anniversaires, à l’occasion de la réouverture du site après la pause hivernale, lors d’une conférence, d’une manifestation, d’une exposition, de la parution d’un ouvrage… En vingt-sept ans, les frères Braeuer sont devenus des personnalités incontournables du champ mémoriel mais aussi historique, en Loire-Atlantique, en Charente-Maritime, en Vendée et bien au-delà.

La visibilité qu’ils ont donnée à des constructions du Mur de l’Atlantique rejoint la périodisation d’autres initiatives, dont celle du Parc de l’histoire à Éperlecques. Car à l’exception de la Normandie où la préservation de Mur de l’Atlantique a bénéficié de la valorisation des plages du débarquement, les acteurs du champ mémoriel d’autres régions de France ont eux aussi dû batailler pour faire valoir leurs projets. Lors de son entretien (06/01/2024), Marc Braeuer rappelle que le Grand Blockhaus n’a bénéficié d’aucune aide publique. C’est aussi ce que le propriétaire du Blockhaus d’Éperlecques, Hubert de Mégille, nous a expliqué par rapport à son propre projet. Comme c’est le cas aux Sables d’Olonne avec le Blockhaus-Hôpital, le bunker de Batz-sur-Mer a connu plusieurs vies. Elles sont décrites, illustrations à l’appui, dans le fascicule conçu par Luc et Marc Braeuer, Guide souvenir. Le Grand Blockhaus. Musée de la Poche de Saint-Nazaire (2018 : p. 11-14). Attraction après la Libération, il était visité et l’on se faisait photographier sur ses escaliers, voire sur l’une de ses terrasses. Habité entre 1951 et 1953 « par une famille de réfugiés nazairiens »4, il a servi de support pour des affiches publicitaires (années 1960) mais aussi, pour la zone environnante, de terrain de camping… C’est donc le regard que Marc et Luc Braeuer ont porté sur lui qui en a transformé l’usage et qui a contribué à sa patrimonialisation. Et si les pouvoirs publics ont soutenu cette transformation en autorisant sa concrétisation, ils ne sont pas à l’origine de la démarche. 

Le Grand Blockhaus de Batz-sur-Mer

Tout en étant matériellement imposant – le blockhaus possède 5 niveaux dont les 3 supérieurs pour l’observation – et incontournable dans la topographie du paysage qui l’environne, ce blockhaus était paradoxalement invisible aux yeux de ses contemporains et voisins. Ainsi Marc et Luc Braeuer ont-ils donné vie à ce lieu en en prenant possession. La première année, ils en étaient locataires. Ils en sont devenus propriétaires l’année suivante. Pour aménager le site, ils ont dû déblayer 10 tonnes de déchets et ont entièrement sablé l’édifice. Mais ils ont dû aussi lever les préventions que d’aucuns pouvaient ressentir face à ces deux jeunes hommes dont le patronyme est à consonnance allemande.

Si ce résumé fait écho à des engagements d’associations ou de particuliers dans d’autres régions, une spécificité est à noter. Le projet des frères Braeuer entremêle à la perspective pédagogique – en direction de publics divers mais au sein desquels les plus jeunes occupent une place importante – une approche archivistique qui le singularise. Précieuses pour les deux frères et le savoir qu’ils diffusent, les archives qu’ils ont réunies sont également une ressource importante pour les chercheurs qui sont susceptibles de les contacter. D’ailleurs, le nombre d’ouvrages qu’ils publient, en leur nom propre, en collaboration, ou en soutien est impressionnant. À lui seul, Luc Braeuer – qui, depuis 2021, prépare une thèse en histoire à l’Université de Poitiers intitulée Étude comparative des deux camps lors du Ve siège de La Rochelle (août 1944-mai 1945) et sous la direction d’Éric Kocher-Marboeuf – est l’auteur de 52 ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale (en janvier 2025). Les deux frères ont également collaboré à 12 documentaires dont le premier pour Arte : U-455, le sous-marin disparu (2015). 

