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Fragment de l'oeuvre de l'artiste Anonyme, Réfléchir, le blockhaus-miroir

Réfléchir, le blockhaus-miroir à Leffrinckoucke

Dans le courant du mois de mars 2014, l’artiste Bertrand Seguin, alias Anonyme, commence à coller des morceaux de miroir sur le premier bunker de la batterie de Zuydcoote, à droite de la jetée de Leffrinckoucke. L’effet est étonnant. Les miroirs réfléchissent chaque transformation de l’espace environnant – heures de la journée, changements de saisons, rythme des marées – en démultipliant l’image captée au prisme d’un kaléidoscope. Sur la plage de Leffrinckoucke, le détournement est celui qui touche un blockhaus qui ressemble à beaucoup de ceux que l’on trouve sur l’ensemble du littoral. Entièrement habillé de miroirs par l’artiste, ce témoin des violences de la Seconde Guerre mondiale va sortir de l’anonymat et accéder à la notoriété, à Dunkerque et au-delà.

Déjà le 18 décembre 2014, un cliché de cette œuvre, Réfléchir, est commenté très positivement dans Télématin sur France 2. Et le 6 février 2015, le quotidien régional La Voix du Nord (« De l’autre côté du miroir, p. 8 ») s’intéresse à l’installation et donne la parole à l’artiste qui parle de son projet artistique : « “Je travaille beaucoup sur la mémoire et l’histoire”, lâche l’amoureux de nature. Son projet lui donne l’occasion de mixer ces deux domaines. Parce qu’il réfléchit, le miroir met en vis-à-vis les années 30 et l’époque actuelle. “Avec la crise, la montée du fascisme.” Et pour la même raison, il aide le bloc de béton à se fondre dans son environnement naturel. Tout en le mettant en lumière, surtout les jours de soleil. » Deux pages plus loin (« Recouvert d’éclats de miroir, un blockhaus se camoufle dans les dunes », p. 10), Anonyme se raconte. Enfant, il parcourait de long en large la batterie de Zuydcoote. Plus tard, il a voyagé en Asie, travaillant avec des artisans le bois, le bronze et la peinture. Il a ensuite commencé des études en art à Paris, avant de revenir poser ses valises à Dunkerque.

Quand l’article paraît, on approche de la commémoration des 70 ans de la Libération de Dunkerque (le 9 mai) et l’artiste a prévu d’inaugurer sa création ce jour-là. Des étudiants en art viennent lui prêter main forte. Non seulement, il faut participer à l’installation mais il faut aussi trouver le matériau de base (dans des miroiteries ou dans des déchetteries) et de la colle pour couvrir 350 m2 de surface. Le 9 mai 2015, l’œuvre n’est pas totalement terminée, elle le sera en septembre de la même année. Pour autant, Anonyme est invité à présenter son projet lors du vernissage de l’exposition 4 ans 11 mois 5 jours entre guerre et paix, installée au Musée portuaire. L’après-midi, les personnes qui le souhaitent peuvent coller un morceau de miroir sur la face nord du blockhaus. En fin de journée, la Fanfare Sevezoo est sur place et se produit… sous une tempête de sable !

Remettre en lumière le passé pour éclairer le présent

Réfléchir, le blockhaus-miroir. Photographie de l'artiste.
Crédit photographique : Anonyme

Réfléchir fait l’objet de nombreux articles dans les presses locale et nationale ainsi que dans la presse magazine ; il est un sujet décliné autant en radio, à la télévision que sur les réseaux sociaux1 ; des artistes réalisent des clips à proximité de ses parois ; il est vanté dans les supports touristiques régionaux ; on se photographie ou on se filme devant cette création et l’on poste le résultat sur les réseaux sociaux. L’esthétique du projet est admirée et le lieu présenté comme un incontournable des visites à faire dans le Nord-Pas de Calais2. Mais… en dépit de l’intérêt qu’elle suscite, la création ne survivra pas. Dans une story publiée sur Instagram le 20 juin 2020, à 23h43, « avec le solstice d’été », Anonyme annonce le démantèlement de Réfléchir qu’il prévoit de démarrer avec l’équinoxe d’automne, le 22 septembre 2020. Il explique que le peu de moyens dont il dispose est désormais consacré à son nouveau projet, la « station des sens », et qu’il ne peut « continuer indéfiniment d’entretenir seul cette œuvre ». Il lance un appel pour rassembler les photographies, peintures ou vidéos qui ont été prises sur le site afin d’en faire un ouvrage3. Anonyme estime à 500 heures le temps de travail qu’il fournit chaque année pour assurer la pérennité de sa création. Il avance un chiffre similaire pour évaluer le nombre de cartouches de colle qui sont indispensables à l’entretien. En effet, tous les ans, l’artiste doit changer un tiers des fragments de miroir qui perdent leurs tains sous l’action du vent et du sable4.

