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La pointe de Suzac au coucher de soleil

 

« Royan n’est plus. Je suis entré lundi matin (le 16 avril) dans une cité de décombres, où l’on chercherait vainement une maison intacte. Des milliers de bombes et d’obus ont creusé partout des cratères, les rues sont comblées par les gravats ; des explosions secouent toujours les ruines et, de temps à autre, de grands pans de murs s’écroulent avec fracas. » 

(Henri Amouroux, Sud Ouest, 17/04/1945).

Royan ou quand une ville renaît de ses cendres

En 2025, la ville de Royan fête sa libération en organisant pendant une année des événements qui, plus profondément, marquent un tournant dans la gestion mémorielle des faits relatifs à l’occupation et à la Seconde Guerre mondiale. Elle le fait en même temps qu’est toiletté de fond en comble le front de mer et d’autres sites de la ville (fin des travaux en mars 2026). C’est dans ce contexte que des expositions aux contenus caractéristiques de ce changement sont organisées au Musée de Royan. Entremêlant différentes périodes, l’histoire de cette ville qui a vu le jour au milieu du XIXe siècle est racontée dans « Au cœur de l’histoire d’une cité balnéaire » (du 01/09/2024 au 31/05/2025), tandis que « Nouveaux regards sur les vestiges de la Seconde Guerre mondiale » (du 08/01 au 01/06/2025) présente les découvertes archéologiques du Service d’Archéologie Départementale de la Charente-Maritime. Finalement, la cohabitation de ces deux sujets fait ressortir la résilience dont Royan aurait fait la démonstration dans son histoire contemporaine et que le maire actuel (à partir de 2017 puis 2020), Patrick Marengo, ancien général de l’Armée de terre, aime à rappeler. Car ce territoire éventré par les bombes en 1945 s’est lancé dans des projets architecturaux d’envergure qui ont transformé Royan, faisant de celle-ci une ville avant-gardiste, présentée aujourd’hui comme « la plus 50’ de France ». Sur le site de la ville, on peut lire ce passage qu’accompagnent les pétillantes photographies d’une architecture moderne :

« L’enfer d’acier qui s’est déchaîné sur la “Perle de l’océan” en janvier et avril 1945 a fait table rase d’un temps bâti sur de solides fondations éclectiques mêlant orientalisme, Art Nouveau… de la Belle Époque et des Années Folles. Dévasté par le feu, le centre-ville n’est plus qu’une immense page vierge à recomposer. Le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme confie cette lourde tâche à Claude Ferret, directeur des études à l’École d’Architecture de Bordeaux, rejoint par ses homologues Louis Simon et André Morisseau. Dans un contexte d’urgence, le débat porte sur la nature même du chantier et sur l’opportunité d’en adapter le dessin et l’esthétisme aux nouveaux canons de l’époque ».

Dans cet ensemble de constructions, sont notamment distingués le Marché Central (André Morisseau, Louis Simon, René Sarger, Bernard Laffaille, 1955), l’église Notre-Dame (Guillaume Gillet, Bernard Lafaille, René Sarger, 1954-1958), le Palais des Congrès (Claude Ferret, 1958).

L'intérieur de l'église Notre-Dame

L'Eglise de Royan
L'Eglise de Royan
L'Eglise de Royan

Hormis ces édifices, sont aussi mises à l’honneur les nombreuses et belles villas ou autres constructions qui arborent les couleurs tranchées des années 1950 et 1960, évoquant de la sorte un retour à la légèreté en même temps qu’à la distinction. Voir à ce sujet et d’autres un reportage diffusé sur Ici Nouvelle Aquitaine le 16 avril 2025.

Que les traces de l’occupation et les marqueurs de la modernité soient ici présentés de concert ne relève pas de l’évidence. Il aura fallu attendre plusieurs décennies pour que la présence allemande et les bombardements par les alliés fassent l’objet d’une série de conférences, d’expositions et de visites dont la diversité et le nombre sont significatifs d’une savante orchestration par la ville des cérémonies commémoratives. Dans un article de Stéphane Durand, paru dans le quotidien régional Sud Ouest, « À Royan, les commémorations riment avec délectation » (10/11/2024), Gérard Filoche, adjoint au maire délégué à la vie patriotique, en charge des cérémonies du 80e anniversaire de la Libération, confiait :

« “Il y aura en 2025 une animation tous les mois en lien avec cette commémoration de la libération sous forme de pièce de théâtre, de film, de conférence… On ne pourra pas passer à côté”, promet l’élu qui travaille main dans la main avec l’adjointe à la culture Nadine David pour concocter un programme digne de ce nom. Rien n’est laissé au hasard. Il se dit même que le menu du repas officiel du 17 avril a été pensé par le maire en personne à base de rations de survie. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour obtenir le label officiel “80 ans de la Libération” ! ».

