
Normandie. Là où tout a commencé
Quiconque a pu assister aux commémorations des 80 ans du débarquement en Normandie, en juin 2024, a pu s’assurer que l’événement marque toujours les esprits et que la certitude que la région a vécu des heures extraordinaires reste prégnante. Pendant plusieurs semaines, la Normandie a revêtu les couleurs de la victoire, des guirlandes composées des drapeaux des libérateurs étant, entre autres exemples, dressées un peu partout dans les villes et villages. Pendant cette période, les sites du débarquement ont fait le plein de touristes de toutes nationalités, ravivant si besoin en était la flamme du souvenir. Cette singularité irrigue toujours la relation que la région entretient avec les traces de la Seconde Guerre mondiale. C’est là que la fin de la guerre a commencé à se dessiner ; c’est là qu’un avenir débarrassé de la présence allemande a commencé à se concrétiser.
Au-delà des pertes humaines considérables et des sacrifices auxquels la région a consenti, son histoire la distingue des autres régions françaises et imprègne les logiques mémorielle et historique des sites rappelant ce passé. Associées à cet événement considérable, les constructions du Mur de l’Atlantique sont probablement plus qu’ailleurs parées d’une vertu historique qui a protégé beaucoup d’entre elles de l’oubli ou du désintérêt. Ainsi sont-elles plus volontiers apparentées à la catégorie « patrimoine » que ne le sont les constructions identiques sur une autre partie du littoral. De plus, leur valorisation est mieux accompagnée, quand bien même le chemin permettant d’obtenir des aides reste-t-il laborieux.
Le débarquement en héritage
En choisissant de débarquer en Normandie, les Alliés ont pris les Allemands par surprise, ces derniers les attendant plutôt dans le Pas-de-Calais. Déjouant les pronostics, ils ont par ailleurs débarqué non pas à marée haute – comme l’imaginait l’adversaire – mais à mi marée montante, là où l’on pouvait trouver « quelques modestes ports de pêche »1 et non de grands ports aménagés, tels Cherbourg ou Le Havre. Pendant des semaines, les Alliés ont trompé l’ennemi, mettant par exemple en scène des leurres qui faisaient croire à un débarquement dans le Pas-de-Calais. Ainsi, sur la partie de la côte anglaise faisant face à cette fraction du littoral français, des bateaux factices semblaient prêts à prendre la mer tandis que,
« [c]haque nuit, quelques convois de camions vides – toujours les mêmes – sillonn[ai]ent la région tous feux allumés. Dans les prairies, des chars gonflables s’offr[ai]ent complaisamment aux regards indiscrets des avions ennemis que la DCA a[vait] reçu l’ordre de manquer afin qu’ils puissent rapporter les précieuses informations sur le continent. Toute une armée [était] censée avoir pris ses quartiers dans le Kent » (ibid. : p. 35).
Tel était « le plan d’intoxication Fortitude » (op. cit.) qui devait induire les Allemands en erreur et faciliter l’attaque. C’est donc pendant la nuit du 5 au 6 juin, et par vagues successives, que les batteries côtières allemandes ont commencé à être pilonnées. Après ces assauts, les navires ont massivement acheminé hommes et matériels. Dans son ouvrage, Normandie 44, Jean Quellien décrit les différentes étapes de ce débarquement, précisant pour chacune l’avancée des troupes et l’estimation du nombre de victimes. Du côté des Américains, à 4h, à Utah Beach, « les hommes des premières vagues d’assaut » (ibid. : p. 79) montent dans des embarcations et prennent le contrôle de la position dans les heures qui suivent. À Omaha Beach, en revanche, on assite à un véritable carnage. À la Pointe du Hoc, c’est après une escalade spectaculaire et inattendue de la falaise que la position est conquise. Du côté des Britanniques et des Canadiens, le débarquement a lieu dans le Calvados sur trois plages dont les noms de code resteront par la suite leurs noms d’usage : Gold, Juno et Sword. À Gold Beach, les troupes britanniques sont confrontées à une puissante résistance allemande. Pour la contrer, blindées et infanterie sont associés. Les combats sont violents mais la stratégie payante. À Juno, les Canadiens voient leurs plans modifiés du fait de la météo ; ce qui a pour effet de perturber la chronologie des actions prévues. En plusieurs endroits, les pertes sont considérables et les combats acharnés. Quant aux bérets verts qui attaquent la zone de Sword Beach, eux aussi comptabilisent un nombre important de victimes : « Parmi eux, les 177 hommes du 1er bataillon de fusiliers-marins français de commandant Philippe Kieffer » (ibid. : p. 114). Et dans cette zone comme ailleurs, la progression ne se déroule pas de façon identique d’une plage à une autre. Ainsi les positions sont-elles conquises selon une temporalité différente. Celle de Douvres-la-Délivrande par exemple, ignorée un temps au profit d’autres, le sera 11 jours après le débarquement.