Un moment, l’éventualité d’une sortie de crise se profile : Xavier Bertrand, président du conseil régional des Hauts-de-France5, propose de verser 80 000 euros à la Mairie de Leffrinckoucke6 pour assurer l’entretien de Réfléchir. Après les pressions exercées par la Communauté urbaine de Dunkerque (CUD) sur le maire de Leffrinckoucke et son refus de gérer la subvention proposée par la Région (qui couvrait l’intégralité de la restauration et des coûts d’entretien de l’œuvre pour 3 premières années)7, l’artiste procède au démontage en avril 2021.

Si la dimension politique est présente dans cette affaire, elle est en prise avec une question souvent posée dans le domaine de l’art installé dans l’espace public : à qui appartient le blockhaus-miroir ? Aux pouvoirs publics ? À son créateur ? En découlent deux interrogations : à qui reviennent les retombées de la notoriété du site et qui est responsable de sa préservation ?

Le Blockhaus-miroir, sur la plage de Leffrinckoucke
Crédit photographique : Anonyme
Le Blockhaus miroir avec un coucher de soleil
Crédit photographique : Anonyme
Le blockhaus-miroir avec un arc-en-ciel
Crédit photographique : Anonyme

Un blockhaus de la côte d’Opale sort de l’ombre

Dans son entretien (avec l’auteur, août 2024)8, Bertrand Seguin explique son attachement à la plage de Leffrinckoucke ainsi qu’à la batterie de Zuydcoote qui a été son terrain de jeu pendant l’enfance et l’adolescence. Avec un camarade de classe qui possédait un détecteur de métaux, il lui est arrivé d’ausculter le sable et d’y retrouver des boutons de vêtements de soldats ou des douilles, et même un casque. Cette plage située tout au bout de Dunkerque le fascinait, d’autant qu’elle était peu fréquentée et que le promeneur pouvait y laisser libre cours à l’imagination. D’ailleurs, dans son « imaginaire d’enfant », les blockhaus étaient un peu comme des pyramides égyptiennes dont l’archéologue en herbe fouillait le mystère9.

Lors de cet échange, la narration commence par une évocation à caractère privée qui précède l’énoncé de considérations pratiques. Le futur blockhaus-miroir étant le premier à être situé à proximité de la jetée, le rejoindre avec de lourdes charges s’avérait plus aisé que cela n’aurait été le cas avec les autres constructions. En outre, il avait la particularité de posséder une très longue façade située directement face à la mer, ce qui permettait de refléter les couchers de soleil et la lumière si particulière de la Côte d’Opale. Dans son entretien toujours, il précise son projet politique qui est fondé sur un rapprochement thématique entre le passé et le présent. En transformant une construction du Mur de l’Atlantique en une œuvre d’art, il explique vouloir adresser à tout un chacun un message de vigilance et de paix dont il regrette qu’il n’ait pas été plus relayé. Ce blockhaus devenu phare délivrait, selon lui, un signal d’alarme. D’ailleurs, en 2019, pour appuyer son message, il complète cette installation par une seconde, déposée sur un blockhaus installé en haut de la dune, à proximité des constructions plus anciennes de la batterie de Zuydcoote (cet ouvrage qui fait partie du système Séré de Rivières et qui a été construit entre 1877 et 1878). Sur trois des parois de ce blockhaus, ouvrage issu de la collaboration et édifié par des ouvriers français et belges, il colle des lettrines fabriquées avec des miroirs qui forment le mot « résister » en français vers l’ouest, en anglais face à la mer, en allemand à l’est. Sur Instagram, à la date du 25 février 2019, Anonyme poste ce message :

 

Ce projet est un hommage à toutes celles et ceux, qui dans l’ombre et la clandestinité, ont su trouver le courage de ne pas accepter la fatalité et souvent au péril de leurs vies, ont agi pour changer notre destin. Nombreux furent les fusillés dans des caves de Malo-les-bains, au Fort des Dunes de Leffrinckoucke ou au Château Coquelle à Rosendaël où certains murs portent encore les traces des balles qui prirent leurs vies. Le courage dont ces gens ont fait preuve, il nous faut dans une époque aussi troublée que la nôtre le réactiver. Dans un monde où rien n’est jamais acquis, où la paix est fragile, Résister se conjugue au présent et par tous les temps.

