
Musée mémoires 39-45. Deux frères, un musée…
Créé par deux frères, Aurélien et Clément Coquil, le Musée mémoires 39-45 a ouvert ses portes le 26 mai 2017 « après 17 mois de travail intense pour remettre ce lieu en état d’accueillir du public » (Coquil A. et Coquil Cl., 2023 : 39). Il est situé à Plougonvelin, à proximité de la Pointe Saint-Mathieu, et fait partie de la batterie d’artillerie de marine, Graff Spee. Le site même du Musée est composé de trois bunkers, reliés par des tranchées qui ont été reconstituées à partir de photographies d’origine. L’un est un bunker de modèle M151 qui pouvait accueillir jusqu’à 25 soldats ; un autre est un modèle S414 composé de cinq étages et cumulant 500 m2 d’exposition. Cette monumentale construction – le poste de commandement de Kéromnès1. – date de 1942 ; elle est formée de trois postes d’observation superposés et de deux sous-sols. Le Grand Blockhaus de Batz-sur-Mer, en Loire-Atlantique, est un édifice similaire, lui aussi aménagé en Musée depuis 1998 par Luc et Marc Braueuer (voir en ces pages l’article consacré au travail de ces deux frères). Aujourd’hui, le Musée mémoires est un site attractif, ouvert entre les mois d’avril et de novembre auxquels s’ajoutent deux semaines d’ouverture entre décembre et janvier. Il s’adresse à un large public, y compris celui composé des scolaires. Depuis son ouverture, il fait régulièrement l’objet d’articles dans la presse régionale, ou de vidéos, par exemple à l’occasion de sa réouverture au printemps ou des événements qui y sont régulièrement organisés. Dès 2017 (le 14 juin), sur le site Le Moulin à images-Studio André Moulin, un sujet lui est consacré et les deux frères présentent le lieu.
Comme c’est le cas de Luc et Marc Braueuer, propriétaires de trois musées de guerre en Loire-Atlantique, en Vendée et en Charente-Maritime, l’histoire de ces deux frères et de leur musée n’est pas banale : elle est marquée par un événement qui a orienté leurs choix de vie. Elle est racontée dans différents articles ; eux-mêmes la livrent volontiers aux visiteurs qui les interrogent à ce sujet. Dans l’ouvrage paru en 2023, Aurélien parle :
« En 1994, je suis avec mes grands-parents qui vident leur grenier. Ils jettent à la poubelle une toile de tente camouflée, que je m’empresse de récupérer. À force de questions, j’apprends qu’elle appartenait à mon arrière-grand-père, un ancien de l’infanterie coloniale qui s’engage à Lannilis en 1944. J’ai 13 ans, et à partir de ce jour, je sillonne le nord Finistère à vélo pour rencontrer les témoins de cette guerre. Un jour je propose à mon jeune frère Clément de m’accompagner afin de rencontrer Francis, un ancien résistant qui vivait non loin de chez nos parents. Celui-ci nous confie ses mémoires et quelques objets en lien avec ses témoignages. Et voilà Clément embarqué dans l’aventure ».


Comme dans d’autres itinéraires personnels, c’est un déclic – surgissant le plus souvent dans la sphère familiale – qui est à l’origine du projet professionnel que conçoivent Aurélien et Clément Coquil. Dans le récit qu’ils forgent de cette expérience, ils expliquent avoir une mission à remplir. Elle est formulée dans leur ouvrage :
« Ce qui est certain c’est que nous ressentons de la reconnaissance et une grande admiration envers ces gens dont la vie a été bouleversée, qui ont dû faire des choix et les assumer. Notre plaisir c’est de rencontrer toutes ces personnes, de sauver ces vestiges voués bien souvent à finir en déchetterie ».