Pour autant, le 6 juin 1944, à 9h30, un communiqué est diffusé sur les ondes de la BBC : « Sous le commandement du général Eisenhower, les forces navales aériennes, ont commencé ce matin à débarquer les armées alliées sur la côte nord de la France » (ibid. : p. 71). Si la réussite de cette opération est incontestable, ce 6 juin 1944 est un prélude à la Libération de la Normandie, et évidemment, des autres territoires occupés. En effet, la guerre ne s’achève pas avec le débarquement. D’ailleurs, les armées comme les civils font face à une violence radicale. Et si les troupes alliées avancent dans les terres pour libérer des villes et zones sur leur passage, c’est au prix de pertes immenses qui sont la conséquence des combats, des bombardements, mais aussi des exactions.
C’est avec la fermeture de la poche de la Falaise – que contrôlaient les 21e Panzerdivision et la 12e SS Panzerdivision –, le 21 août 1944, et le repli des troupes allemandes qui s’ensuivit que la libération de la Normandie est effective. Et il faudra attendre la libération du Havre, le 12 septembre 1944, pour que la région, exsangue et massivement détruite par les bombardements, commence à respirer.
« La population civile, écrasée sous les bombes, déplacée, a subi de lourdes pertes : 20 000 victimes pour le seul département du Calvados, 10 000 en Seine-Maritime, 15 000 dans la Manche, 4 000 dans l’Orne et 3 000 dans l’Eure. Les infrastructures urbaines, les logements, les routes sont anéantis et la Reconstruction qui débute dès 1948, soutenue par le Plan Marshall et la mise à disposition des prisonniers de guerre, prendra des années, au cours desquelles les explosions des mines et de munitions continueront de faire des victimes. L’ampleur du traumatisme explique que le souvenir du conflit soit omniprésent en Normandie, et en particulier dans le Calvados, où ont été créées de nombreux cimetières, musées et mémoriaux militaires – dont le plus grand est le Mémorial de Caen – ainsi que les itinéraires du souvenir jalonnés de panneaux d’information touristique. Sur la côte, les paysages ont été bouleversés par la mise en défense du littoral effectuée par les Allemands, puis par les bombardements alliés. Les secteurs les plus remarquables – grands bunkers et batteries côtières (Longues-sur-mer, Merville-Franceville-Plage…), stations radars (Douvres-la-Délivrande), port artificiel d’Arromanches, plages du débarquement américain, canadien ou britannique – attirent chaque année des milliers de visiteurs venus du monde entier pour prendre part aux grandes cérémonies de commémoration »2.
En Normandie plus qu’ailleurs, beaucoup des vestiges de la Seconde Guerre mondiale font donc partie de « la culture identitaire normande, avec de fortes résonnances patrimoniales et touristiques » (ibid. : p. 9). D’où le souhait de préserver ces derniers, selon une logique de transmission dans laquelle l’Université est par ailleurs partie prenante. Dans leur ouvrage, Vincent Carpentier et Cyril Marcigny (op. cit. : p. 15) notent le dynamisme « d’une recherche historique particulièrement active portée depuis quarante ans par les chercheurs de l’Université de Caen-Normandie, en particulier le professeur Jean Quellien et le centre de recherche en histoire quantitative ». Dans les années 1990 puis, de façon plus prégnante, dans le courant des années 2000, l’archéologie s’est elle aussi intéressée aux traces laissées par les conflits et, pour ce qui nous intéresse, par la Seconde Guerre mondiale. Cette discipline documente le conflit,
« en établissant des faits objectifs, chronologiques, topographiques et stratigraphiques. Elle permet ce faisant de préserver de l’oubli définitif les vestiges tangibles comme les traces indirectes de l’événement, enfouis dans le sol ou encore en élévation, qui relèvent du patrimoine historique, architectural ou mobilier non seulement de la France mais aussi, pour ce qui concerne de la Seconde Guerre mondiale, de l’humanité toute entière » (op. cit. : p. 18-19).