Au moment où les deux frères sont contactés pour ce projet (en 2013), Luc Braeuer est connu pour son expertise sur le sujet, lui qui consacrera 4 tomes à l’histoire des U-Boot à Lorient et qui, à ce moment-là, se concentrait sur l’écriture d’un ouvrage. Dans U-455, le sous-marin disparu, les deux frères sont parties prenantes de l’identification de l’U-455, découvert au large de Gênes. Ils retracent ainsi son histoire en même temps qu’ils recherchent les causes de sa disparition. Ils partent par exemple à la rencontre d’un ancien sous-marinier dont les souvenirs complètent la connaissance sur le sujet. On les voit également suggérer des pistes de réflexion, formuler des hypothèses, jusqu’à la conclusion, inattendue, que nous ne dévoilerons pas…

U-455. Le sous-marin disparu. Boitier du DVD
U-455. Le sous-marin disparu. Boitier du DVD

L’expertise qui leur est confiée dans ce documentaire et dans ceux qui suivent, leurs publications, les archives collectées, les contenus valorisés dans les musées – d’ailleurs régulièrement actualisés -, font des frères Braeuer un cas singulier dans le champ de la mémoire. Mettant à profit les souvenirs recueillis au fur et à mesure des années, ils ont fait de la mémoire un des apports de l’histoire présentée dans leurs musées, sans pour autant céder à sa sacralisation ni renoncer à l’objectivation des faits. Lors de l’entretien, Luc Braeuer explique qu’avant qu’ils ne s’en chargent, personne – pas même les anciens combattants qu’ils ont rencontrés – n’avait pensé à rassembler et archiver des photographies de la poche de Saint-Nazaire, ou de celle de La Rochelle. Or, il fallait forcément faire vite pour que ceux et celles qui pouvaient encore témoigner puissent légender les clichés. Aujourd’hui, le fond photographique des deux frères comporte un ensemble de 35 000 photographies environ. Elles nourrissent les livres publiés ; elles sont utilisées dans le musée ; elles sont susceptibles d’être une ressource pour des historiens travaillant sur ces questions.  

Les interrelations entre histoire et mémoire

Les différences mais aussi l’interconnexion entre ce qui a trait à l’histoire et ce qui touche à la mémoire est une donnée importante de l’historiographie contemporaine. L’Histoire vise la connaissance objective des faits, de leur causalité et enchaînement, tandis que la mémoire est pénétrée par la subjectivité et l’affectivité des acteurs et actrices qui la transmettent, la promeuvent et/ou la relaient. Des historiens, des philosophes ou des sociologues ont pensé cette distinction. Par exemple, en 1950, dans un ouvrage posthume, La mémoire collective, Maurice Halbwachs (1877-1945) a réservé un chapitre aux « Mémoire collective et mémoire historique ». Dans les années 1970, les historiens Pierre Nora (né en 1931) et Jacques Le Goff (1924-2014) ont assuré, par leurs recherches, « la promotion de la mémoire en sciences sociales »5. Les travaux du premier, notamment dans Les Lieux de mémoire (1984-1992), interrogent les lieux, objets, personnalités… qui fondent la mémoire et/ou l’identité collective d’un groupe. Dans Histoire et mémoire (1988), le second s’emploie à montrer la complémentarité entre ces deux rapports au passé, en même temps que le rôle critique dévolu à l’historien pour confronter et rationaliser les sources à disposition, dont les témoignages. Quelques années plus tard, dans le manuel Douze Leçons sur l’Histoire (1996), Antoine Prost6 (né en 1933) conduit pour sa part une réflexion sur le métier d’historien en reprenant le contenu d’un cours dispensé aux étudiants de premier cycle en Histoire, à la Sorbonne. Par son existence même, l’ouvrage et le cours qui en a nourri le contenu livrent des informations sur les préoccupations des historiens ainsi que sur les règles auxquelles il est attendu qu’ils se plient. 

À ce sujet, Antoine Prost parle du « devoir d’histoire » des historiens, offrant une répartie scientifique au vocable souvent utilisé de « devoir de mémoire » dont ces derniers se méfient. Dans le texte de la dernière leçon que « professa » en 1998 l’historien à la Sorbonne – « Comment l’histoire fait-elle l’historien ? »7 –, le chercheur argumente :

« Nos contemporains invoquent à tout propos un “devoir de mémoire” qui peut passer pour un triomphe de l’histoire. Sans cesse sollicités par les commémorations multiples, les historiens en retirent parfois le sentiment flatteur d’une plus grande utilité sociale, d’une importance et d’un prestige accrus. Jamais, semble-t-il, la demande d’histoire n’a été aussi forte. Il s’en faut pourtant de beaucoup que la demande de mémoire soit une demande d’histoire ».