Mais si, selon l’artiste, son message politique n’a pas suffisamment été communiqué, la mise en valeur du blockhaus-miroir a, pour sa part, changé le regard porté sur ce type de construction10. L’artiste explique qu’en 2014, personne ne s’intéressait à ce blockhaus avant qu’il ne décide de le transformer. Il fait l’hypothèse que cette absence d’intérêt résulte des violences que ce territoire a vécues pendant la Seconde Guerre mondiale11.

En effet, la ville de Dunkerque – libérée le 9 mai, au lendemain de la capitulation de l’Allemagne – est détruite à 90 %. Elle a payé cher sa position stratégique sur le littoral face à l’Angleterre et la détermination des troupes allemandes à anéantir les troupes alliées qui y étaient encerclées. Dans les années qui suivent la Libération, on cherche donc à se débarrasser de ces mastodontes en béton qui rappellent de sombres années. Mais les démanteler est trop coûteux pour imaginer qu’on tient là une solution. Quand cela est possible et selon le lieu où ils sont installés, on les recouvre donc de terre ou de sable. Ce qui explique que, régulièrement, des constructions du Mur de l’Atlantique réapparaissent suite à des glissements de terrain, des travaux, la modification du trait de côte, ou encore à la disparition de dunes…

Quant aux blockhaus qui sont toujours en place, leur présence s’est progressivement normalisée sans que pour autant elle ait fait l’objet d’une campagne de valorisation. Anonyme explique que, jusqu’aux années 2000 voire plus tard, au mieux, ces constructions servaient de cabine de plage, au pire, elles ont abrité des drames. Ainsi évoque-t-il la mort d’un homme par overdose, l’installation d’un couple dans des conditions très précaires12la présence d’un groupe de métal dans l’un, de punks dans l’autre, et plus récemment les migrants qui s’y cachent avant de tenter de rejoindre l’Angleterre dans de frêles embarcations. Dans la plupart des évocations, les blockhaus abritent des personnes qui sont en marge du groupe ou qui aspirent à s’en éloigner. Pour autant, beaucoup de ces récits ont été rapportés par des promeneurs intéressés par le travail de l’artiste. En sortant de l’ombre, le blockhaus-miroir a donc permis d’éclairer des faits dont le partage résulte du lien social qu’il favorise.

Ce partage et ce lien social sont d’autant plus significatifs que la création d’Anonyme s’inscrit dans une longue temporalité, comparativement à celle que connaissent d’autres œuvres du Land Art. Pendant les 6 années au cours desquelles Réfléchir est restée visible, l’artiste ou des proches ont passé du temps sur la plage pour la construire, la rénover puis la déconstruire… Ils y ont vécu des expériences qui, pour certaines, racontent la singularité de cette zone, telle la migration. Il faut savoir que, parallèlement au démantèlement de la jungle de Calais en 2016 et la surveillance accrue des véhicules en partance pour l’Angleterre, les passeurs ont augmenté le nombre de traversées de migrants par la mer. Pour brouiller la vigilance des garde-côtes, les passeurs ont donc multiplié les points d’embarcation, ouvrant de la sorte des voies d’accès sur l’une ou l’autre des longues plages de la région. Ainsi des migrants ont-ils été amenés à se cacher dans les dunes qui sont peu fréquentées, trouvant parfois refuge dans des constructions de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale. Racontant à Anonyme les échanges que j’avais eus en juin 2024 sur un sentier de la dune Dewulf avec des promeneurs qui attiraient mon attention sur la présence de migrants, celui-ci m’a expliqué son intérêt pour cette question. Bénévole au sein d’une association d’aide aux migrants, Bertrand Seguin raconte que, pendant deux années, il a travaillé sur le blockhaus-miroir avec un exilé nigérian, rencontré lors d’une distribution. Ce qui le conduit à rappeler qu’en 1940, des milliers de dunkerquois et de dunkerquoises ont fui l’occupant et les bombes. Une histoire qui, selon lui, devrait pousser à accueillir dignement les migrants qui, eux aussi, fuient la violence et la misère13.