Si, d’une certaine façon, ce retour au passé est innovant, la boulimie dont il fait preuve n’est pas sans interroger. Notre question est donc de savoir pourquoi ce mouvement s’opère plus massivement en 2025 que cela n’était précédemment le cas et selon quelles filiations et temporalités ? Finalement, l’interrogation en filigranes consiste à comprendre ce que ce retour nous dit ou ne nous dit pas du présent.

Des constructions allemandes

Située à l’embouchure de la Gironde, Royan et ses environs sont une zone de surveillance et de contrôle des bateaux qui empruntent l’estuaire pour cheminer depuis ou vers Bordeaux. En s’y installant à partir du 23 juin 1940, les troupes allemandes y établissent donc

« des contingents de l’armée de terre (Heer), de l’armée de l’air (Luftwaffe) et de la marine (Kriegsmarine). […] La ville, vidée des exilés et des touristes, retrouve ses 12 000 habitants. La caserne Champlain, les grands hôtels et les villas sont réquisitionnés pour y loger la troupe et les officiers. Jusqu’en juillet 1944, Royan héberge plus de 6 260 soldats quotidiennement »1.

La population de Royan s’élève alors à 13 000 habitants. Les Allemands déclarent la ville zone rouge, c’est-à-dire un territoire d’où l’on ne peut sortir ou entrer que munis d’un laissez-passer. Et à partir du mois d’octobre 1941, une zone côtière de 30 kms délimite l’espace qu’il est interdit de franchir sans autorisation. Enfin, des champs de mines sont installés en différents endroits. Sur les trente kilomètres qui séparent au nord Ronce-les-Bains de la pointe de Suzac au sud, on dénombre environ 280 blockhaus ou bunkers2Ils sont répartis en quatre lignes de défense : 

« La ligne de défense côtière (de Ronce-les-Bains à la Pointe de Suzac), qui protège la côte de tout débarquement depuis l’océan atlantique.

Le “Stützpunktgruppe de la Coubre, qui forme une petite forteresse et un camp retranché.

Le secteur de Royan, délimité par une ligne de retranchement qui englobe la ville et s’étend jusqu’aux points d’appui (Panzewerk) de Vaux-sur-Mer, Jaffe et Belmont.

La ligne principal de combat, de Ronce-les-Bains à Meschers, en passant par Chaillevette, Fontbedeau, Médis et Semussac, réalisée dans les derniers mois de l’Occupation pour faire face aux FFI. » (Villes & Pays d’Art & d’Histoire, 2021, 23)

La construction des bunkers ou blockhaus de cet ensemble a commencé en 1941, faisant de Royan une forteresse importante du mur de l’Atlantique. Et si celle-ci n’a pas connu le débarquement, elle a servi de refuge aux troupes allemandes quand, à partir du 12 septembre 1944, la zone s’est enfermée dans la poche de Royan qui était encerclée par des combattants français, commandés par le colonel Henri Adeline (1898-1971).

Si, juste après la guerre, les communes de la côte charentaise ont tenté ou bien de se débarrasser de ces blocs de béton ou de les laisser en l’état, dans les années 1950, en revanche, l’Office national des forêts qui était propriétaire d’un nombre important de ceux-ci en a loué 150 environ pour un prix moyen à l’année de 2 000 francs. Repeintes, ces constructions qui n’avaient ni eau ni électricité, sont devenues de modestes maisons de vacances, mais avec vue sur la mer et pieds dans l’eau. Et comme ces blockhaus étaient isolés, les locataires ont construit en certains lieux un peu éloignés du trait de côte, des protections pour défendre leur bien. Un geste évidemment interdit quand il s’agit du domaine public. Dans les années 1990, le bail de ces locations n’a donc plus été renouvelé ; une association de défense a même été créée pour tenter de faire plier l’Office national des forêts mais sans succès. Il a donc été décidé d’ensabler un certain nombre de ces constructions en laissant toutefois quelques étroites ouvertures pour que les chauve-souris puissent s’y réfugier. Dans une édition de Sud Ouest du 6 août 2009, Nicole et Jean-Marie Chevalier – qui, enfants, ont tous deux passé leurs vacances dans des blockhaus – racontent :