Et Antoine Prost de lister quatre motifs à l’appui de son point de vue : 1- La demande de mémoire porte avant tout sur un événement ou fait précis ; 2- « Le devoir de mémoire semble proscrire l’oubli ». Or, l’historien rappelle qu’il n’y a pas d’histoire sans oubli ; 3- « La demande de mémoire comporte toujours une dimension affective : ce qui s’est passé, dont la mémoire doit être gardée, est souvent une épreuve, un drame, une tragédie ». En évoquant les faits correspondants, on invite à s’indigner et, de la sorte, on en perd la distance critique nécessaire au travail historien ; 4- « Le travail de mémoire coïncide généralement avec une affirmation identitaire », excluant de ce fait ceux et celles qui ne sont pas directement impliqués.

Quand on transpose ces arguments aux actions engagées par les frères Braeuer, on peine à distinguer celles qui relèveraient de l’histoire de celles qui auraient trait à la mémoire. On constate plutôt une complémentarité entre les deux. Lors de son entretien (06/01/2024), Marc Braeuer a raconté plusieurs anecdotes qui montrent le rôle joué par la mémoire individuelle dans les contenus historiques présentés dans le musée. Le copropriétaire explique que, tenant la caisse du musée de Batz-sur-Mer, son frère et lui ont de nombreuses fois été interpelés par des visiteurs qui leur ont raconté une histoire ou bien en lien avec le blockhaus, ou bien avec l’un ou l’autre des faits exposés dans le parcours. Par exemple, à l’entrée du blockhaus, est accroché un panneau qui expose des informations au sujet de la « Poche de Saint-Nazaire », de « La Seconde Guerre mondiale », « Des canons sur voie ferrée à Batz-sur-Mer ».

Photographie colorisée du blockhaus lors de la Libération
Photographie colorisée du blockhaus lors de la Libération
Photographie en noir et blanc du blockhaus lors de la Libération
Photographie en noir et blanc du blockhaus lors de la Libération

Outre des cartes qui relatent l’avancée des troupes en guerre, deux des trois photographies présentées représentent le blockhaus au moment de sa Libération. L’une est colorisée ; l’autre est en noir et blanc. Les façades de la construction comportent des trompe-l’œil qui consistent en des fenêtres avec rideaux. Ceux-ci avaient pour but de tromper l’ennemi en lui faisant croire qu’il s’agissait d’une maison d’habitation afin d’éviter les bombardements. Un de ces leurres existe encore sur ce site8. Lors de la visite, Marc Braeuer a raconté le contexte dans lequel la photographie a été prise : elle l’a été le 11 mai 1945 par un soldat français qui, miraculeusement, portait un appareil photo sur lui, doté de surcroît d’une pellicule. Si la date de la photographie est attestée, c’est parce que trois jours plus tard, le haut du bunker, construit en bois, avait été démonté et pillé, comme l’ont d’ailleurs été beaucoup d’éléments de ce blockhaus et de la plupart des autres. La photographie est donc antérieure au pillage. À ma question sur l’efficacité des trompe-l’œil, Marc Braeuer répond par une anecdote. En 2005, un ancien pilote américain de 83-84 ans – qui avait bombardé la base de Saint-Nazaire – est venu visiter le musée. Regardant la photographie, il fut étonné de constater l’existence de ce blockhaus dont il n’avait jamais soupçonné la réalité, en dépit des survols du site, effectués lors des opérations auxquelles il a participé. Si ce témoignage ne bouleverse pas la connaissance du lieu, il atteste de l’efficacité des leurres, expliquant par ailleurs le fait que le Grand Blockhaus soit parvenu à traverser la guerre sans dommage matériel.

Traces actuelles des leurres passés

Parmi beaucoup d’autres témoignages, il en est un qui confirme pour sa part que ce blockhaus a servi de maison d’habitation après la guerre. Un jour, une femme entrant dans le blockhaus s’exclame : « Ah ben, ça me fait drôle de voir ça. Ça c’est drôle ! ». Et la dame de raconter que sa famille – des épiciers sinistrés de Saint-Nazaire – y avait vécu entre 1946 et 1947. Si elle parle du froid ressenti dans ce bâtiment de béton, elle ajoute que, en attendant mieux, elle et les siens avaient au moins un toit au-dessus de leur tête.