Cette idée est présente en 2014 quand Anonyme imagine ce projet dans une période où le Front national14 opère une percée aux élections régionales. Elle est ravivée lors des différentes moments d’existence de la création. Ainsi Réfléchir est-il ce miroir dans lequel on peut s’observer soi-même et remettre en cause le rejet de cet autre dont le présent ressemble d’une certaine manière à notre passé (voire à notre futur). S’appuyant sur les perspectives du GIEC pour 2050, Anonyme explique que les phénomènes de submersion marine pourraient rendre les terres dunkerquoises inhospitalières et contraindre à nouveau les Dunkerquois et Dunkerquoises à l’exil.

Le blockhaus-miroir tout près des vagues
Crédit photographique : Anonyme

Qui est propriétaire du blockhaus-miroir ?

Dans le courant de l’année 2014, Anonyme recherche l’identité du propriétaire du blockhaus pour découvrir qu’il appartient au domaine public maritime (DPM) et que c’est le préfet qui en a la charge15. La définition du DPM est codifiée à l’article L. 2111-4 du Code général de la propriété des personnes publiques :

« Le domaine public maritime naturel de l’État comprend :

  1. Le sol et le sous-sol de la mer entre la limite extérieure de la mer territoriale et, côté terre, le rivage de la mer. Le rivage de la mer est constitué par tout ce qu’elle couvre et découvre jusqu’où les plus hautes mers peuvent s’étendre en l’absence de perturbations météorologiques exceptionnelles ;
  2. Le sol et le sous-sol des étangs salés en communication directe, naturelle et permanente avec la mer ;
  3. Les lais et relais de la mer :
  4. a) Qui faisaient partie du domaine privé de l’État à la date du 1er décembre 1963, sous réserve des droits des tiers ;
  5. b) Constitués à compter du 1er décembre 1963.

Les terrains soustraits artificiellement à l’action du flot demeurent compris dans le domaine public maritime naturel sous réserve des dispositions contraires d’actes de concession translatifs de propriété légalement pris et régulièrement exécutés. »

Le blockhaus-miroir fait partie du DPM car il siège sur la plage et ses abords sont couverts et découverts au gré des marées. Sur le site Préfet du Pas-de-Calais, on peut lire cette mesure :

« Tout projet de construction ou d’installation, destiné à être implanté sur le DPM, nécessite au préalable l’obtention d’un titre d’autorisation (personnel et nominatif). Cette autorisation est obligatoire au-delà du droit d’usage qui appartient à tous. L’occupation du DPM ne peut être que temporaire, précaire et révocable. Le titre d’occupation donne lieu au paiement d’une redevance.

Le DPM naturel n’a pas vocation à recevoir des implantations permanentes (Art. L2122-1 et L2122-2 du CGPPP). De ce fait, à l’expiration des autorisations d’occupation, le principe de remise en état des sites occupés doit être mis en œuvre, et le démantèlement des ouvrages et installations doit être effectué ».

Ceci posé, ce sont les collectivités territoriales qui gèrent les ouvrages de ce type. Ce qui explique que Bertrand Seguin ait été en relation avec les services préfectoraux pour l’autorisation puis avec la mairie de Leffrinckoucke. Par exemple, à l’autorisation accordée, le maire de Leffrinckoucke, Bernard Weisbecker, a ajouté des conditions. Elles sont listées par l’artiste au cours de son entretien : poser un joint entre chaque miroir, coller un scotch transparent au-dessus de l’ensemble et couler une résine au-dessus de la structure pour éviter tout danger. En contrepartie du financement de la pose d’un joint dans la mosaïque par une entreprise locale de réinsertion, la CUD a demandé à l’artiste de céder gracieusement les droits d’auteur tout en lui imposant de continuer à assumer seul l’entretien de sa création. Mais la requête de l’artiste auprès de la préfecture étant postérieure aux débuts des travaux de réalisation de cette installation, la mairie s’est probablement cru autorisée à exagérer les demandes, considérant que tout n’avait pas été fait dans les règles. D’ailleurs, dans un article de la Voix du Nord (« Bernard Weisbecker revient sur le soutien apporté au créateur du blockhaus-miroir », 5/06/2020), le maire de Leffrinckoucke répond à la journaliste Giulia De Meulemeester :

