
Une association pour mémoire : Bunker archéo Dieppe
La construction du Mur de l’Atlantique est à corréler avec la directive 40 d’Hitler, datant du mois de mars 1942, et qui représente l’acte de naissance de fortifications standardisées et industrialisées1.Hormis cet aspect, les constructions de Dieppe sont en relation avec un moment dramatique de la Seconde Guerre mondiale, l’Opération Jubilee ou raid de Dieppe. Si ce raid s’est soldé par un échec pour les Alliés, il a aussi poussé les Allemands à engager des travaux d’envergure pour fortifier massivement la zone et se prémunir de la sorte contre une hypothétique attaque ultérieure. Ainsi avance-t-on le chiffre de 836 constructions qui auraient été installées sur le territoire dieppois ; un territoire également doté d’un réseau de galeries, à la fois pour servir d’abri mais aussi, en certaines endroits, pour relier les sites entre eux ou pour compléter les dispositifs de défense2. Dans les falaises sèches, les Français avaient déjà creusé des abris à des fins de défense passive ; les Allemands s’y sont installés de même qu’ils ont investi les gobes – d’anciennes carrières de craie et de silex qui ont servi de refuge, de lieu de stockage et d’habitation – après en avoir chassé les Dieppois qui y vivaient3.
En plus de l’intense campagne de constructions qui a été engagée durant la présence allemande, le raid de Dieppe a eu des conséquences après la Libération, au moins à deux niveaux : un hommage tardif rendu aux soldats concernés ; la difficulté à positionner les constructions allemandes dans le champ patrimonial. Dans ce contexte, on comprend l’importance des actions conduites par les associations engagées sur le terrain de la mémoire. L’une d’elles œuvre depuis le courant de l’année 2023 à l’identification et à la préservation de ces constructions. Présidée par Sylvain Mathieu, Bunker Archéo Dieppe résulte de dissensions profondes au sein de Bunker Archéo Région Dieppe que Sylvain Mathieu avait d’ailleurs créée en 2014 et dont il était président. Un article publié dans Les Informations dieppoises sur Actu.fr (« À Dieppe, les bunkers de la discorde », 03/05/2022) en détaille la nature. Elles portent autant sur les projets que sur les moyens à mettre en œuvre. Faute d’accord, la rupture au sein de Bunker Archéo Région Dieppe est définitive.
Présidée par Étienne Morin, ancien vice-président de la première association, Bunker Archéo Côte d’Albâtre se concentre plutôt sur des actions mises en place sur le site du Pont rouge à Paluel, à une quarantaine de kilomètres de Dieppe. Le visiteur y emprunte un sentier de découverte qui chemine entre des bunkers et qui croise intérêts pour la nature et pour l’histoire. Sylvain Mathieu a pour sa part créé Bunker Archéo Dieppe, une association dont les deux projets phare – mais non exclusifs – sont la valorisation du bunker R600, basé à Puys et siégeant dans le jardin d’un particulier, et celle du bunker L412, que l’on peut voir à la sortie de Dieppe, sur la route de Pourville. Les deux constructions sont ouvertes à la visite lors de journées dédiées. Sylvain Mathieu et Hervé Thily, secrétaire de Bunker Archéo Dieppe me les ont fait visiter4 en même temps qu’ils m’ont conduite sur plusieurs lieux de la région dieppoise.
Si la ville de Dieppe et ses environs n’ont pas été officiellement érigés en forteresse, ce territoire n’en est pas moins surprenant par le foisonnement de constructions qu’on y découvre, très souvent dans des espaces privés. Si l’on considère que l’après-guerre en a invisibilisé un nombre important en les détruisant mais, surtout, en les enterrant, la région témoigne clairement de la démesure d’un projet défensif dont beaucoup de constructions n’ont d’ailleurs pas servi pendant la guerre. Mais les Allemands ayant connu une première attaque, ils voulaient empêcher qu’une autre offensive ne réussisse là où le raid avait échoué5 Après le raid, Dieppe est donc devenue « une vitrine » en matière de fortifications, la finalité étant une action de propagande à l’adresse des Alliés et de la Turquie… Le passage de hauts dignitaires nazis sur ce territoire atteste de cette importance. Leurs noms figuraient sur une affiche qui était présentée dans le bunker L479, à l’époque où celui-ci était aménagé en musée.

Comment commémorer un échec ?