Ainsi la transmission des objets et des paroles testimoniales diverses est-elle au cœur de la démarche des deux hommes. En facilitant l’accès du plus grand nombre à ces traces historiques, ils en patrimonialisent les contenus en même temps que, d’une certaine façon, ils en orientent la réception par le prisme de la muséographie. Dans Le Télégramme (1er juillet 2017), le journaliste David Cormier écrit à propos de ce jeune Musée :
« C’est un musée de son temps. Celui où l’on lit au moins autant l’Histoire par les témoignages des petites gens qu’au travers des chefs d’État. La tendance est certes loin d’être nouvelle mais elle se développe dans nos sociétés et elle est au cœur même du Musée-Mémoires 39-45, à Plougonvelin ».
Les témoignages sont portés par une scénographie et une ambiance qui plongent les visiteurs dans le passé, adoptant de la sorte une démarche immersive. Les sens des visiteurs sont en effet mis en éveil lors de la déambulation ; ils sont confrontés à la violence de certains événements, ou tout au moins, à leur charge émotionnelle. Cette stimulation est déjà à l’œuvre sur la page d’accueil du site internet du Musée qui déroule une bande sonore dans laquelle des personnes racontent le vécu de la guerre tandis que des images du Musée et de ses visiteurs défilent. Sans être nouveau, le procédé est impliquant et, des mots mêmes d’un de ses directeurs – Clément Coquil – lors de notre entretien (04/07/2025)2, il séduit des publics divers, même ceux qui pouvaient être rétifs au début de la visite, telles – des dires de Clément Coquil – des conjointes moins enclines à visiter un musée portant sur la guerre.


D’une construction à l’autre
L’édifice de Plougonvelin étant enterré dans un tumulus, seuls 10 % de la totalité de sa surface sont visibles. Dominant la pointe Saint-Mathieu, ce poste de commandement avait pour mission de contrôler l’entrée des navires dans la rade de Brest en protégeant de la sorte le goulet qui en est l’unique accès par voie maritime. À leur arrivée sur ce site, les Allemands se sont donc appuyés sur les constructions françaises antérieures, les complétant par de nouvelles batteries d’artillerie. Dans leur ouvrage, Musée mémoires 39-45, Aurélien et Clément Coquil (2023 : 19) expliquent :
« C’est sur Le Conquet qu’en juillet 1940 commence la construction de la batterie Graf Spee. Elle doit interdire l’accès maritime à tout navire ennemi. Par sa taille et sa puissance de feu, il s’agit de la plus importante batterie d’artillerie du Finistère […] Ses obus de 240 kilos peuvent détruire n’importe quel navire de combat ennemi jusqu’à 30 kilomètres à la ronde »3.


Ainsi le poste de commandement est-il situé au centre d’un espace défensif de 22 hectares qui comprend, dans les terres, la batterie de Keringar, et sur la côte, la batterie des Rospects. Depuis cet emplacement stratégique, le poste de commandement était à même de coordonner les tirs de 4 canons de 280 mm. Et si les canons de la batterie Graf Spee se sont tus pendant des mois, c’est parce que les alliés évitaient de pénétrer un goulet qu’ils savaient protégé. En revanche, les canons se font fait entendre en 1944, au fur et à mesure de la progression des alliés. Deux semaines ont été nécessaires pour prendre d’assaut la batterie et obliger le lieutenant-colonel Martin Fürst – responsable de la poche de Plougonvelin/Le Conquet depuis le mois d’août précédent – à rendre les armes. C’est chose faite le 9 septembre 1944 ; 9 jours plus tard et autant d’âpres combats, Brest tombait à son tour. La reddition du lieutenant-colonel Martin Fürst a fait l’objet d’un dépôt de plaque au Musée mémoires 39-45, le 9 septembre 2018. Faisant partie de l’histoire du Musée, ces moments historique et commémoratif participent d’une muséographie combinant dimensions mémorielle et historique.