« On m’accuse de vouloir faire disparaître cette œuvre. Or tout le monde l’apprécie et est d’accord pour qu’elle reste dans le paysage. On n’est nullement dans l’idée de la détruire. […] L’artiste a commencé son œuvre sans aucune autorisation. Nous n’avons pas voulu qu’il soit attaqué. Alors, avec le sous-préfet de l’époque, Henri Jean, une déclaration de travaux a été faite et lui a permis de poursuivre le travail. On lui a sauvé la mise. On l’a aidé. »

Dans son entretien, l’artiste contextualise les échanges avec la mairie : on est en période de promotion du film de Christopher Nolan, Dunkerque (dont la sortie est en 2017), et la ville souhaite continuer d’utiliser l’image du blockhaus-miroir dans ses documents de communication. Anonyme ayant refusé cette proposition qu’il qualifie de malhonnête, un concours est organisé pour concevoir l’œuvre qui sera utilisée ; un autre projet – « Le sablier » – sera retenu et intégralement financé par la CUD…

La référence au film que Christopher Nolan a tourné à Dunkerque, pendant six semaines, au cours des mois de mai et juin 2016, est intéressante. Elle montre l’effervescence qui règne alors dans les communes autour de Dunkerque et confirme une orientation naissante qui ne fera que croître par la suite : faire de l’Opération Dynamo le fer de lance des actions historico-mémorielles de la région (voir dans ce site l’article qui porte sur ce sujet). Ceci avec d’autant plus d’efficacité que ce moment, qui a vu l’embarquement pour l’Angleterre – principalement mais pas seulement – de 340 000 soldats anglais (en majorité) et français depuis Dunkerque et les communes avoisinantes, est présenté comme un élan de solidarité qui préfigurerait le débarquement en mai 1944 et non plus comme la « débâcle de 1940 » comme ce fait majeur de la seconde guerre mondiale était auparavant qualifié. C’est d’ailleurs ainsi que les faits sont valorisés dans les actions mises en place en région. Au vu de ce récit, comment ne pas voir un décalage, dans l’esprit des politiques, entre cette opération prestigieuse, portée de surcroît par le film d’un grand réalisateur, et le projet de Bertrand Seguin dont la notoriété est toutefois indéniable ? Et si l’on ajoute à ceci les possibles conflits entre responsables politiques, on a là plusieurs ingrédients qui expliquent l’absence d’un soutien plein et entier en faveur du Blockhaus-miroir.

Toujours est-il que les relations entre l’artiste et le maire de Leffrinckoucke sont restées inexistantes et le 26 juin 2020, 4 jours après qu’Anonyme a annoncé qu’il mettait fin à son projet, des affichettes sont déposées sur le blockhaus-miroir avec la mention « Attention au verre ». Une manière de stigmatiser cette œuvre mais aussi de la masquer avec des encarts disgracieux. Sur Instagram, Anonyme se prononce à ce sujet et fait part d’une explication qui lui a été donnée :

« On m’a expliqué en mairie que cette décision était sans doute là pour me faire payer une “polémique” dans la campagne électorale dont je ne suis en aucun cas l’auteur. Je me suis refusé d’intervenir dans tout débat sur cette campagne qui ne me concerne pas puisque je n’habite pas Leffrinckoucke et que je suis intimement convaincu que l’on n’a pas à voter pour la pérennisation ou non d’une œuvre d’art dans l’espace public » (anonyme_project, 26 juin 2020).

Pendant quelques mois, notamment via la mobilisation de la Voix du Nord, on a pu penser que la création d’Anonyme pouvait continuer d’exister, grâce à l’aide financière de la Région, annoncée par Xavier Bertrand. D’ailleurs, c’est aussi ce qu’espère Édith Varet, conseillère régionale, qui attend que toutes les parties en présence s’assoient autour d’une table (Voix du Nord, 10 juillet 2020). Rencontrant chacun des acteurs concernés, dont le nouveau maire de Leffrinckoucke, Olivier Ryckebusch, elle cherche une solution.