Le 19 août 1942, à partir de 3h du matin, 150 navires traversent la Manche pour débarquer sur un front d’une vingtaine de kilomètres. Alors qu’ils devaient rembarquer une fois le raid achevé, les soldats anglo-canadiens se sont retrouvés sous le tir nourri des troupes allemandes (pour en savoir plus, lire la page dédiée sur le site du Centre Juno Beach). À Puys par exemple, à deux kilomètres de Dieppe, les troupes alliées ont pris du retard par rapport à leurs prévisions. Elles débarquent donc au moment où le jour se lève, et pas de nuit comme cela était envisagé : « À quelques kilomètres de là, à gauche vers Berneval et à droite vers Dieppe, Pourville et Varengeville, d’autres bataillons débarquent, d’autres hommes sont fauchés par les balles des armes automatiques et par les obus ».
Sur les 6 000 hommes engagés, dont 5 000 étaient Canadiens, 1 200 ont été tués, 2 340 faits prisonniers. Ce jour-là, 46 civils ont perdu la vie. Et sur l’ensemble des soldats faisant partie des troupes canadiennes, ¼ trouvent la mort. La plupart des survivants sont faits prisonniers ; seule une poignée parvient à rembarquer pour rejoindre les côtes anglaises.
Après l’échec de ce raid, la propagande vichiste orchestre une campagne d’affichage qui félicite les Dieppois. Pierre Laval y remercie les « fonctionnaires et les populations » pour la « discipline et le calme » dont ils ont fait preuve. Il explique aussi que, si aucune évacuation n’est envisagée, les plus fragiles sont toutefois encouragés à chercher refuge à l’extérieur de Dieppe, la ville pouvant, pour des raisons stratégiques, présenter un risque pour leur sécurité. Dans les semaines qui suivent, les Allemands fortifient donc massivement la zone, mettant en place 24 points d’appui dans et autour de Dieppe, chacun devant leur permettre de résister pendant un mois au moins, avec suffisamment d’eau, de nourriture et de munitions (pour en savoir plus sur les points d’appui, consulter l’étude très détaillée qui figure sur le site de Bunker Archéo Dieppe).
Quand bien même le raid de Dieppe s’est-il soldé par un échec, il n’en reste pas moins qu’il est présenté comme ayant été une répétition générale avant un débarquement de grande envergure.
De ce retour d’expérience, il était établi que le débarquement ne pouvait ni se dérouler dans un port en eau profonde, ni sur des plages de galets, les soldats pouvant être blessés par leurs éclats du fait des impacts des balles allemandes. Autre problème constaté : les galets pouvant s’insérer dans les chenilles des chars Churchill, ces derniers ont été déchenillés. Dépourvus de toute protection, ils ont alors patiné dans les galets, devenant des proies faciles pour les canons Pak. Ajoutons que, par un bel acte de bravoure, les conducteurs de chars ont positionné leurs véhicules de telle sorte qu’ils protègent leur camarades sur la plage…
Outre l’énoncé d’un versant tactique, le raid a fait l’objet d’un récit mêlant espionnage et littérature. Cette version paraît une première fois dans le livre A Man called Intrepid (William Stephhenson, 1976) et elle est racontée dans un documentaire, Dieppe Uncovered (O’Keefe, 2012), diffusé sur History Channel in Canada. Ian Fleming, l’auteur de romans d’espionnage héroïsant le personnage de James Bond, aurait participé au raid, attendant au large de Dieppe, dans un navire de la Royal Navy, que les documents concernant le code Enigma utilisé par les Allemands lui soient remis après qu’ils aient été dérobés – à l’hôtel Moderne, sous les arcades à Dieppe, là où était situé le siège de la Kriegsmarine – par des membres de son équipe. Si Ian Fleming était effectivement à Dieppe, les documents n’ont pas été dérobés et le code a été déchiffré quelques temps plus tard, grâce à l’opiniâtreté de mathématiciens et de scientifiques. Toujours est-il que le nom de Ian Fleming et son travail dans les renseignements reste attaché à ce raid comme on peut le lire dans l’article publié en 2022, « New Theory About Fleming’s ‘Dieppe’ Role », sur le site de The JBIFC.
En dépit du sacrifice dont ont fait preuve les troupes engagées, le raid de Dieppe n’est pas parvenu à s’imposer dans le souvenir des faits d’armes relatifs au débarquement qu’il était pourtant censé préparer. En effet, sur le site du Centre Juno Beach6, est racontée l’injustice dont ont souffert des combattants canadiens, blessés à Dieppe, et qui n’ont pas pu reprendre le combat :
C’est tardivement que la cause de ces soldats a été prise en compte. À Dieppe par exemple, le Mémorial du 19 août 1942 – qui, depuis 2002, est installé dans le théâtre à l’Italienne où les soldats canadiens s’étaient réfugiés – leur rend hommage. Une association, Jubilee, créée en 1989 est à l’origine de ce projet. Composée de passionnés, elle a collecté des objets et témoignages afin de faire vivre cette mémoire en mal de reconnaissance. Avec le Mémorial et le Musée attenant, elle a pour ambition de promouvoir un espace transformé en lieu de mémoire. On peut y voir un film qui mêle narration des faits et témoignages, mais aussi un Mur des disparus qui répertorie les noms de victimes, photographies de ces dernières à l’appui.