« Le 9 septembre 1944, le colonel Rudder, commandant du 2nd Rangers et le colonel Foucher, commandant des F.F.I ont reçu en ce lieu poste de commandement de batteries de Kerringar et des Rospects la reddition du colonel allemand Furst ».
Juste après la guerre et comme c’est le cas pour l’ensemble des constructions allemandes du Mur de l’Atlantique, le poste de commandement est largement visité par les habitants de la région. Comme le racontent les deux frères dans leur ouvrage, ces derniers y trouvent nourriture, uniformes, matériaux de construction… Les ferrailleurs s’y approvisionnent pour leur part en métaux. Rapidement, ne reste de cette construction – et des autres – qu’une gigantesque enveloppe de béton attirant notamment des jeunes de la commune qui y organisent pour certains et certaines des soirées et y font éventuellement des rencontres amoureuses. Mais en 1970, la Marine nationale s’installe sur le site et le transforme en station radar. On est alors en pleine guerre froide. Protéger et se protéger est un enjeu justifiant à ce moment-là la réutilisation à des fins défensives de cet espace laissé vacant. Des années plus tard, le lieu tombe néanmoins dans l’oubli jusqu’à ce que « le ministère de la Défense cède le terrain à la commune de Plougonvelin, qui envisage qu’un jour ce site soit mis en valeur » (Coquil A., Coquil Cl., 2023 : 39).
C’est à la faveur d’une exposition montée par les deux frères et qui portait sur le 70e anniversaire de la Libération, que la mairie suggère d’ouvrir les portes du bunker. Quelques mois plus tôt, l’exposition d’objets avait été présentée sous un chapiteau, sur les dunes de Corn-à-Gazel. On est en 2014 ; Aurélien et Clément Coquil connaissent le site mais ne soupçonnent pas encore tout le potentiel qu’il peut représenter. Précisons qu’avec les années, celui-ci est devenu une friche, peu accueillante de surcroît. Pourtant, l’idée prend forme :
« Rapidement nous trouvons un accord. Notre rêve devient accessible. Il nous reste à prendre la décision de quitter nos emplois respectifs, avoir d’assentiment de nos conjointes, réunir les ressources mais aussi évaluer les risques qui pèsent sur la création et la pérennité d’un tel projet ».

Un an plus tard, le projet de transformer ce bunker en musée est annoncé. Dans Le Télégramme (22/07/2015), on peut lire :
« Lundi, les membres du conseil municipal se sont réunis à la maison des sports. Le procès-verbal de la précédente réunion du 8 juin est adopté à la majorité. En début de conseil, les frères Coquil ont présenté un aperçu de leur projet de musée sur la Seconde Guerre mondiale, sur le site de Kéromnès, pour 2017. Depuis de nombreuses années, ils ont réussi, durant leur temps libre, à constituer un fonds muséographique relativement important, avec des centaines de témoignages et des milliers d’objets de provenance locale, sauvés de l’oubli et de la destruction. Leur projet consiste à réhabiliter, à leur charge, l’ancienne friche militaire, afin d’y installer un musée à la mémoire des anciens. Ce mémorial s’adressera à toutes les générations, utilisant le multimédia et mettant en scène les témoignages et collections réunies depuis 20 ans. Un projet, dans le cadre du tourisme de mémoire qui permettra aussi d’accroître l’attractivité de la commune en contribuant au développement économique, notamment via la création d’emplois ».