Le Blockhaus-miroir dans la pénombre

Le blockhaus-miroir ne brillera plus

Malheureusement, les semaines qui suivent la proposition de Xavier Bertrand ne permettent pas de trouver un accord. Le 24 septembre 2020, la Voix du Nord se fait l’écho de la décision prise par la municipalité de Leffrinckoucke :

« Nous avons refusé car la commune n’a pas les moyens humains de prendre en charge le dossier, ni d’embaucher un agent technique, explique le maire, Olivier Ryckebusch. La ville n’a pas vocation à entretenir un élément appartenant au domaine public maritime et elle n’a pas l’ossature pour financer à long terme une masse salariale, car il est aujourd’hui question de trois ans, mais après ? Il nous est impossible de détacher nos propres agents sur le chantier ni d’embaucher. »

Une déclaration en contradiction avec ce que le maire annonçait dans la Voix du Nord trois mois plus tôt. Le 25 juin 2020, il annonçait « rechercher des subventions » : « Il faut préserver le blockhaus-miroir. L’image est connue dans le monde entier. C’est un lieu emblématique. Il fait partie de l’identité de Leffrinckoucke. […] Plusieurs devis ont déjà été déposés à la mairie de Leffrinckoucke, sans réponse. Il faut les reprendre, rechercher des subventions, notamment auprès du ministère de la Culture, et donner le petit coup de pouce en étant attentif au budget. Il y a peut-être un travail à faire avec la CUD. » Anonyme explique ce revirement par les pressions exercées par la CUD dont 50% du budget de la commune provient. Une impasse qui le conduit au démontage de son installation. Mais il n’en reste pas là : il dépose une demande de réparation16 pour les droits d’auteur qui ne lui ont pas été versés et qui correspondent, notamment, aux 40 photographies du blockhaus figurant sur les documents touristiques et réseaux sociaux de l’office de tourisme et des collectivités. Reconnaissant ces actes de contrefaçon mais renvoyant les deux parties vers le Juge du Fond, la CUD et « ses affiliés » ont été condamnés une première fois à lui verser 2 000 € pour couvrir les frais de procédure.

La couverture presse de l’annonce du démantèlement du blockhaus et des mois qui ont précédé est à la fois locale (Nord Éclair, Nord Littoral, Presse Océan, Voix du Nord…) et nationale (Aujourd’hui en France, Le Figaro, La Croix, Télérama, 20 Minutes…). La déception est générale, ce dont attestent des titres qui, peu ou prou, continuent d’espérer une issue favorable17.

Et le 21 avril 2021, dans un post où l’artiste présente une vidéo d’un avant-après de sa création, les commentaires expriment une profonde tristesse. Une personne écrit : « Bravo pour votre travail ! Que ce serait beau et émouvant si tous les blockhaus étaient recouverts de miroirs reflétant cette magnifique lumière particulière à la côte d’opale. Et puis ce serait un bel hommage à tous ces forcenés qu’on a obligé à construire… Parfois au prix de leur vie. Merci ».

Comme la plupart des créations du Land Art, il reste du blockhaus-miroir le souvenir qu’en ont évidemment gardé ceux et celles qui l’ont fréquenté, qui s’y sont rendus pour l’admirer, qui l’ont photographié, filmé, peint. Outre la publication annoncée par Anonyme, des planches de dessins ont été réalisées en 2020-2021 par des étudiants de l’école de Condé à Marseille, dans le cadre d’un master Bande dessinée/illustration ; une maquette a même été créée par un artiste, Dominique Aliquot, qui propose une planche à découper permettant de construire un format miniature du blockhaus-miroir… Mais contrairement aux œuvres de Land Art qui s’effacent avec le temps, la disparition de la création de Bertrand Seguin s’est faite sous les assauts d’un marteau et d’un burin. De fait, on se retrouve dans une situation proche de la catégorie artistique de référence mais non similaire…

Dans un article de la Voix du Nord (« C’était un rayon de soleil et de lumière chaque matin », 20/04/2021), les témoignages recueillis sur place expriment ce rapport très particulier qui s’était créé avec le blockhaus-miroir : 

« Marie-Thérèse et Gérard, eux, n’avaient jamais pu observer le scintillement du blockhaus. Ils sont arrivés à temps pour immortaliser les derniers éclats de la structure. “C’est une œuvre qui meurt, ça devait être joli. Et puis, une œuvre c’est unique, il n’y en a pas deux pareilles…” Pour deux Leffrinckouckois, qui l’ont toujours connu, “c’est une partie du patrimoine culturel et artistique qui s’en va. Dommage, cela faisait parler de Leffrinckoucke.” À la désolation s’ajoute une image “pathétique”, celle des poubelles de miroirs alignées sur le sable: “On jette vraiment l’œuvre, c’est presque mortuaire”, frissonne Chantal. »