Le Dieppe Canadian War Cemetery, ou Cimetière canadien des Vertus, est lui aussi un lieu important du souvenir dans lequel des commémorations sont organisées chaque année. Il est situé à quelques kilomètres de Dieppe, à Hautot-sur-Mer. Il a pour particularité d’avoir été créé par les Allemands qui y ont enterré les soldats morts au combat et que les troupes alliées n’avaient pas pu rapatrier. Les stèles sont donc disposées comme le sont celles des cimetières militaires allemands, dos à dos. Sur les 761 corps identifiés (sur un total de 944), 707 sont ceux de combattants canadiens (pour en savoir plus, consulter la page consacrée à ce sujet sur le site Chemins de mémoire du ministère des Armées).
Que faire des blockhaus ?
En 2006, dans un article de Paris-Normandie au titre explicite (« Blockhaus : quand on deterre les problèmes », 18/07/2006), il est question de blockhaus – enterrés depuis des décennies – qui dérangent des projets immobiliers et qui sont au centre d’une interrogation sur la façon dont on peut les supprimer. C’est à l’occasion de plusieurs chantiers qu’ils sont réapparus, représentant alors un embarras pour les pouvoirs publics autant que pour les sociétés privées :
« C’est la mauvaise surprise qui sort de son trou. Tomber sur un blockhaus est une plaie dont les chefs de chantiers dieppois se passeraient bien. “Faire retirer une casemate coûte près de 75.000 euros, et c’est le propriétaire du terrain qui le prend en charge”, explique Patrice Delaunay, expert ès bunkers […], qui se charge de cet épineux problème à la mairie de Dieppe. “En plus en zone urbaine, il n’est pas possible d’utiliser les explosifs n’importe comment. Alors souvent les bunkers sont cassés au marteau-piqueur. Vous imaginez le temps que cela prend. »
Plus précisément, l’article parle d’un projet de construction HLM à Neuville-lès-Dieppe, ralenti par la présence de 10 blockhaus sur cette zone et sur d’autres. À ce moment-là, la réponse à la question posée n’est pas de savoir comment faire cohabiter les traces de la Seconde Guerre mondiale et les constructions contemporaines, mais de savoir comment se débarrasser des premières, la solution la moins coûteuse étant de les murer et/ou de les enterrer. Pourtant, le lendemain, dans le même journal, parole est donnée à « Francis Anfray dit Fleury et Patrice Delaunay [qui] sont “bunker archéos” ; comprenez : archéologues du mur de l’Atlantique. » Intitulé « Le mystère de la “bunker archéologie” », l’article évoque tous ces bunkers encore présents sur le territoire de Dieppe que les deux hommes se sont donnés pour mission d’identifier. Mais le sujet apparaît dans la presse un peu par effraction et, de toute évidence, il ne fait pas l’unanimité.
En 2013, même problématique que celle précédente, cette fois-ci, c’est le blockhaus d’Arques qui donne du fil à retordre aux professionnels de la démolition. La presse titre : « Le blockhaus n’a pas signé sa reddition » (Paris Normandie, 17/05/2013). Un des professionnels confie : « Celui-là, il va nous faire transpirer, mais on va l’avoir quand même ». La guerre est livrée. Ce n’est pas encore l’heure des compromis. En revanche, un an plus tard, un frémissement est perceptible : une sortie d’oubli de ces constructions indésirées et indésirables se profile. En 2014, un documentaire produit par Scotto Productions et France 3 Haute-Normandie, Sur la route des blockhaus, est diffusé sur la chaîne régionale. Il est aussi projeté dans une salle de cinéma à Dieppe, devant un public dont font notamment partie les adhérents de la toute nouvelle association, Bunker Archéo Région Dieppe, et que présente le journaliste. Le réalisateur, Michel Quinejure, avance l’idée d’une patrimonialisation des traces du passé de la Seconde Guerre mondiale. Un projet en congruence avec les missions de l’association qui, depuis 2011, alimente un site internet sur ces questions. Dans Le Courrier Picard (02/05/2014), à proximité des commémorations du 70e anniversaire du débarquement, Michel Quinejure parle d’ailleurs d’un tabou à ce sujet :
« Parce que ce sont des éléments qui servaient à tuer. Ça n’est pas uniquement une question esthétique. Mais je trouve qu’en les cachant ou en les ignorant, on refuse d’affronter une réalité. Au contraire, il faut les montrer. D’autant que les témoins humains viennent à disparaître. Qu’est-ce qu’il va rester : le béton ».