Elle s’avère pertinente pour accroître les connaissances sur le Mur de l’Atlantique. Les deux chercheurs donnent l’exemple de Longues-sur-Mer, un site classé Monument historique en 2001, et qui « possède trois de ses quatre pièces d’artillerie d’origine » (op. cit. : p. 50). Il est rare de voir de tels vestiges, les sites ayant été pillés après la guerre pour récupérer tout ce qui pouvait avoir une utilité, dont les métaux des canons ou des portes blindées. Outre cet intérêt qui fait de ce site « un musée de plein air » (op. cit.), des scènes du film Le Jour le plus long (Ken Annakin, Andrew Marton, Bernhard Wicki, Gerd Oswald et Darryl F. Zanuck, 1961) y ont été tournées3.







Les relevés qui y ont été réalisés par des archéologues ont repéré la signature de l’architecte et premier bunker-archéologue, Paul Virilio (voir l’article dans ces pages), des inscriptions de différentes natures, mais aussi des empreintes de bottes allemandes sur le sol en béton. Les deux chercheurs évoquent une trace dans une casemate ; on en voit plusieurs dans celle-ci, mais aussi dans le poste de direction de tir qui a servi de décor au Jour le plus long. Et si ces repérages complètent les connaissances des édifices pendant l’occupation allemande, ils sont également intéressants pour appréhender quelques aspects des visites contemporaines de ce lieu.







Dans son ouvrage, Pour une Archéologie de la Seconde Guerre mondiale, Vincent Carpentier explique que la Normandie est dynamique en matière de recherches sur ce sujet et qu’en 2015, par exemple, la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) a mis sur pied un recensement et une « cartographie exhaustive des vestiges de la Seconde Guerre mondiale »4.
Ces travaux permettent d’établir des relevés sur des portions qui n’en avaient jamais connus jusque-là, « y compris des sites emblématiques ». Cette démarche est d’autant plus importante que la disparition de beaucoup de constructions paraît inéluctable. Ainsi la préservation du Mur de l’Atlantique en Normandie est-elle au cœur d’un challenge qui consiste à entretenir des sites historiques faisant partie de l’identité régionale, tout en prenant au sérieux la disparition progressive de plusieurs d’entre eux. De fait, cette perspective oblige la région à ajuster l’offre touristique, à moyen et long terme tout au moins. Ce qui conduit à des arbitrages complexes dans lesquels des intérêts divers sont à prendre en compte, dont évidemment et pour une large part, économiques.
La Normandie mythifiée
La préservation des traces de la Seconde Guerre mondiale en Normandie est érigée en modèle pour tous ceux qui, dans d’autres régions du littoral français, regrettent de ne pas bénéficier d’une aide des pouvoirs publics pour valoriser les sites sur lesquels ils sont engagés. Régulièrement, la presse se fait l’écho d’une comparaison avec la Normandie – parfois avec la Bretagne – dont on loue le respect porté aux traces du passé. Le titre d’un article du quotidien régional Ouest France (01/03/2014), qui traite de la destruction d’un bunker de la plage des Rosaires en Bretagne, évoque la Normandie : « Le Mur de l’Atlantique, pas qu’en Normandie ». Controversée, la destruction de ce bunker au profit de la construction d’une résidence est regrettée par certains qui se voient ainsi privés d’un pan de leur histoire. Tel est le sens des propos d’un passionné, Yannick Kerhousse, qui regrette le peu d’intérêt accordé à ces vestiges :
« Pris isolément, bien entendu, ce bunker ne représente pas de valeur particulière. C’est quand on le remet dans le contexte historique qu’il prend de la valeur, au milieu des 4 000 blockhaus construits dans le département. Et particulièrement parmi les éléments de défense de la plage des Rosaires, il aurait pu expliquer un pan de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. »
Évoquer la Normandie, c’est laisser entendre que, dans cette région, on aurait procédé autrement. Un encouragement à la préservation des sites aurait été assuré et des aides – éventuellement – auraient pu être apportées. Dans Sud Ouest (« Faut-il sauver les bunkers du Reich », 20/04/2013), Sylvain Cottin écrit : « Car, tandis que Bretagne et Normandie élèvent peu à peu ces bétons lourdement armés au rang de monuments historiques à part entière, ailleurs l’on casse ou l’on cache ». L’article est publié à l’occasion du démantèlement controversé de deux bunkers dans l’Île d’Oléron (Charente-Maritime). En donnant la parole à Jérôme Prieur, auteur de l’ouvrage et du documentaire Le Mur de l’Atlantique. Monument de la collaboration (2010) – dans lequel est mise à mal l’idée que seules les entreprises allemandes auraient édifié la défense du littoral –, le journaliste laisse toutefois entrevoir une analyse plus complexe de la réalité :
« Misant volontiers sur le patriotisme revanchard de ses compatriotes pour tenter de conserver dans chaque région des fortifications, Prieur sait pourtant la cause compliquée. “On s’est mis à en faire des monuments historiques dès lors qu’ils ont été considérés comme le symbole de la défaite de l’ennemi, un peu sur l’air de ‘Regardez ce qu’on a pris à ces salauds’. Mais encore faut-il que leur réhabilitation soit menée par des municipalités, et ne pas les abandonner à la nostalgie de certaines associations en admiration devant le génie militaire allemand…” ».