« Il y avait du monde qui venait nous voir quand nous passions nos étés au blockhaus. La famille, les amis, cela n’arrêtait pas. Ils voulaient tous partager notre petit paradis » ; « Après la guerre, mon père passait son temps à pêcher à l’Océan. Il chargeait les cannes dans la 2 CV, remplaçait les roues d’origine par celles d’une 504, et longeait la côte à la recherche de bons coins. Il connaissait par cœur le front de mer, de Royan à La Tremblade. Alors, quand il a vu qu’un bunker se libérait au fond de la baie de Bonne Anse, il en a profité pour le louer ».

Dans des zones constructibles, des bunkers sont intégrés aux habitats : ils peuvent être transformés en garage, en abri de jardin, en cave. Ils peuvent être entrelacés aux fondations d’une maison d’habitation, constituant de la sorte un socle robuste à celle-ci. Et si beaucoup de ceux encore visibles sur les plages ou en forêt sont accessibles au public, beaucoup de ceux qui ont été construits sur des terrains privés, ou qui le sont devenus par la suite, sont invisibilisés. D’autres encore gisent sur le sable où ils sont soumis à l’assaut du ressac, ou dans les espaces forestiers qui longent la côte, faisant la joie des graffeurs ou autres occupants de passage.

Plage du Galon d'Or à la Tremblade
Plage du Galon d'Or à la Tremblade
Plage de la Grande Côte à Saint-Palais-sur-Mer
Plage de la Grande Côte à Saint-Palais-sur-Mer
Plage du phare de la Coubre à La Tremblade
Plage du phare de la Coubre à La Tremblade
Villa à Ronce-les-Bains
Villa à Ronce-les-Bains

Depuis 2016, une association « La Forteresse de Royan » a été créée. Sa mission est patrimoniale : une équipe d’une vingtaine de bénévoles nettoie, met au jour, rénove des bunkers, mais en toute discrétion et pour ne pas attirer des personnes qui seraient mal intentionnées. De plus, l’équipe travaille avec les moyens du bord en utilisant « Tamis, brosse souple, truelle et lampe torche » (« Poche de Royan : il faut sauver le patrimoine », Sud Ouest, 01/03/2020).

Quelques campagnes de réhabilitation sont également conduites par des municipalités du Pays Royannais qui, en encourageant par exemple des projets artistiques, contribuent à leur mise en visibilité. C’est le cas en 2013 quand la CARA (Communauté d’agglomération de Royan Atlantique) a lancé un appel à projets dans le domaine du Land Art en ciblant 5 lieux dans lesquels des artistes ont pu proposer une création sous la bannière « Sentier des arts, regards hors saison sur le Mur de l’Atlantique ». Pour en savoir plus, lire le document en ligne sur le site de l’agglomération de Royan. Sur la plage de la Grande Côte, c’est un artiste lyonnais qui a tracé une ligne blanche sur les blockhaus qui ont glissé sur le sable. Si en 2025, la ligne est quasiment effacée, des panneaux sont toujours fixés sur les constructions du Mur de l’Atlantique, expliquant l’intention de Thierry Montoy. Pour l’artiste, ce site est une zone de transition entre la mer, la terre et l’air et les blockhaus échoués sur le sable en sont le trait d’union. Anticipé, l’effacement parachève d’ailleurs le projet artistique puisqu’il incarne la rencontre, voire la fusion entre les éléments.