Un an plus tard, Gérard Colin, président de la communauté de commune de la Côte d’Albâtre (CCCA), annonce la valorisation des constructions de la Seconde Guerre mondiale, notamment à des fins touristiques : « L’objectif est de préserver l’environnement et de valoriser le patrimoine de guerre afin de permettre le développement touristique de notre territoire de la Côte d’Albâtre ». Dans ce cadre, la CCCA signe une convention avec l’association Bunker Archéo Région Dieppe. Le site est situé à Veulettes-sur-Mer/Paluel, la CCCA ayant acquis un terrain dans cette commune ainsi qu’un autre appartenant à un propriétaire privé pour y aménager un sentier de découverte. À l’occasion de débroussaillages, des blockhaus avaient été mis au jour ; ils sont progressivement valorisés.
En quelques années, l’embarras systématique qu’exprimaient les promoteurs et les pouvoirs publics s’est mué, évidemment en certaines circonstances et pas partout, en une recherche de compromis. Indéniablement, les représentations à l’égard de ces mastodontes de béton changent et Bunker Archéo Région Dieppe est alors un des acteurs de cette évolution.



Bunker Archéo Région Dieppe
Dans les mois qui suivent sa création, Bunker Archéo Région Dieppe est régulièrement sollicitée. Le quotidien régional Paris Normandie ou les pages dieppoises d’Actu.fr se font l’écho des interventions de cette association et évoquent les expertises à conduire, les sollicitations pour des repérages, les activités, les visites et les découvertes. Le 18 avril 2015, Sylvain Mathieu est interviewé dans Paris Normandie où il présente les activités de l’association en même temps que les treize membres de celle-ci,
« âgés de 21 à 65 ans et parmi eux, trois experts mondiaux en blockhaus ! Notre premier but, c’est de recenser, tracer, mesurer, dessiner et communiquer autour de notre patrimoine de blockhaus et bases V1, via notre site Internet, des conférences, des expertises ».
Dans le prolongement de cette présentation, on lit une description du matériel que Sylvain Mathieu conserve dans le coffre de sa voiture et qui fait du bunker archéologue un personnage à mi-chemin entre un MacGyver7 et un Indiana Jones8 Indiana Jones est le personnage principal de la saga Les Aventuriers de l’Arche perdue (1981, 1984, 1989, 2008, 2023) de Steven Spielberg. Archéologue, homme d’action, il vit des aventures extraordinaires centrées sur des quêtes mystérieuses :
« Pour contrecarrer l’oubli et les destructions, Sylvain Mathieu a toujours son équipement prêt dans le coffre de sa voiture : “Une cote, un ceinturon, des gants, des bottes, […] un décamètre, un GPS, une lampe, un casque de chantier”, voire un détecteur de gaz, un groupe électrogène, une motopompe ».
D’ailleurs, Sylvain Mathieu parle lui-même d’Indiana Jones :
« Dans la ceinture de Dieppe entre Pourville et Puys, on en [des blockhaus] compte 850, dont 60 à 70 % existent encore. Beaucoup sont chez des particuliers qui ont bâti dessus, en ont fait des caves… Dans les champs, certains ont été recouverts de terre par les agriculteurs. Alors quand on pénètre dans un ouvrage où personne n’est entré depuis soixante-dix ans, on se sent un peu comme dans Indiana Jones ! ».
Dans l’ensemble des articles consacrés à l’association, il est régulièrement question du bunker L412, situé sur la route de Pourville, sur un terrain appartenant au Conservatoire du littoral et mis à disposition de l’association. Comme beaucoup d’autres dans le secteur, ce bunker a été construit après le raid de Dieppe. D’une certaine façon, il est la pièce emblématique de l’association, d’ailleurs créée plus spécialement pour et autour de lui. Le 9 août 2017, un article de Paris Normandie, intitulé « Objectif L412 », présente l’association à l’occasion d’une visite de cet édifice composé de 1 200 m3 de béton. Quand l’article paraît, cela fait 4 ans que l’association conduit des travaux sur ce site. Pour le président de l’époque, le potentiel touristique du L412 est considérable d’autant qu’il reste peu d’exemplaires de ce modèle en Europe. Pour Sylvain Mathieu, il faut agir pour « la sauvegarde de la pierre, du patrimoine, de la culture. » Des mots qui tranchent avec la volonté de se débarrasser des bunkers et que l’on pouvait encore lire dans la presse une dizaine d’années plus tôt.