En créant ce musée, Marc et Luc Braeuer avaient l’intuition qu’ils entreraient en contact avec de nombreuses personnes, dont des vétérans, et que toutes et tous raconteraient une multitude d’histoires. C’est effectivement ce qui s’est passé. Dans les premiers temps de l’ouverture du musée, des personnes venaient très régulièrement témoigner ou bien envoyaient des courriers dans lesquels elles racontaient et se racontaient. Jusqu’au début des années 2020 et pour des raisons générationnelles évidentes, les deux frères ont recueilli des témoignages oraux ou écrits dont beaucoup sont racontés lors de la visite. Évidemment, les souvenirs peuvent être fragiles, plus encore quand des décennies ont lissé, transformé, rudoyé les évocations. Pour autant, dans ce musée, ils enrichissent la connaissance historique en en personnalisant la compréhension, ne serait-ce que parce que ces témoins ou ceux et celles qui en sont les médiateurs et médiatrices ont assisté et/ou ont été acteurs et actrices des événements relatés.

En faisant leur entrée au musée, ces souvenirs résonnent les uns avec les autres. Ils ne sont pas figés dans la vitrine où ils sont exposés car ils sont continument ravivés par le rappel qu’en assurent les évocations orales et les ouvrages de Marc et Luc Braeuer. Ils participent  du récit historique qui est transmis. Si dans La Mémoire, l’Histoire et l’oubli9, Paul Ricoeur met en évidence que la mémoire individuelle se nourrit de la mémoire collective, on constate ici un mouvement inverse, d’ailleurs commentée par Maurice Halbwachs (1950). La mémoire collective exposée dans le musée se nourrit de la mémoire individuelle, celle-ci précisant un aspect ou un autre des faits identifiés et présentés.

Choix muséographiques

Les musées des frères Braeuer sont unis par un commun dénominateur qui consiste en la dimension pédagogique. Celle-ci a pour visée la présentation d’un récit chronologique directement compréhensible. Elle est adoptée autant pour présenter des faits que pour reconstituer des scènes historiques ou mettre en valeur les nombreux objets exposés dans les vitrines. Sans surprise, des panneaux émaillent la totalité des parcours des trois musées. Ils comportent des cartes et photographies qui sont elles aussi sélectionnées et agencées pour être comprises du plus grand nombre.

Dans les trois musées également, les propriétaires sont attentifs à ce que soit respecté un équilibre entre les scènes mettant en exergue des moments vécus par des Allemands et d’autres par les Français, et plus largement, par les Alliés. Cet équilibre est assuré pour éviter toute interprétation nostalgique de l’histoire. À La Rochelle, par exemple, une scène montre le maire de la Ville, Léonce Vieljeux (1865-1944), refusant d’indiquer aux soldats allemands l’accès au chemin de ronde qui leur permettra de hisser le drapeau hitlérien. Dans le bunker, cette date est commentée comme étant « le premier acte de Résistance à La Rochelle, au premier jour de l’Occupation » (voir dans ce site, l’article portant sur La Nouvelle Aquitaine où cette scène est évoquée). Aux Sables d’Olonne, si en bonne logique, sont présentées des scènes dans lesquelles des soins sont apportés aux soldats allemands, on rend aussi hommage aux Forces françaises de l’Intérieur (FFI) qui ont libéré la ville et qui ont elles aussi utilisé le bunker comme caserne, avant de partir libérer Saint-Nazaire. Et à Batz-sur-Mer, sur les 20 pièces que comporte le site, la moitié environ est consacrée aux Allemands, une autre aux libérateurs, dont les Français.

À Batz-sur-Mer, La Rochelle et les Sables d’Olonne, des scènes sont reconstituées à l’intérieur de dioramas dans lesquels des mannequins anthropomorphes incarnent des personnages ayant existé. Ce dispositif muséal apparaît vers la fin du XIXe siècle ; on le repère plutôt dans les musée d’histoire et d’anthropologie mais aussi dans des lieux consacrés aux sciences naturelles. Si depuis les années 1950 et 1960, il est moins utilisé, il demeure néanmoins présent dans certains musées d’histoire, particulièrement ceux en lien avec des conflits (voir dans ces pages, les références au Musée Dunkerque 1940). Il permet aux visiteurs d’embrasser d’un coup d’œil les caractéristiques de l’événement théâtralisé et permettrait leur immersion dans un décor mixant une forme de réalisme (par rapport aux vêtements, aux objets, aux scènes) à des caractères fictionnels (relatifs au découpage de la réalité).