La Grande Côte. Les traces de la création de T. Montois
La Grande Côte. Les traces de la création de T. Montois
La Grande Côte. Les traces de la création de T. Montois

Enfin, des opérations archéologiques sont menées pour inventorier, cartographier et fouiller ces sites qui ont encore beaucoup à dire de la période de l’occupation et des combats qui se sont déroulés dans le secteur. Dans un entretien paru dans Sud Ouest (« Érosion en Charente-Maritime : que faire des bunkers menacés de disparition ? », 23/06/2024), Théo Aubry, archéologue, chargé notamment de l’inventaire de ces édifices, explique que sur les 350 répertoriés, une centaine seraient en voie de disparition. À l’intérêt tardif pour ces derniers, il faut donc ajouter la fragilité de leur implantation. Ainsi des fouilles préventives sont-elles engagées pour collecter le plus de données possibles. Et c’est parfois parce que ces constructions tombent d’une falaise qu’il est possible d’y pénétrer et de découvrir ce qui restait jusque-là inaccessible. À ce sujet, Théo Aubry raconte la découverte de graffitis uniques,

« un aigle avec une croix gammée signée “O. T.” qui veut dire “Organisation Todt”, peints par ceux qui l’ont construit.” Des traces qui ont déjà disparu, rongées par la mer mais à tout jamais inscrits dans les archives. L’érosion n’est pourtant pas le pire ennemi des bunkers. 50 % de leur disparition est due à l’aménagement du territoire, 25 % à l’érosion et 25 % aux pillages. Il faut s’y intéresser. Ce sont les derniers témoins que nous avons ».

Dans une interview diffusée sur Ici Nouvelle Aquitaine, le 12 avril 2025, l’archéologue dit espérer que l’élan suscité par la commémoration des 80 ans de la Libération stimulera des projets de valorisation, insuffisamment présents à son goût, contrairement à ceux mis en place dans d’autres régions. Ainsi évoque-t-il le site de la Pointe de Suzac, à Saint-Georges-de-Didonne, à côté de Royan, qui fait face à la Pointe de Grave. Sur ce site, des blockhaus en parfait état sont construits sur un cap rocheux. Site défensif de première importance depuis le XVIIe siècle, la Pointe de Suzac possède encore un magasin à poudre qui date de 1882. Entièrement revu par les Allemands à partir de 1942, il comporte 8 casemates qui attestent de son importance stratégique. Lors des bombardements de 1945, le site a été évidemment touché et les marques d’obus sont toujours visibles. Délaissé après la guerre – quand bien même un blockhaus a-t-il été, un temps, converti en habitation -, il a été acquis par le Conservatoire du littoral qui, dans les années 1990, a aménagé le lieu et l’a fait classer en espace naturel. Mais l’importance du site est telle qu’on regrette qu’il ne soit pas mieux valorisé, par exemple par des panneaux expliquant son rôle et sa fonction, à différentes périodes de l’histoire.

En 2025, le regain d’intérêt des communes du Pays Royannais pour leur histoire, et l’attrait touristique qui semble en résulter, pourraient changer la donne. Mais, pour l’heure, c’est aux victimes des bombardements alliés que l’on s’attache, moins aux vestiges de la présence allemande…

La Pointe de Suzac
La Pointe de Suzac
La Pointe de Suzac
La Pointe de Suzac
La Pointe de Suzac
La Pointe de Suzac
La Pointe de Suzac

Une ville marquée par la guerre

Le bombardement de Royan par l’aviation alliée, le 5 janvier 1945, est tristement resté dans la mémoire de la Libération comme un acte d’une violence extrême, inutile de surcroît. Peu après 4 h du matin, et pendant une vingtaine de minutes, 217 Lancasters de la RAF « déversent leurs chapelets de bombes sur le centre-ville et ses quartiers résidentiels »3. 1h30 plus tard, ce sont 114 autres Lancasters qui, eux aussi, déversent leurs bombes dont des engins au phosphore. 85 % de la ville de Royan sont alors détruits et 442 civils sur les 2 200 encore sur place trouvent la mort, tandis que 400 à 500 personnes sont blessées. Côté allemand, le bilan est moindre : 47 soldats meurent sous les bombes. Et ce n’est que trois mois plus tard et après trois journées d’intenses bombardements (lors de l’Opération « Vénérable »), le 17 avril 1945, que la ville est libérée. Encerclé dans un bunker à Pontaillac, l’amiral Michahelles (1899-1975) a fini par rendre les armes. Dans l’introduction de La Poche de Royan, Alain Chazette fait la liste des raisons pour lesquelles la ville de Royan a été attaquée de force.

« Sur le plan national, il fallait libérer le port de Bordeaux et les forteresses allemandes de Royan et de la Pointe de Grave empêchaient ce fait. Sur le plan politique, il fallait permettre aux Forces françaises de l’Ouest de marquer à leur tour leur supériorité devant l’ennemi et de leur donner ce sentiment de confiance et de cohésion qui naît de la victoire ; mais surtout de montrer aux alliés que l’on était capable aussi de prendre les choses en main sans eux »4.