Dans les mois qui suivent, l’association fait toujours l’objet d’articles dans la presse régionale, particulièrement à l’occasion de repérages. Tel est le cas en décembre 2017 avec la découverte d’un bunker dans le jardin d’un particulier à Neuville-lès-Dieppe, en mai 2018, avant la destruction d’un bunker dans le parc d’un complexe hôtelier, ou bien, la même année et les suivantes, à l’occasion des visites organisées de bunkers ou de la présence de l’association au festival Pierre en Lumières qui existe en Normandie depuis 2015 et met en valeur le patrimoine en organisant des visites de nuit. Dans Les Informations dieppoises (05/12/2017), on peut lire un commentaire significatif de Christophe Chappet, représentant de la Drac, qui montre l’évolution de l’institution « “en principe, la Drac prend en compte les ouvrages plus anciens” mais […], grâce aux sollicitations des groupes de passionnés, elle “commence à s’intéresser au patrimoine datant de la Seconde Guerre mondiale” ».
L’association se mobilise donc pour participer aux événements culturels, aux journées du patrimoine, aux commémorations, dont celles des victimes du raid. Elle intervient auprès de la Drac pour classer la batterie du Val d’Arquet… Les bunkers ne sont plus les mauvais objets ; ils sont parties prenantes du patrimoine et présentés comme tel. Dans la presse, les efforts fournis par les membres de l’association sont évoqués, la connaissance du sujet l’est aussi ainsi que la vision de ce que pourrait être la valorisation de ces constructions. De cet ensemble de considérations ressort l’incontestable importance acquise dans la sphère publique par ces entrepreneurs de mémoire qui se sont progressivement imposés dans le paysage régional.
Parallèlement aux travaux engagés sur le bunker L412, l’association est plusieurs fois sollicitée pour intervenir sur d’autres chantiers. Pour apprécier la diversité des interventions, la consultation du site internet de Bunker Archéo Dieppe est éclairante. Par exemple, elle donne à voir des fresques – non localisées pour éviter toute détérioration – peintes par les Allemands et dont l’amour et la guerre sont deux thématiques récurrentes. Une série a été retrouvée lors de la rénovation d’une maison située au Pollet ; une autre dans un château. En outre, en 2017, Leon Rodenburg, un résidant de la commune du Puys, contacte l’association pour mettre au jour un bunker qui surplombe la plage et qui se trouverait dans son jardin. Une photographie prise après la Libération confirme son intuition. Dans cet exemple, l’association joue un rôle d’intermédiaire entre ce ressortissant hollandais intéressé par l’Histoire et la Direction régionale des affaires culturelles (Drac). Un dossier est monté pour obtenir les autorisations d’étude archéologique du site. L’association est rejointe par le collectif « Devoir de mémoire » créé par la ville de Dieppe pour le 75e anniversaire du raid. Ensemble, ils exhument « l’un des plus anciens des 836 blockhaus que compte le secteur de Dieppe. De type R600, il a nécessité un à deux mois de construction. Il faisait partie du Mur de l’Atlantique.» (Paris Normandie, « Un bunker sort de terre », 16/10/2018).

On constate ici que sans un accompagnement par les pouvoirs publics, les initiatives personnelles ne pourraient pas aboutir. Et si ce projet parvient à se concrétiser en 2018, c’est à la faveur d’une convergence d’intérêts dont la transmission est le point de ralliement. Bunker Archéo Région Dieppe et, aujourd’hui, Bunker Archéo Dieppe ont fait et font de la valorisation des lieux une opération pédagogique à l’attention du plus grand nombre dont évidemment des plus jeunes. Par exemple, en 2019, à l’occasion des Journées européennes du Mur de l’Atlantique, initiées l’année précédente et qui se déroulent alors en France, l’association fait visiter un bunker à Veulettes-sur-Mer ; l’occasion pour le président de dire l’engagement de son association :
« C’est le bon moment de s’occuper de ce patrimoine avant qu’il ne disparaisse. Pendant des années, c’étaient les bunkers de la honte, de l’occupation et de la collaboration, mais il faut transmettre aux plus jeunes. On a reçu il y a peu des lycéens allemands, ils ne connaissaient pas l’existence du Mur de l’Atlantique ! » (Paris Normandie, « Ils refont toujours le Mur », 19/05/2019).
L’annonce des visites du 19 août 2023, publiée dans la presse (Informations dieppoises. Actu.fr, 08/08/2023), recourt à une tonalité similaire qui montre que, au-delà de la rupture entre les membres de l’ancienne association, un élan de même nature irrigue les projets de la nouvelle :
« Transmettre leurs connaissances sur la Seconde Guerre mondiale à Dieppe, c’est la volonté des bénévoles de Bunker Archéo Dieppe. Depuis janvier dernier, ils ont reçu six groupes, soit 252 personnes. Des visiteurs aux profils très différents : des enfants, des officiers de l’OTAN, des soldats de l’Armée française, des descendants de soldats ayant débarqué à Puys… Certains venus avec The Battlefield Tours of Canada un tour operator canadien, d’autres par l’association Jubilee ou simplement des Dieppois comme des élèves de CM2 de l’école Paul-Bert à Neuville ».