3 ans plus tard, le journaliste écrit un article similaire, des passages étant repris de la version de 2013, mais cette fois-ci pour traiter du démantèlement d’un blockhaus sur l’Île de Ré, précisément sur la plage de la conche des Baleines (Sud Ouest, « Faut-il sauver les bunkers du Reich », 23/09/2016). Cette plage est d’ailleurs une de celles sur laquelle a été reproduit le débarquement à Omaha Beach, lors du tournage – ici aussi – de quelques scènes du film Le Jour le plus long (voir supra). Et dans cet article de 2016 comme dans celui de 2013, les mêmes propos de Jérôme Prieur sont cités, de même que le sont ceux d’un étudiant en histoire, Stéphane Calonnec, qui explique :
« Les effroyables combats de Normandie conditionnent le respect profond des installations du mur de l’Atlantique en tant qu’elles devinrent des symboles des milliers de soldats allié ici déchiquetés. Chez nous, le mur n’a pas fourni son lot de cadavres pour satisfaire l’aspect commémoratif, et l’on ne se rappelle les bunkers que comme des “guérites de Boches”. Mais, en somme, le mur de l’Atlantique est encore bien trop allemand pour pouvoir jouir d’un statut de sujet d’étude dans notre canonique histoire de France.” »
On a là une clé de la représentation quelque peu mythique de la Normandie où les associations seraient accompagnées dans leurs projets de valorisation des constructions du Mur de l’Atlantique. Les faits sont évidemment moins tranchés qu’il y paraît : en Normandie comme ailleurs, des blockhaus, bunkers ou casemates ont également été détruits, pour des raisons immobilières ou bien pour des raisons de sécurité. Les régions connaissent donc des problématiques similaires avec, par exemple, la découverte de constructions enfouies pendant des décennies et la mobilisation d’associations pour assurer leur exhumation. En 2023 par exemple, des vestiges en béton sont découverts à proximité de Dieppe, à Maucomble, en forêt d’Eawy. Sylvain Mathieu, président de l’association Bunker archéo Dieppe est appelé à s’y rendre et vérifier s’il ne s’agirait pas des vestiges d’une base allemande. Si ce dernier reconnaît l’intérêt du lieu, il explique dans Le Parisien (« Deuxième Guerre mondiale : près de Dieppe, y a-t-il un mystère de la base V 1 oubliée ? », 08/02/2024) la difficulté à laquelle on est confronté lors d’une découverte de ce type et qui consiste à corréler son impact avec l’obtention de financements pour dégager les vestiges. Dans ce cas précis, un dossier a été déposé à la DRAC et à l’ONF (Office national des Forêts) et la décision a été remise à plus tard.
Indéniablement, les périodes de commémoration jouent en Normandie un rôle important dans la valorisation de sites historiques. Cela a été le cas lors de la commémoration des 70 ans du débarquement. En 2024, on retrouve cet élan avec la commémoration des 80 ans du même événement. Jusque-là interdits au public, des sites ont été ouverts à la visite, dont le bunker L214A, à la sortie de Dieppe, qui a fait l’objet d’articles dans la presse et de reportages. La vidéo en ligne sur le site internet de Paris-Normandie (03/05/2024) donne là encore la parole à Sylvain Mathieu qui dit son plaisir de voir cet ouvrage valorisé après 10 ans de travail.
Car en Normandie comme ailleurs, les constructions du Mur de l’Atlantique sont longtemps restés – et c’est logique – l’incarnation des ravages de la guerre. En 2011, à l’occasion d’un tournage de la BBC à proximité du Centre Juno Beach, un musée rendant hommage aux Canadiens qui ont perdu la vie pendant la Seconde Guerre mondiale, Ouest France (26/06/2011) évoque le désensablement d’un bunker par des chercheurs. L’historien Claude Quétel (né en 1939) évoque à cette occasion ses souvenirs d’enfant, lui qui passait du temps dans les bunkers avec des camarades, y découvrant armes et munitions, sous l’indifférence des adultes.