Un fragment du Blockhaus-miroir
La Peinture reprend ses droits. Le blockhaus-miroir n'existe plus

 

L’œuvre faisait partie de cette plage dont elle était d’une certaine façon l’emblème et le faire-valoir. Désormais, le blockhaus qui lui servait de support est retourné à l’anonymat, passant de la lumière à l’ombre. Mais celle-ci n’est pas totale. Un texte peint sur une paroi rappelle son passé d’« œuvre star » – « La peinture reprend ses droits » -, comme si l’auteur de cette phrase avait souhaité signifier que la peinture est le seul mode d’expression habilité à figurer sur un édifice de ce type ? Quoi qu’il en soit, une nouvelle vie a commencé pour ce blockhaus qui, si elle n’est plus celle de la notoriété, sera rythmée par l’alternance des productions de graffeurs de passage.

  1. Le 15 juin 2015, paraît le premier post d’Anonyme sur Instagram (anonyme_project. Réfléchir, le Blockhaus-Miroir). Il suscite 9 commentaires et 59 like. Progressivement, les chiffres augmentent. Évidemment, loin de concurrencer ceux des stars de l’art urbain, ils passent néanmoins à plus de 500 like dans les années suivantes pour les photographies, le double ou le triple pour les vidéos, avec un nombre variable de commentaires (entre 25 et 95). Les messages sont élogieux. Ils félicitent l’artiste et proposent souvent de l’aider à garder son œuvre en état.
  2. Par exemple, voir Midi en France, sur France 3, le 31 janvier 2016 ; le 13 Heures de France 2 du 1er novembre 2016 ; l’édition du 3 décembre 2016 du magazine de France 5, Échappées belles ; Dimanche en France, sur France 3, le 10 février 2019 ; le bulletin météo sur M6 le 29 juin 2019 ; JT de 13 h du 11 janvier 2021 ; Les cent lieux qu’il faut voir, France 5, le 5 août 2021…
  3. La totalité du post de l’artiste : « C'est avec le solstice d’été que je vous annonce la fin du projet "Réfléchir", et le crépuscule du blockhaus-miroir. Commencée clandestinement en mars 2014 et intégralement auto-financée, sans aucun soutien public ni privé, cette installation aura éclairé la plage de Leffrinckoucke, près de Dunkerque et son Histoire durant un peu plus de 6 années. Ce monument solaire, œuvre pharaonique, a nécessité 4000 heures de travail. Je l'ai restauré chaque année depuis son achèvement en septembre 2015, après un an et demi de travaux. L’œuvre disparaîtra comme elle est apparue dans l’espace naturel des Dunes de Flandre, peu à peu, morceau de miroir après morceau, vous laissant l’occasion de la (re)découvrir un dernier été. Depuis 2015, ce sont près de 500 heures et autant de cartouches de colle qui étaient nécessaires chaque année à la restauration de cet édifice gigantesque de 350m². Ne pouvant continuer indéfiniment à entretenir seul cette œuvre, et engagé dans d'autres projets, je me vois aujourd'hui contraint d'y mettre terme. Outre quelques coups de soleil et du sable plein les poches, je ne garde de cette incroyable aventure artistique mais aussi humaine que de bons souvenirs et vos nombreux retours, les multiples manières dont vous vous en êtes appropriés m'ont beaucoup touché. J'ai vu ainsi passer des centaines de photographies, des vidéos, des peintures, des textes dont certains absolument magnifiques. Ces interprétations de "Réfléchir", autant de traces du passage de cette œuvre sur le littoral, je souhaiterai à présent les regrouper avec en tête la publication (physique ou numérique) d'un ouvrage. Je lance donc un appel aux centaines de photographes (professionnels ou amateurs), vidéastes, peintres, écrivains qui ont immortalisé cette installation afin qu'ils envoient leurs "réflexions" à : anonymeuntitled@gmail.com avant l'équinoxe d'automne, le mardi 22 septembre 2020 à 15h30. Je vous souhaite à tous un très bel été !Anonyme "Un poète doit laisser des traces de son passage non des preuves. Seules les traces font rêver." René Char, via Jeanne Photographies : Anonyme / Laurent Dubus / Arnaud Hélary»
  4. . Plusieurs fois, l’artiste lance des appels pour que des bénévoles viennent l’aider à recoller des morceaux de miroir sur le blockhaus.
  5. Xavier Bertrand est président du conseil régional des Hauts-de-France depuis 2016. Il sera réélu en juillet 2021. Il a quitté Les Républicains en 2017 mais reprendra sa carte dans le parti en 2022.
  6. Jusqu’en 2020, le maire de Leffrinckoucke est Bernard Weisbecker (sans étiquette politique, qualifié plutôt divers centre). Ce dernier faisait partie d’Europe Écologie les Verts depuis 2001, avant de démissionner en 2015. Son successeur est Olivier Ryckebusch (depuis le 28 juin 2020).
  7. Anonyme n’a pas pu rencontrer Patrice Vergriete en dépit de 6 demandes de RDV, président de la communauté urbaine de Dunkerque . Ce dernier ne soutient pas l’option de prise en charge des travaux. Entre le 20 juillet 2023 et le 11 janvier 2024, Patrice Vergriete sera nommé ministre délégué chargé du Logement dans le gouvernement d'Elisabeth Borne.
  8. Je remercie Bertrand Seguin d’avoir accepté avec beaucoup de générosité de répondre, par téléphone, aux questions que je lui ai posées.
  9. Dans l’hebdomadaire Télérama (03/10/2020), il est fait mention des grands-parents de l’artiste « qui ont été marqués à vie par les bombardements de 1940 dans la région ».