Quelles priorités pour Bunker Archéo Dieppe ?

Lors de notre rencontre, Sylvain Mathieu et Hervé Thily ont planifié une journée de visites incluant les deux sites qui occupent une place centrale dans le cadre des activités qu’ils conduisent – le bunker R600 à Puys et le bunker L412 sur la route de Pourville –, ainsi que les sites représentatifs de la diversité des constructions allemandes sur le territoire dieppois : une cloche d’observation 89P9 sur les hauteurs de Dieppe, un bunker-infirmerie H639 à Neuville-lès-Dieppe, une série de bunkers sur le parcours Golf de Dieppe-Pourville, le bunker L479 à côté du L412, un immense abri Kriegsmarine de 2000 m2 dans la ville de Dieppe (impasse de Labbé), le 836e bunker construit en 1944 dans la région dieppoise et donc le dernier actuellement connu. Précisons que ce chiffre correspond au nombre le plus élevé qui a été identifié sur les plaques apposées à l’entrée des bunkers.

Peut-être qu’à l’occasion de travaux ou pour une autre raison, on trouvera un jour un bunker portant le numéro 837, voire un chiffre plus élevé ? Un exemple : lors de la visite du parcours du Golf de Dieppe-Pourville avec le président du comité de direction de l’établissement, Christophe Romefort, Sylvain Mathieu faisait remarquer que plusieurs des buttes présentes sur le terrain pourraient correspondre à des constructions enterrées au cours de périodes où l’on préférait ne pas les voir. D’ailleurs, si Sylvain Mathieu et Hervé Thily ont été invités par Christophe Romefort à prononcer le 8 mars 2025 une conférence intitulée « Les fortifications secteur du Golf », c’est pour éclairer les golfeurs sur l’histoire des constructions qu’ils côtoient lors de leur pratique, sans nécessairement y prêter attention. La tenue de cette conférence témoigne d’un intérêt pour les questions historiques mais, surtout, elle confirme la fin du tabou qu’évoquait le réalisateur Michel Quinejure en 2014.


Cette disposition a pour effet de libérer les initiatives patrimoniales qui, comme nous pouvons le voir dans les deux exemples suivants, sont tributaires de différents types de contraintes.
Lors de la visite du bunker R600 de Puys, Sylvain Mathieu et Hervé Thily ont expliqué que cette construction était la 19e à avoir été construite après le raid de Dieppe, c’est-à-dire en 19429.
À partir du 29 septembre 2018 et au terme de 3 journées de travail, le bunker est donc sorti de la terre d’une propriété privée. Dans un courrier (25/02/2025), Sylvain Mathieu a tenu à préciser la méthode de travail de l’association :
« Quand on ouvre un block qui est sous terre, il n’est plus protégé des risques d’intrusion, de pillage, squat, tag et corrosion. Ouvrir le R600 de Puys c’est le mettre en contact avec l’oxygène et l’air salin : on l’expose donc à des dégradations. On ne peut pas l’ouvrir pour se faire plaisir sans réfléchir à sa préservation (enfin, nous…). C’est pour cela qu’on remplit les cavités sur le toit de béton, pour éviter que l’eau et le sel entre dans le béton et détériorent les structures. C’est pour cela qu’on replace une grille avec une plaque de polycarbonate et des joints, pour éviter que l’air salin entre dedans et altère peintures et structures ».
Quoi qu’il en soit, quelques mois plus tard, des visites étaient organisées par l’association, le propriétaire du terrain souhaitant faire connaître cette histoire qui, comme il le raconte dans Les Informations dieppoises sur Actu.fr, est en résonnance avec son histoire personnelle :
« Ses parents ont vécu cette histoire période difficile de l’histoire. Et notamment sa maman qui vivait à Utrecht, dans le nord du pays. Elle avait 17 ans quand les Canadiens ont libéré cette partie de la Hollande le 5 mai 1945. “En Hollande, 80 000 personnes sont mortes de faim à cette période, ma mère a beaucoup souffert. Il ne faut jamais oublié ce qu’il s’est passé !” martèle-t-il ».




Plusieurs facteurs sont donc à prendre en compte pour comprendre pourquoi et comment un bunker oublié a refait surface et est devenu une des pièces d’un ensemble patrimonial. Tout d’abord, le territoire dans lequel cette histoire se déroule est déterminant : les considérations commémoratives y jouent un rôle significatif, notamment depuis les années 2000. Un monument commémoratif jouxte le bunker qui protégeait la plage de Puys. Il rend hommage aux « Officiers, sous-Officiers et Soldats du Royal Regiment of Canada qui sont morts en luttant pour atteindre les hauteurs qui dominent la grève ».