Ceci posé, le délai qui sépare les premiers bombardements de ceux qui précèdent la libération questionne. Pourquoi la ville a-t-elle été la cible d’un tel déluge de bombes ? Pourquoi l’attaque du mois de janvier n’a-t-elle pas été suivie d’une opération terrestre ? En fait, une intervention terrestre – l’Opération « Indépendance » -, conduite par les Forces Françaises de l’Ouest du général Edgard de Larminat (1895-1962), devait succéder à ces bombardements. Or, l’intervention avait été repoussée sans que les troupes impliquées n’en aient été informées. Dans son ouvrage, Stéphane Simonnet (2015) revient sur les faits, évoquant à leur sujet une succession d’erreurs – dont de transmission – et pointant les tragiques conséquences des luttes de pouvoirs entre parties prenantes. Ainsi Royan est-elle devenue, à son corps défendant, 

« l’exemple du baroud d’honneur poussé à l’extrême, où les deux camps adverses ont décidé de s’affronter jusqu’aux limites de leurs forces. La décision du général de Gaulle de faire de la prise de Royan le symbole de l’armée nouvelle renouant avec la victoire n’est pas étrangère à la fureur guerrière déclenchée devant la poche de Royan. Pour exister sur le plan politique face aux Alliées, la France renaissante est en quête absolue d’une première victoire militaire sur le front de l’Atlantique. Pour cela, elle a choisi Royan dont l’impérative libération devait supporter tous les sacrifices possibles » (Simonnet, 2015 : 90).

Quand on suit dans la presse régionale la préparation puis l’organisation des moments commémoratifs qui se sont succédés depuis la fin de la guerre, on constate au fur et à mesure des décennies la montée en puissance d’une demande de reconnaissance des victimes des bombardements du 5 janvier et du 17 avril 1945. Ceci est particulièrement manifeste à partir de 1995, à l’occasion des 50 ans de la libération de la poche de Royan. Des témoins et victimes directs assistent aux commémorations auxquelles participe d’ailleurs le ministre des Anciens Combattants (1993-1995 sous le gouvernement d’Édouard Balladur), Philippe Mestre (1927-2017).

Pour la commémoration des 60 ans, le quotidien régional Sud Ouest recherche dès la fin de l’année 2004, des témoins qui pourraient raconter comment ils ont vécu la période qui court du débarquement en Normandie jusqu’à la libération. Une chronique publiée dans le quotidien puis la publication d’un ouvrage sont prévues5.

Clairement, non seulement les paroles semblent se libérer mais paraissent être entendues. Dans un même mouvement, le Musée de Royan organise une exposition « Libérations » qui ouvre ses portes le jour anniversaire des 60 ans des bombardements (le 5 janvier 2005). Le pluriel utilisé n’est pas le fruit du hasard. Il correspond à un projet narratif consistant à raconter sans tabou les souffrances vécues par les Royannais pendant la Seconde Guerre mondiale. Déjà, la date à laquelle cette exposition est organisée diffère de celle choisie lors des années précédentes. En effet, l’exposition qui se tenait en ces occasions accompagnait toujours la commémoration organisée au mois d’avril, à proximité de la date anniversaire de la libération donc. Le message est clair, il est expliqué par le directeur du Musée de l’époque (entre 2003 et 2006), Denis Butaye. Il s’agit « d’insister davantage sur le sort des civils durant cette période que sur la libération purement militaire de la ville » (« Hommage aux ruines oubliées », Sud Ouest, 05/01/2005). Des films d’actualité sont même présentés. En revanche, il ne s’agit pas des images effectivement diffusées à l’époque mais des rushs de celles-ci qui montrent l’envers d’un contenu largement euphémisé. On peut donc voir « ce sur quoi on ne voulait pas insister à l’époque : la joie des soldats allemands, soulagés par la fin de la guerre, la lassitude des forces alliées ou encore l’étendue de la destruction de la ville, véritable champ de bataille… » (ibid.).