Cet article paru dans Le Télégramme est le premier d’une série publiée dans ce même quotidien régional ou dans Ouest France. Tous attestent de l’intérêt pour le projet porté par ces deux personnalités dont l’âge est quasiment toujours rappelé. En 2016, Aurélien a 33 ans, Clément 26. Il est évident que, dans les milieux de la mémoire, il est peu fréquent que des personnes de cette génération s’engagent dans un projet de ce type. Dans les colonnes des deux quotidiens régionaux mais, plus tard aussi, dans leur ouvrage (Musée mémoires 39-45, 2023), les deux frères racontent avoir annoncé leur projet à la famille et aux proches, et avoir démissionné de leurs activités professionnelles. Aurélien était propriétaire d’une entreprise œuvrant dans le domaine de la rénovation thermique tandis que Clément travaillait dans un bureau d’études autour du bâtiment. Une nouvelle vie commence alors avec l’obtention d’un bail emphytéotique de vingt-cinq ans ; elle est marquée du sceau de l’inconnu quand bien même des estimations quant au nombre de visiteurs sont-elles avancées. Le 26 février 2016, dans Le Télégramme, Clément explique :
« Certaines parties du blockhaus seront rééquipées dans leurs aspects d’antan, et d’autres, transformées, permettront d’y installer des scènes de vie, reconstitution d’époque, salles d’expositions et de l’artillerie lourde. Les plans sont dans leur phase finale, et on attend, pour la première année, entre 20.000 et 25.000 visiteurs. Quand on sait que 200.000 personnes se rendent à Saint-Mathieu chaque année, il s’agit là d’une belle opportunité pour le tourisme de mémoire, qui n’existe pas dans un proche périmètre ».

La presse suit donc l’avancée des travaux qui commencent par le gros œuvre et se terminent avec les aménagements intérieurs. Ainsi fait-elle le décompte des jours qui précèdent l’ouverture du Musée, témoignant de la sorte de l’intérêt de la commune, et plus largement, du territoire brestois. Au cours des mois qui précèdent, l’effervescence se perçoit dans des articles qui évoquent les sommes engagées (500 000 euros) par les deux frères, les aides perçues (tel le Crédit Agricole : 25 000 euros) et les chantiers en cours. En mai 2017, on suit le feuilleton de trois guérites de 5 tonnes chacune qui ont pour vocation à être installées à l’extérieur de l’édifice mais qui sont si lourdes que leur acheminement depuis Quéliverzan est particulièrement complexe. Leur arrivée est un événement traité avec humour et fierté tout à la fois :
« Toutes les trois ont profité d’une paix royale pendant plus d’un demi-siècle, enterrées sous une végétation luxuriante au fond d’un petit ravin en contrebas du pont de l’Harteloire, à Brest. Et soudain les voilà, en l’espace de quelques heures, réhabilitées dans leur rôle de sentinelles, fièrement exhibées devant le blockhaus de Keromnès, qui abrite le musée “Mémoires 39-45”, récemment ouvert à Plougonvelin. “Elles se fondent parfaitement dans le décor, ces guérites et, surtout, leur présence prend là tout son sens”, remarque, avec un grand sourire de satisfaction, Aurélien Coquil, fondateur, avec son frère Clément, du musée consacré à la Seconde Guerre mondiale et instigateur de l’exhumation, complexe, des guérites » (Ouest France, 18/06/2017).
Quand on se rend sur le site, on passe précisément entre ces deux guérites sans soupçonner l’effort que leur installation a représenté. Toujours est-il que le 25 mai 2017, à la veille de l’ouverture au public, tous ceux et celles qui ont été associés au projet (200 personnes environ) se retrouvent au musée pour fêter le résultat des mois de travail qui ont précédé. Et les créateurs d’écrire dans leur ouvrage : « Le lendemain c’est l’ouverture au public, le vrai. Et là nous vient en tête une question : “mince, est-ce que ça va plaire ?” » (A. Coquil et Cl. Coquil, 2023 : 39).