Ensuite, la présence en ce territoire d’un propriétaire intéressé par ce passé, entre autres raisons pour des motifs personnels, a déclenché une série d’actions dans lesquelles le rôle de Bunker Archéo Région Dieppe et celui des pouvoirs publics par l’entremise de la Drac sont significatifs. Enfin, si l’on ajoute à ceci la rupture entre les membres de l’association et la détermination de son ancien président à continuer l’engagement mémoriel, on a là les ingrédients qui ont permis de passer de l’idée à sa concrétisation, puis à son amplification.
En ce qui concerne le bunker L412, outre la prise en compte de la dimension associative, ce cas est à considérer parallèlement à celui du bunker L479, construit à quelques mètres. Le L479 est un poste de commandement de chasse de nuit, centralisant les informations des différents radars de la station. En volume, il est la construction la plus imposante de la région dieppoise (2710 m3 de béton). Ce bunker a servi de musée de 1977 jusque fin de l’année 1990 (600 000 visiteurs accueillis). Situé à proximité, le L412 devait abriter un Musée pour le 80e anniversaire du raid de Dieppe (19 Août 2022) dont le projet était soutenu par la ville, la Drac et le département. Après les conflits au sein de l’association Bunker Archéo Région Dieppe, dont une partie des causes est précisément un désaccord sur ce projet, les soutiens publics se sont retirés, préférant attendre de nouvelles garanties avant d’aller plus avant. Sans soutien, le projet de Musée n’a pas pu être maintenu. D’ailleurs, ce L479 —propriété du conservatoire du littoral — a été confié à la communauté de commune Dieppe Maritime afin d’y préserver des chiroptères.

Après sa création et après avoir redémarré l’activité associative avec le bunker R600, la nouvelle association s’est donc concentrée sur la valorisation du bunker qui était au cœur des actions de la précédente, à savoir le L412 qui porte le numéro de construction 488. Ce poste de commandement a été mis en service en 1943 dans le cadre de la défense anti-aérienne (Flak). C’est d’ailleurs de ce poste que sont partis les tirs qui, le 20 avril 1944, ont abattu un bombardier anglo-canadien dont des restes ont été retrouvés par l’association Pilotes & Cie, en mars 2022, dans un champ à Hautot-sur-Mer. Deux des sept pilotes du bombardier sont restés jusqu’au dernier moment dans l’avion pour éviter qu’il ne s’écrase sur des zones habitées. Seuls deux pilotes ont survécu. En retraçant l’histoire de cet avion, François Kowal, président de Pilotes & Cie, a pris contact avec les sept familles dont cinq ont été retrouvées. Un espace du L412 est donc consacré à cette histoire héroïque dont Sylvain Mathieu et Hervé Thily ont précisé, lors de la visite, qu’elle intéresse fortement les visiteurs canadiens. Effectivement, ce fil tendu entre les traces laissées par des faits passés et leur écho au sein des familles des victimes offre une personnalisation qui subsume l’abstraction historique. En mettant un visage sur le nom des pilotes, les visiteurs peuvent s’approprier un fragment d’une histoire plus globale et en saisir les actes de courage, voire d’abnégation. Et pour les membres de l’association, cette histoire renforce leur volonté de voir valorisée une construction de la Seconde Guerre mondiale qui les a mobilisés pendant plusieurs années.




Conclusion
En 2024, bunker Archéo Dieppe a reçu le Label 80e D-Day décernée par la préfecture de Seine Maritime et s’est mobilisée pour faire en sorte que le bunker L412 puisse être ouvert au public en juin pour le D-Day, mais aussi en septembre pour la commémoration de la Libération de Dieppe (le 1er septembre) et pour les Journées du Patrimoine (les 21 et 22 septembre). Cette ouverture a fait l’objet d’une bonne couverture presse, Le Parisien mettant nommément en avant l’action de l’association (« “Mur de l’Atlantique” : à Dieppe, l’association Bunker Archéo rouvre au public le poste de commandement allemand L412A »). Lors de son assemblée générale, l’association parle de 570 visiteurs en 2024 (Informations dieppoises. Actu.fr, 31/01/2025) sur ce site et de 725 à Puys. Et si l’on considère d’autres lieux, l’intérêt du public est là encore au rendez-vous. Le 19 août 2018, était organisée pour la première fois une visite du bunker situé Impasse Labbé à Dieppe. Dans Informations dieppoises sur le site Actu.fr (18/08/2024), est évoquée une heure d’attente pour pénétrer dans un site où se sont déplacées 476 personnes en une seule journée. D’ailleurs, pour chacun des lieux ouverts, des visiteurs ont dû faire demi-tour ou bien n’ont pas pu s’inscrire. L’engouement est non seulement palpable mais il ne faiblit pas et touche des publics très différents.