Le dimanche 5 avril 2005, Denis Butaye organise une veillée au Palais des Congrès pour entendre les témoins parler de ce qu’ils ont vécu et échanger avec les auteurs du documentaire, Royan, nous y étions6 (Jacques Daury et Michel Gemon), ainsi qu’avec l’historien local Guy Binot et un journaliste de radio, Arnaud de Velde. Lors de cette soirée, les quelques 300 personnes présentes parlent plus des bombardements de janvier 1945 que de la libération. D’autant que cette dernière n’a pas réparé les traumatismes des mois précédents, tant la violence était là encore radicale, avec notamment l’explosion d’une bombe au napalm :

« “Le travail de deuil n’avait pas été fait”, dit Denis Butaye, conservateur du musée. “Maintenant, on en parle. On a senti un déblocage au cours de la soirée.” Car les Royannais traînent encore ces années d’occupation, cette “histoire inversée” qui voit les “libérateurs détruire” et la population en subir les conséquences, avec les Allemands “qui ne détruisent pas”. “L’histoire des Royannais n’est pas celle des autres Français. C’est difficile à comprendre, notamment pour un enfant”. » (« le deuil du bombardement », Sud Ouest, 12/04/2005).

Cette fois-ci, c’est Jean-Pierre Raffarin, Premier ministre, qui préside les cérémonies de la libération, le 17 avril 2005. Son discours colle à l’actualité : il porte sur l’Europe au sujet de laquelle un référendum se tiendra le 29 mai 2005. De fait, dans son discours, les victimes ne sont pas la préoccupation principale bien qu’elles soient évoquées. Mais, un peu moins de 10 ans plus tard, le 5 janvier 2015, Sud Ouest titre « Il a y 70 ans, Royan était anéantie ». A cette occasion, le témoignage fait une entrée importante dans l’évocation des faits historiques. L’article commence par le constat que les témoins pouvant en parler sont désormais peu nombreux, ajoutant que : « C’est dans leurs courriers, précieusement gardés par leurs familles, et les pages des livres d’histoire que l’horreur du 5 janvier 1945 peut être imaginée ». Dans cet article, l’historien Patrice Facon (1949-2016) est notamment interrogé sur les recherches scientifiques qui ont été faites sur le sujet. Selon lui, c’est après la guerre froide qu’un tabou a été levé. Toujours est-il qu’à Royan, parler des bombardements en 2015 n’est plus marginal comme ne l’est pas non plus l’hommage rendu aux victimes… Ainsi, le 6 janvier 2015, une stèle est-elle inaugurée au pied de l’église Notre-Dame et le maire, Didier Quentin (entre 2008 et 2017), rappelle les événements ainsi mis en avant. Sur la stèle, on peut y lire :

« Vous qui passez ici, devant cette “cathédrale de béton”, symbole de la renaissance de Royan, ayez une pensée pour les 442 victimes de l’inutile et tragique bombardement du 5 janvier 1945. Nous ne les oublierons jamais. »

En 2017, un mémorial sonore est créé. Des témoignages de rescapés sont mis en ligne sur le site de la ville et un appel aux dons est lancé pour le compléter… Dans le prolongement, en 2021, une levée de fonds est lancée pour la création d’un mémorial pour les victimes, Le Souffle (une œuvre de Luc Richard). La création est inaugurée sur le site du Fort du Chay le dimanche 8 mai 2022. Patrick Marengo, maire de Royan, Nicolas Basselier, Préfet de Charente-Maritime sont présents aux côtés de l’artiste ainsi que de sont tous ceux et de toutes celles qui ont contribué au financement participatif. Rappelons que le maire, Patrick Marengo, retraité de l’armée, a servi notamment à Djibouti, au Tchad, au Sénégal, en Serbie et qu’il a dirigé l’État-major du Corps européen et l’État-major de Force 2. Encourageant l’hommage au victime, ce n’est pas la remise en cause des actions militaires qu’il vise, mais la mise en avant du sacrifice et de la grandeur. D’ailleurs, il tient particulièrement à cette œuvre dont l’installation est accompagnée par la diffusion, sur le site de la ville, d’un document explicatif (Œuvre mémorielle Royan. Hommage aux victimes des bombardements du 5 janvier et du 17 avril 1945) mais aussi de nouvelles vidéos,, enregistrées depuis plusieurs années par le service communication de la ville, en partenariat avec l’ECPAD (Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense). Elles portent sur trois thématiques – occupation, résistance, bombardements  – à partir desquelles des témoins racontent leur passé. Un message en fin de chaque vidéo prévient : « Il s’agit de témoignages a postériori, longtemps après les évènements, vus à travers le vécu de différentes personnes, dont les souvenirs ont pu s’altérer avec le temps… ». L’ensemble est précieux et mériterait une valorisation plus large que celle actuelle.