Muséographie

Le circuit précisément balisé et les nombreux témoignages rythment une visite immersive dans le Musée mémorial. On commence par descendre dans le bunker en empruntant un escalier au-dessus duquel une pancarte prévient : « 5 Minuten vor der Zeit ist des Soldatent Pünktlichkeit » [Cinq minutes avant l’heure, c’est la ponctualité du soldat]. Dans le premier niveau visité, des mannequins représentant des soldats allemands miment des scènes de la vie quotidienne : toilette, couchage, jeux de carte…



Dans les deux suivants, on raconte la guerre éclair, l’occupation, la résistance, les combats, la peur des bombardements… Un abri a d’ailleurs été reconstitué : on peut y pénétrer et y vivre, assis, le 112e bombardement de Brest. Les créateurs du Musée ont tenu à restaurer tous ces espaces à l’identique pour qu’ils soient les plus réalistes possibles. Et depuis les deux derniers étages, on peut admirer la mer d’Iroise, le dernier étant de plus doté d’une terrasse depuis laquelle un panorama à 180° s’offre au regard.


Dans l’avant-dernier étage, le visiteur apprend aussi les conditions de reddition du colonel Fürst et de ses hommes. C’est le lieutenant de Rangers, Bob Edlin (1922-2005), qui fit alors preuve d’un grand courage : armé d’une grenade dégoupillée qu’il a tenue contre le ventre du commandant, il a obligé ce dernier et les quelques 800 hommes à ses côtés à rendre les armes.
Dans l’ensemble de la construction, de nombreux témoignages – à lire ou à entendre – livrent des informations sur la période, les ressentis, sur l’absence, le manque, les privations, la peur… Regard et oreilles sont sollicités pour découvrir un musée qui présente aussi son contenu sous la forme d’un spectacle, avec – en un endroit – le recours au registre cinématographique. Tandis que l’on pénètre dans la pièce à vivre reconstituée d’un intérieur breton, à travers ce qui est présenté comme étant la fenêtre de cet espace privé, on assite à une scène se déroulant devant un cimetière : une femme à vélo – dont on peut penser qu’elle est une résistante – est arrêtée par des soldats allemands. Sur la page Facebook du Musée, cette vidéo est présentée, à la date du 9 mars 2025, par ces mots :
« Silence… ça tourne au bourg de Lochrist! 😉 Aujourd’hui, c’était tournage devant le cimetière de Lochrist, à deux pas du musée Mémoires 39-45. Cette vidéo sera prochainement intégrée à la muséographie du musée. Un grand merci à l’ensemble des bénévoles, à la mairie du Conquet et à la météo qui nous a épargnée! La suite de la vidéo sera à découvrir prochainement au musée ».



Les témoignages que l’on entend au fil de la visite ont été enregistrés par les propriétaires qui, tout au long des années, ont recueilli des paroles de personnes ayant traversé l’occupation, la guerre, la libération, le travail obligatoire, la déportation…. Ils peuvent être lus par des tiers, tel le témoignage de Mimi Raguenès, lu par une jeune femme pour plonger dans l’époque des souvenirs. Dans un article du Télégramme (30/08/2024), Aurélien Coquil – qualifié de « chasseur d’histoires » – raconte le rapport qu’il entretient avec les témoins et leurs témoignages :
« Il toque aux portes depuis trente ans. Il n’est pas blasé, mais toque aux portes pour trouver des histoires et les écouter depuis ses 12 ans ; aujourd’hui, il en a 42. “Il faut en frapper, des portes, pour avoir de bons témoignages !”, rapporte-t-il. “Beaucoup peuvent rapporter avoir conduit tel véhicule, faire telle bataille, être incorporé dans tel régiment… Mais ce n’est pas ce que nous recherchons. Et quand vous avez écouté dix ou cent témoignages, au bout d’un moment, les informations se recoupent. Ce qui fait la différence, c’est l’âme dans le témoignage” ».
Contrairement à Marc et Luc Braeuer qui, ayant ouvert leur premier musée en 1998, ont recueilli les paroles de nombreuses personnes venant visiter le musée, Aurélien et Clément Coquil connaissent la disparition des témoins. Pour autant, le fait que les deux frères aient commencé très tôt ce recueil est un atout dont le musée bénéficie aujourd’hui. Pour valoriser ces témoignages ainsi que les objets patiemment collectés, qu’ils soient ou non des dons, Aurélien et Clément Coquil ont collaboré avec un scénographe et un technicien en électronique et multimédia. Et c’est précisément par rapport à cet aspect que les deux frères ont reçu le soutien du Crédit Agricole qui a permis de financer l’achat de tablettes tactiles sur lesquelles il est possible de consulter des documents fragiles.