Si l’on corrèle cet intérêt avec les moyens humains dont dispose Bunker Archéo Dieppe, on remarque un contraste entre une importante demande et le nombre d’adhérents. Le 8 août 2023, dans Informations dieppoises, dans un article évoquant la renaissance de l’association, un encadré lançait un appel pour que des personnes rejoignent l’équipe. Si, pour l’instant, l’association fait face aux sollicitations, peut-être sera-t-elle confrontée à la difficulté d’y répondre, faute de bras pour y parvenir.
Plus largement et comme c’est le cas dans d’autres régions et sur d’autres sites, la question de la transmission n’est pas seulement celle des contenus et des lieux à aménager, elle est aussi celle des forces vives à même de la prendre en charge. Ici, la dimension générationnelle de ce type d’engagement est à prendre en compte. Pour des raisons évidentes, les personnes retraitées sont à même de s’engager mais sur des temps choisis. Une plus grande diversité générationnelle pourrait éventuellement pallier les effets de cette particularité. L’organisation de visites, la présence dans la presse, la tenue de conférences sont autant d’actions que met en place Bunker Archéo Dieppe. Gageons qu’en faisant parler de l’association, elles auront pour effet de contribuer au renouvellement des effectifs en son sein.
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- Avant cette directive, étaient surtout construits des abris légers qui faisaient 1 mètre d’épaisseur pour les murs et les plafonds. Après la directive 40, ils seront remplacés par des constructions protégées par des épaisseurs de deux mètres au moins..
- En 2019, une étude prospective associant le Service régional de l’archéologie, le Service de l’inventaire de la Région Normandie et l’association Bunker Archéo Région Dieppe, a pour ambition de recenser le patrimoine de la Seconde Guerre mondiale afin « d’aborder des problématiques de conservation, de protection, de valorisation de ces vestiges afin de mieux les intégrer dans la gestion de l’aménagement du territoire grâce à la mise en place d’une base de données et d’un système d’information géographique ». Christophe Chappet est responsable de l’opération ; il en fait l’annonce dans le magazine Archéologie de la France – Informations. Cette annonce fait suite à une série de découvertes dont est partie prenante l’association.
- À noter qu’avant de couler du béton, l’occupant utilisait toutes les cavités existantes.
La visite s’est déroulée le 12 février 2025. Je remercie très chaleureusement Sylvain Mathieu et Hervé Thily pour le temps qu’ils m’ont accordé et leur grande disponibilité, lors de cette journée, mais aussi pour la lecture attentive de ce texte, pour les suggestions et l’envoi de documents très précieux.
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Dans une synthèse transmise par Sylvain Mathieu, il est fait état des pertes allemandes qui n’ont pas été officiellement publiées mais qui s’élèveraient à 600 victimes (décédées ou blessées). « Les Alliés ont abattu 48 avions allemands. Une batterie lourde, un dépôt de munitions, une batterie de DCA ont été détruits. 37 soldats allemands ont été ramenés en Angleterre. 100 avions ont été détruits à Abbeville par le raid de bombardiers ».
- Le Centre Juno Beach a ouvert ses portes en 2003 sur un terrain offert par la ville de Courcelles-sur-Mer dans le Calvados. Il est le résultat de la mobilisation de vétérans canadiens qui, après une visite des plages du débarquement au milieu des années 1990, se sont étonnés qu’aucun lieu ne valorise l’action de leur Nation pendant la Seconde Guerre mondiale. Le lieutenant Garth Webb (1918-2012) fut au centre de ce projet qui s’est notamment appuyé sur une levée de fonds auprès d’entreprises et de particuliers. La mission du Centre Juno Beach est de faire connaître l’effort de guerre civil et militaire auquel le Canada a consenti pendant la Deuxième Guerre mondiale.
- La série télévisée américaine MacGyver a été diffusée entre 1985 et 1992. Son personnage principal, interprété par Richard Dean Andersen (né en 1950), est un agent secret et un aventurier qui a pour compétence de résoudre avec ingéniosité toutes les situations embarrassantes dans lesquelles il se trouve. Alliant connaissances techniques et scientifiques et bon sens, il est un bricoleur de génie qui magnifie chaque objet du quotidien.
- À partir de l’arrivée de la 348e I.D., après le départ de la 302e (qui a combattu le 19 août 1942) sur le front de l’est.