Le souffle Royan

Toujours est-il que le 17 avril 2025, lors de la célébration de la libération, une partie de la cérémonie se déroule au pied du mémorial. Les victimes sont largement honorées, à un moment où, précisément, elles ont quasiment disparu. La ministre déléguée chargée de la Mémoire et des Anciens Combattants, Patricia Mirallès, est présente. Dans son discours, elle rend hommage aux

« hommes et [aux] femmes qui firent de cette épreuve un moment de grandeur, les résistants, les réseaux clandestins, les familles qui ont soutenu les combattants de l’ombre, les troupes françaises, forces françaises de l’intérieur, aux militaires de la Première Armée et de la 2e Division blindée, et, avec une reconnaissance particulière, à ceux qui vinrent de loin, de très loin ».

Et elle ajoute ces termes qui font écho à ceux du maire :

« Royan [n’était] pas qu’une ville libérée. Royan [était] une ville martyrisée, incendiée, anéantie, puis relevée. Royan est devenue une ville symbole de la complexité de l’histoire, de la force et du courage, de la fidélité aux valeurs de la République. Une ville qui résume à elle seule ce que la guerre peut avoir de plus cruel et la paix de plus noble. »

Justement, sur la chaîne régionale, Ici Nouvelle Aquitaine, le maire Patrick Marengo répond ainsi au journaliste qui lui demande ce qu’il reste aujourd’hui de tous ces drames :

« Il reste la résilience et la capacité de la ville à se mettre en cause. Et la réhabilitation de tous les bâtiments patrimoniaux comme le Front de mer, comme la Palais des Congrès, participe de cette envie d’aller regarder vers l’avant, vers l’avenir ».

Dans ce discours hautement politique, le maire convoque le passé pour conforter la légitimité des projets engagés par la municipalité. Il est intéressant de constater que ce passé, tabou pendant des décennies, a acquis une place centrale dans l’agenda politique de la municipalité. On peut faire l’hypothèse que l’évoquer et l’honorer, c’est dans le même temps saluer la grandeur d’une ville et des décisions politiques qui l’on fait advenir là où elle est. De la sorte, l’image qui en ressort est qu’elle a su renaître de ses cendres parce que des personnalités ont pris les bonnes décisions pour cela. La fierté prend le pas sur le tragique, faisant ainsi valoir les efforts auxquels chacune et chacune a consentis.

Reste à voir ce qu’il en sera des constructions du Mur de l’Atlantique. Seront-elles balayées par les travaux d’urbanisme ? Ou bien bénéficieront-elles de la volonté de compréhension du passé ? Difficile de répondre à cette question. Toujours est-il que beaucoup de ces constructions étant en difficulté du fait des chamboulements du trait de côte, le temps presse pour accompagner les projets qui auraient pour visée de mieux les connaître et de sauver, par des campagnes de fouilles par exemple, ce qui éventuellement peut l’être encore.

  1. Villes & Pays d’Art & d’Histoire, 2021, Focus Royan. La Seconde Guerre mondiale. Occupation et Libération, Royan, Atlantique Offset, p. 5.
  2. Ce chiffre est issu d’une exploration menée en 2013 sous la responsabilité de la Communauté d’Agglomération Royan Atlantique.
  3. Simonnet Stéphane, 2015, Les Poches de l’Atlantique. Les batailles oubliées de la Libération. Janvier 1944 – mai 1945, Paris, Tallandier, p. 97.
  4. Chazette Alain, 2017, La Poche de Royan, La Crêche, Éd. La Geste.
  5. Roy Marie-Anne, 2005, Bombardement et libération de la Poche de Royan », Vaux-sur-Mer, Éd. Bonne Anse.
  6. En 2025, le documentaire Royan, nous y étions est présenté au Musée de Royan, à l’occasion des 80 ans de la libération. Il l’a aussi été en diverses occasions, dont à la Médiathèque de la Tremblade en mai 2025. Le 2 février 2025, salle Jean Gabin à Royan, était également projeté le documentaire de Guillaume Vincent, La Tragédie de Royan, diffusé la première fois en décembre 2021 sur Ici Nouvelle Aquitaine.

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