Présentation de dispositifs de communication
Présentation de dispositifs de communication, Le Grand Blockhaus
Les Alliés en situation
Les Alliés en situation, Le Grand Blockhaus
Présentation d'uniformes, Le grand Blockhaus
Présentation d'uniformes, Le grand Blockhaus

Pour Luc et Marc Braeuer, collectionneurs de longue date, ces dioramas sont aussi une source d’inspiration pour dénicher l’objet, le motif, la situation qui incarneront au mieux les moments sélectionnés. Un exemple de ceci : lors de l’entretien, Luc Braeuer contextualise les caractéristiques d’une table autour de laquelle siègent des militaires allemands et alliés. La scène reprend une photographie d’époque en mettant en scène la signature de la capitulation de la garnison allemande de la Poche de Saint-Nazaire. Les faits se sont déroulés le 8 mai 1945 à Cordemais, à mi-chemin entre Saint-Nazaire et Nantes. La table a été fabriquée avec le plancher d’une maison évacuée, appartenant à la famille Moisan. Les mannequins incarnent les officiers assis tandis qu’une peinture représente ceux qui assistaient à l’événement. La table est la propriété de la mairie de Cormerais qui l’a confiée au musée pour une durée de 99 ans. Luc Braeuer explique que, contrairement aux documents d’époque en noir et blanc, on peut voir ici les couleurs des uniformes ou celle des objets dont se servent les militaires. Lors des visites avec les scolaires, cette distinction aide à comprendre l’événement et ses enjeux. Quant aux documents et serviettes posés sur la table, ils sont une copie de ceux qui sont conservés à Washington et dans le Maryland où se sont d’ailleurs rendus les deux frères10.

La table sur laquelle la capitulation a été signée
La table sur laquelle la capitulation a été signée

On le voit, les objets d’époque occupent une place centrale dans la scénographie. Si chaque objet est présenté en interrelation avec son propriétaire, les conditions dans lesquelles il a été transmis sont également précisées. Ainsi l’objet est-il valorisé par le prisme de l’itinéraire qu’il a suivi et qui le rend unique, lui qui a traversé des décennies et qui témoigne au présent de la guerre puis de l’après-guerre, mais aussi du rapport psychologique que le propriétaire entretient avec lui. De ce point de vue, beaucoup des histoires qui se rattachent aux objets sont émouvantes ; elles prouvent que ceux-ci ne répondent évidemment pas aux seuls besoins techniques mais qu’ils sont parés d’une charge symbolique qui se transforme dans le temps11. Quand des donateurs lèguent au musée un objet qui leur est cher – car il raconte un moment important de leur vie -, c’est un peu d’eux-mêmes qu’ils lèguent à l’Histoire dont ils ont été des témoins, mais aussi dans de nombreux cas, des victimes. Ainsi leur objet ne disparaîtra-t-il pas à leur décès mais, d’une certaine façon, eux non plus ne disparaîtront pas. Car en patrimonialisation leur leg, c’est leur mémoire qui, elle aussi, prend le chemin de la patrimonialisation. Quelques exemples de ceci. Dans une vitrine, est présentée la veste rayée d’un déporté à Mathausen, Jimmy Rousseau. STO à Vienne, ce dernier l’a portée après avoir été arrêté et déporté parce qu’il avait saboté la voiture d’un officier allemand. Dans une autre, une mitraillette est rangée dans un étui à violon. Elle appartenait à Maurice Champion, un résistant qui a été arrêté par les Allemands après dénonciation et qui a été déporté à Buchenwald. En visitant le musée, les propriétaires de l’une et de l’autre ont tous deux souhaité raconter leur histoire et ont proposé de donner au musée les objets résumant cette expérience traumatique, l’un sa veste de déporté, l’autre son arme. Ailleurs, dans une scène où une infirmière de la Croix-Rouge apportant des colis est représentée, l’uniforme qu’elle porte appartient à une femme allemande, Ingeborg Peters. Visitant le musée, cette dernière raconte sa jeunesse pendant la guerre et explique avoir tout perdu ensuite. Ne reste de cette époque que son uniforme de la Croix-Rouge. C’est 4 années plus tard, alors qu’elle a 89 ans, qu’elle revient à Batz-sur-Mer et qu’elle confie au musée son uniforme, justifiant ce don par l’humanité qui se dégage du musée, et par le fait que celui-ci en fera bon usage. 