L’extérieur du Musée fait lui aussi l’objet d’attentions et d’aménagements réguliers. Outre les guérites installées sur le site, les tranchées qui ont été creusées permettent de se déplacer d’un bunker à un autre et offrent une visualisation de l’espace, proche de ce qu’il a pu être pendant la guerre. Lors de l’entretient, Clément Coquil explique que le creusement des tranchées actuelles a tenu compte de l’organisation de l’espace. Sans être similaire à ce qu’elle était pendant la Seconde Guerre mondiale, la configuration des extérieurs du Musée donne une idée de l’organisation et de la fonction de chacun des éléments qui la composent.




De plus, les deux frères ont fait des acquisitions qui ont enrichi leur collection et qui sont en quelque sorte un produit d’appel : en juillet 2018, une péniche du débarquement est installée ; elle a été donnée par la Marine Nationale après avoir servi en différentes circonstances (dont la guerre d’Indochine). En septembre de l’année suivante, c’est un char Sherman qui est installé sur le site. Il a été prêté sous convention par le musée des Blindés de Saumur, pour une période d’au moins 25 ans. Dans Ouest France (20/09/2019), on peut lire des éléments sur les vies de ce char et de ce que les frères Coquil souhaitent en faire :
« Après avoir participé à la bataille des Ardennes, au sein de la 1re Armée française, il a continué sa carrière au sein de l’armée française. En 1960, il quitte le service actif. Il est affecté à l’École nationale des sous-officiers d’active de Saint-Maixent (Deux-Sèvres) où il est exposé dans un square avant de rejoindre Saumur ».
Désormais, c’est aux couleurs de la 6e division blindée américaine qu’il est peint, afin de rendre hommage à la division qui a libéré Brest en 1944. En octobre 2021, avant la réouverture du Musée pour les vacances de la Toussaint, les propriétaires annoncent l’installation près du parking de 2 canons qui se trouvaient auparavant aux Rospects et qui sont entièrement rénovés ! En mars 2022, là encore à la veille de la réouverture du Musée, sont annoncées des nouveautés dont la mise en place d’une hélice de B-17 et le remontage d’un tétraèdre en béton. Le mois suivant, un cadeau inattendu est offert au Musée par Jane Birkin, deux ans après que cette personnalité ait poussé la porte du lieu et échangé avec Aurélien Coquil, alors présent au comptoir du Musée. Elle tient à la main un exemplaire de l’ouvrage paru aux éditions l’Archipel, Le Réseau Shelburn (Alain Stanké et Jean-Louis Morgan, préface de Jane Birkin, 2017), et explique que son père en faisait partie. Quelques temps plus tard et après des échanges entre les deux frères et l’artiste, cette dernière offre au Musée l’uniforme de son père. Une photographie immortalise ce moment : Jane Birkin est accompagnée de sa sœur, Linda, et de son frère Andrew. Clément est aux côtés des deux premières dans la presse régionale (Le Télégramme, 02/05/2022). Lors du décès de Jane Birkin (16/07/2023), la presse parle à nouveau de cet événement et, sur les réseaux sociaux, les frères évoquent eux aussi ces faits. Sur Instagram, c’est Aurélien qui figure sur la photo aux côtés de Jane et Linda Birkin.