Il aura donc fallu la pugnacité de personnalités passionnées pour que des sites sortent de l’oubli. Dans Archéologie du Débarquement et de la Bataille de Normandie, Vincent Carpentier et Cyril Marcigny considèrent que ce désintérêt ou cet embarras, qui sont aussi – et surtout peut-être – ceux des pouvoirs publics, se sont pérennisés jusqu’au XXIe siècle. Cela expliquerait « par là-même l’intérêt tardif de la recherche archéologique vis-à-vis des vestiges globalement considérés, à l’exception des grandes batteries côtières ou de quelques ouvrages atypiques, telle la station radar de Douvres-la Délivrande, comme des carcasses encombrantes, inesthétiques, voire polluantes… » (Carpentier, Marcigny, 2019 : p. 34).
Problématiques environnementales
L’intérêt grandissant pour les traces de la Seconde Guerre mondiale est concomitant aux transformations inexorables du littoral. Pour les sites ayant fait l’objet d’une patrimonialisation, se pose la question de savoir comment faire interagir tourisme et préservation. Car le nombre important de visiteurs qui se rendent sur les sites du débarquement en Normandie génère une conscience plus aigüe qu’ailleurs des enjeux environnementaux. Sur ce point, les sites concernés s’efforcent de trouver des réponses… À la Pointe du Hoc, le circuit de visite a été repensé pour tenir compte de la fragilisation des berges et des bunkers ont été fermés parce que jugés trop dangereux (voir l’article présentant le projet en ces pages). À Longues-sur-Mer, le parking a été déplacé dans les terres. Ces sites et d’autres ont donc été conduits à réfléchir à la façon dont ils peuvent maintenir leur offre touristique sans mettre en danger le lieu et les visiteurs. Ainsi sont-ils contraints de se réinventer ou d’inventer d’autres formes de transmission.
Dans un article du Monde (« Les sites du Débarquement menacés par l’érosion », 05/06/2024), le journaliste Nathan Laporte écrit : « Il faut se préparer à la double disparition des témoins du 6 juin et des champs de bataille ». Marc Laurenceau, historien spécialiste du Débarquement, va dans ce sens tout en dédramatisant l’effacement des vestiges. De son point de vue : « Le Débarquement a été raconté en long, en large et en travers depuis quatre-vingts ans. On a toutes les ressources pour l’expliquer. Ça va être plus compliqué pour le tourisme de mémoire, qui va devoir s’adapter. » Mais l’adaptation n’est évidemment pas seulement psychologique et/ou culturelle, elle est pleinement économique. Toujours dans cet article du Monde, Frédéric Sommier, directeur du Musée du Débarquement d’Arromanches, suggère qu’il « n’y aura peut-être plus rien à voir d’ici une trentaine d’années. L’accentuation de phénomènes naturels, comme la houle ou les tempêtes, précipite la disparition de l’immense champ de vestiges sous-marins laissé par la plus grande opération aéronavale de l’histoire ».
Ainsi faut-il se préparer à voir la disparition de beaucoup de vestiges qui, pour un grand nombre, ont peiné à acquérir une reconnaissance publique. D’où cette suggestion de Régis Leymarie, délégué adjoint Normandie au Conservatoire du Littoral :
« Il faut penser les sites de la Seconde Guerre mondiale comme on a pensé la disparition du dernier Poilu de la Première Guerre : il n’y aura plus de témoin, le littoral va continuer d’évoluer avec l’érosion, il n’y a rien d’immuable, donc il faut changer le processus de lecture de ces sites historiques » (La Montagne, O2/06/2024).
Si la presse s’est mobilisée sur ces questions au cours des semaines qui ont précédé ou suivi la commémoration des 80 ans du débarquement, on ne peut que souligner le paradoxe qui consiste à visibiliser plus que cela n’a jamais été le cas des traces de la Seconde Guerre mondiale dans une période où elles sont menacées de disparition. Car la question n’est pas de savoir si ces dernières disparaîtront mais quand elles seront englouties par le sable et les flots…
- Quellien, Jean, 2024. Normandie 44. Bayeux, OREP Éd., p. 27.
- Carpentier, Vincent et Marcigny, Cyril, 2014. Archéologie du Débarquement et de la Bataille de Normandie. Rennes, Éd. Ouest-France/Inrap, 2019, p. 13-14.
- Ce bunker a servi de décor à une scène dans laquelle le major allemand, Werner Pluskat, découvre depuis la vigie de contrôle des centaines de bateaux qui arrivent sur la Manche.
- Carpentier, Vincent, 2022. Pour une Archéologie de la Seconde Guerre mondiale. Paris, Éd. La Découverte, p. 40.