Une infirmière de la Croix Rouge portant l'uniforme d'Ingeborg Peters
Une infirmière de la Croix Rouge portant l'uniforme d'Ingeborg Peters
Informations concernant Ingeborg Peters
Informations concernant Ingeborg Peters
La scène de Noël dans laquelle une infirmière de la Croix rouge est représentée
La scène de Noël dans laquelle une infirmière de la Croix rouge est représentée

L’histoire de ces personnalités comme celle de beaucoup d’autres sont racontées en même temps que sont exposées leurs photographies, au moment des faits puis lors du don, dont la date est systématiquement précisée. Objet et personne ne font qu’un ; ce qui confère à l’un et à l’autre une dimension testimoniale qui participe de la connaissance historique.

Et plus tard ?

Tout en sachant qu’ils ont du temps devant eux, Marc (né en 1965) et Luc Braeuer (né en 1970) se posent déjà la question de savoir ce qu’il en sera de la pérennisation de leurs projets mémoriels. La question est légitime. Elle s’est posée en de nombreux endroits, dont à Éperlecques où le Parc de l’Histoire recherchait un repreneur à la fin de l’année 2024. Quand on considère que ces constructions ont tardivement commencé à sortir de l’oubli, constater la difficulté qu’elles peuvent rencontrer à voir assurée leur continuité interroge. Car si l’intérêt pour l’histoire est à considérer au regard du contexte social dans lequel il se déploie, la survie des projets est aussi une affaire de personnes. Dans la plupart des expériences mémorielles, des hommes ou des femmes ont fait de leur passion pour la valorisation du passé un engagement dont la portée sociale est indiscutable. Ils ont donné sens à des projets qui, sans eux, n’auraient probablement pas existé. En tout cas, pas dans la forme qu’on leur connaît. Sans un relai institutionnel qui viendrait pallier l’absence de repreneur, ces expériences peuvent connaître des difficultés à continuer leur activité. Et, évidemment, sans un ou des passionné(s) prêt(s) à relever le défi, ces projets peuvent péricliter. Ce qui n’est pas le cas pour l’instant à Batz-sur-Mer, La Rochelle et Les Sables d’Olonne où les visiteurs répondent présents depuis des années12.

Vidéo

Podcast

  1. . Marc et Luc Braeuer sont également à l’origine du Mémorial de la Liberté retrouvée de Quinéville dans la Manche (www.memorial-quineville. com). Ils l’ont créé en 2005, mais ont renoncé au projet en 2017.
  2. . Je tiens à remercier chaleureusement Marc et Luc Braeuer pour leur accueil et particulièrement Marc Braeuer pour le temps qu’il m’a accordé et la richesse de ses évocations. En de très nombreux endroits de ce texte, je m’appuie sur les commentaires qui ont émaillé l’entretien.
  3. . Dès la première demi-année (juillet-novembre) d’ouverture du musée, 15 300 visiteurs se sont déplacés dans le Grand Blockhaus, confirmant ainsi la pertinence du projet et l’intérêt à le poursuivre.
  4. Braeuer, Luc et Marc, 2018. Guide souvenir. Le Grand Blockhaus. Musée de la Poche de Saint-Nazaire. Batz-sur-Mer, Le Grand-Blockhaus.
  5. Lavabre, Marie-Claire, 1998. « Maurice Halbwachs et la sociologie de la mémoire ». Raison présente, 128, p. 47-56.
  6. Prost, Antoine, 1996. Douze leçons sur l’Histoire. Paris, Éd. Le Seuil.
  7. Prost, Antoine, 2000. « Comment l’histoire fait-elle l’historien ? », Vingtième Siècle. Revue d’Histoire, 65, p. 3-12.
  8. On peut également en voir un sur le site des Sables d’Olonne.
  9. Ricoeur, Paul, 2014. La Mémoire, l’Histoire et l’oubli. Paris, Éd. Le Seuil.
  10. Marc et Luc Braeuer ont poussé l’intérêt du détail jusqu’à régler la montre que porte un officier allemand à l’heure de la reddition
  11. Fleury, Béatrice et Walter, Jacques, 2015. Vies d’objets, souvenirs de guerre. Nancy, PUN – Éd. Universitaires de Lorraine.
  12. À Batz-sur-Mer, 900 000 visiteurs ont été comptabilisés depuis l’ouverture du musée.

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2 réflexions sur “Marc et Luc Braeuer ou la passion de l’histoire”