Pari réussi
Rapidement après l’ouverture du Musée, des partenariats se mettent en place : avec l’association Aux Marins qui gère le Mémorial national des marins morts pour la France qui siège à la Pointe Saint-Mathieu ; avec le Souvenir français qui, en février 2019, a remis aux deux frères un diplôme d’honneur et une médaille pour services rendus et qui, le 8 septembre 2024, célèbre le 80e anniversaire de la Libération devant le Musée mémoires 39-45 ; avec l’Armée qui, en avril 2024, a organisé dans ce Musée la signature d’un contrat d’engagement militaires de 15 jeunes. Partie prenante des actions culturelles organisées de façon récurrente, le Musée se mobilise aussi pour les Journées du patrimoine ou la Nuit des Musées (qui se révèle être un succès), se faisant ainsi connaître auprès d’un public plus large encore.
Si la municipalité et Aurélien et Clément Coquil avaient tablé sur la fréquentation de 20 000 visiteurs par an, ils comptabilisent 30 000 visiteurs qui se rendent dans ce Musée mémorial qualifié de « château fort des temps modernes » par Ouest France (02/11/2019). À première vue, l’image peut surprendre… Finalement, la comparaison est parlante. La consultation des 401 avis figurant sur la page correspondante de Tripdvasor fait ressortir un engouement pour le lieu (4,9 de moyenne) avec une appréciation très favorable donnée aux reconstitutions, aux témoignages et aux objets, ainsi qu’aux contenus historiques. La réhabilitation de ce poste de commandement est saluée ; le travail des propriétaires est lui aussi hautement apprécié ; la qualité du circuit de visite et des contenus dispensés ainsi que la plongée dans l’histoire sont également évoqués. En fait, contrairement à une note qui laisserait entendre que quelques-uns ont émis des réserves, il n’en est rien. Aucun des visiteurs s‘exprimant sur ce site n’émet de critique, même minimes. Bref, aucune réserve n’est émise sur le fait qu’un site de guerre soit ouvert au public, d’autant que la beauté de la vue à laquelle on accède depuis les terrasses est souvent soulignée. Les visiteurs qui s’expriment encouragent donc la visite à un large public, quel que soit l’âge des personnes, et quelle que soit leur connaissance ou intérêt pour les sujets historiques. D’ailleurs, l’idée que ce musée est un incontournable des visites du secteur est évoquée de nombreuses fois. Dans cette unanimité (dont évidemment il faut souligner le côté partiel), on perçoit un détachement du Musée par rapport à sa thématique. Certes, le visiteur fréquente un lieu de guerre et il est mis en contact avec la violence et les drames qui lui correspondent, mais la distance temporelle a désormais fait son œuvre. Intellectuellement la guerre est présente, émotionnellement aussi par la dimension poignante des reconstitutions. Mais comme dans le cas des châteaux forts par exemple, c’est une forme de désincarnation du sujet qui rend possible le plaisir du visiteur admirant le lieu, la vue, le paysage, en même temps qu’il entend et voit les séparations, la mort, la souffrance…

Vidéo
Podcast
- À la date du 17 janvier 2015, sur la page Facebook du Musée-mémoires 39-45 qui n’était alors pas encore ouvert, on peut lire : « La Bretagne aime les lieux-dits, à tel point que l'emplacement du Poste de Direction de Tir s'en est vu attribuer un certain nombre. On peut retrouver l'évocation de ce fabuleux complexe dans différents ouvrages avec les localisations suivantes : Predic, Kerveur, Keromnes, Keravel, Lochrist, Saint-Mathieu et surement d'autres. Autant de localisations qui peuvent troubler les gens souhaitant le localiser. Le plus simple est donc de le situer sur une carte à côté de Saint-Mathieu à Plougonvelin. »
- Un merci très chaleureux à Clément Coquil pour cet entretien passionnant et conduit pendant la saison estivale ! Merci également à Aurélien Coquil qui, bien qu’absent le jour de la visite, était partie prenante de la démarche.
- Coquil A. et Coquil Cl., 2023, Musée mémoires 39-45, Saint-Thonan, Presses de Cloître Imprimeurs.