  10. Cette idée est plusieurs fois exprimée dans les reportages où des visiteurs donnent leur avis sur le blockhaus-miroir. Un exemple de ceci. Dans un reportage diffusé sur le site de France Info (3 mars 2019), une femme explique : « C’est une manière de garder les blockhaus et en même temps d’ouvrir les blockhaus à des gens qui ne sont pas forcément intéressés par l’histoire ou par l’art »
  11. . Dans un article du site de l’Office de tourisme de Dunkerque, un texte porte sur les blockhaus que l’on peut voir sur le littoral. Il est titré : « Les fantômes de la seconde guerre mondiale ». La première phrase explique la mise à l’écart des blockhaus par le fait qu’ils ne sont pas en lien avec le débarquement : « Les blockhaus de Dunkerque ne sont pas liés à l’histoire du débarquement de Normandie, c’est pourquoi leur conservation fut de moindre envergure ». Qu’un article à visée promotionnelle commence par une forme de justification montre que l’office de tourisme est conscient de ce déficit. Que par ailleurs la question du débarquement soit mentionnée montre bien la délicate gestion mémorielle de ce passé.
  12. En 2016, un couple a passé quelques mois dans un blockhaus à proximité du blockhaus-miroir, avant d’être aidé par une association d’aide aux plus démunis.
  13. Sur YouTube, on peut voir un « montage vidéo d’Anonyme sur un chant, un texte et une musique de Jacques Yvart arrangée par Arnaud H. évoquant la tragédie intervenue le 24 novembre 2021 où 27 exilés sont morts noyés au large de Dunkerque sans qu’aucune assistance ne leur soit apportée malgré de très nombreux appels au secours » (lien : https://www.youtube.com/watch?v=qnGNH7bUNdQ). Les victimes avaient entre 7 et 46 ans. Seules deux personnes ont survécu au naufrage. De très nombreux appels à l’aide et une géolocalisation avaient été envoyés au CROSS (Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage) mais sont restés sans réponse.
  14. Le Front national est devenu Rassemblement national en 2018.
  15. Selon Bertrand Seguin, l’examen du cadastre donnait à penser que ce blockhaus dépendait du ministère de la Défense.
  16. La presse donne le chiffre de 300 000 euros qui auraient été demandés par l’artiste.
  17. Quelques exemples de titres : « Le blockhaus-miroir pourra compter sur le soutien de la Région » (Nord Éclair, 26/06/2020) ; « Il faut sauver le blockhaus miroir ! » (Aujourd’hui en France, 26/06/2020) ; « Le "Blockhaus miroir" de la plage de Leffrinckoucke, ne sera pas sauvé de la destruction » (Figaro, 20/07/2020) ; « Le blockhaus-miroir d'Anonyme peut être sauvé des coups de burin » (Nord Éclair, 22/07/2020) ; « Le bras de fer entre la CUD et le créateur du blockhaus-miroir perdure » (Voix du Nord, 21/07/2020)…

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